Comment dire au revoir à une personne aujourd’hui décédée ?

Question posée par Lisette.

À l’occasion du départ définitif d’une personne que nous aimons, certains d’entre nous se retrouvent le cœur brisé, désemparés, interdits et ne savent plus que faire.
Quand – sous le coup d’une intense douleur – notre peine s’exprime de manière très violente, nous nous recroquevillons sur nous-mêmes, incapables d’affronter ce que nous vivons donc – le plus souvent – incapables d’avoir le courage de nous adresser à celui qui part.

Comme le pressent votre question, il n’est jamais trop tard pour dire au revoir à une personne décédée puisque « dire au revoir » parle de notre besoin à nous, qu’il est important d’accueillir et de respecter.
Ce besoin parle de la manière dont nous allons nous y prendre avec nous-mêmes pour laisser partir celui qui est parti, plutôt que de le retenir.

Un peu comme dans cet exemple :

Votre enfant s’expatrie à l’étranger, vous êtes son parent et vous avez décidé de fêter son départ. Non pas que votre cœur soit en fête de le voir partir si loin, vous pressentez qu’il vous manquera parce que vous l’aimez. Et en même temps, vous savez que s’il part c’est parce qu’il le désire, pour faire sa vie à lui sur la base de son choix lucide.
Cette petite fête amicale est donc destinée à faire sentir à votre enfant que vous l’aimez.
Se préparer à dire au revoir à une personne que l’on aime c’est se rapprocher d’elle pour lui faire sentir qu’on l’aime, c’est-à-dire pour lui faire sentir qu’on est soi-même en paix avec ce qu’elle vit, ce qu’elle fait, les décisions qui sont les siennes.

A l’occasion de la mort d’un proche, il pourrait en être de même que pour cet enfant qui s’expatrie. Comment allez-vous vous y prendre (loin de tout égocentrisme), pour permettre à l’autre de vivre son destin à lui, en laissant sa vie se déployer complètement et jusqu’au bout ?

Nous le savons tous, c’est la loi du vivant : parce qu’il est né, il meurt, et ce moment est maintenant venu.
Ce qui nous empêche de l’accepter c’est nous, c’est notre douleur liée à notre attachement. Pourtant bien des fois dans notre vie, nous nous sommes quittés, bien des fois nous nous sommes retrouvés séparés, sans pour autant en souffrir, pensant (pourtant sans certitude) que nous allions nous revoir. Cette fois-ci c’est l’idée de la séparation définitive qui nous est à proprement parler insupportable si nous ne nous y sommes jamais préparés.

Esclaves de leur attachement, ignorants du processus de deuil, certains d’entre nous ne veulent même pas en entendre parler.
Et pourtant le processus est là qui – si nous ne refoulons pas notre douleur – nous permettra un jour de porter la personne disparue, de manière pacifiée, dans notre cœur, de nous souvenir d’elle en l’évoquant, avec plaisir et joie.

Pour le moment notre attachement nous aveugle et il nous est encore difficile d’accepter la loi de la vie le cœur ouvert : tout ce qui vient s’en va.

Comme l’énonce Daniel Morin :

La mort n’a pas moins de sens
Que la naissance
Les deux sont
UNICITE

Si aimer l’autre c’est le respecter en le laissant être ce qu’il est, aimer l’autre qui part en voyage c’est lui permettre de partir en voyage (sans pour cela le juger égoïste de s’éloigner de nous) ; aimer l’autre qui part définitivement pour son dernier voyage, c’est être d’accord pour qu’il parte au moment où il part, en acceptant qu’il a été jusqu’au bout de sa naissance à lui.

C’est toujours sur la base de l’acceptation de la différence entre nous et l’autre que nous serons capables d’accepter le destin de l’autre en dépit de notre douleur à le voir partir.

Dès lors – plutôt que de chercher à le retenir – il devient légitime de « dire au revoir » à celui qui part.
Cela se fera en toute simplicité dans la profondeur de soi-même.

Que nous croyons en Dieu ou non – puisque l’autre part – nous pouvons lui souhaiter « bon voyage » :
Bon voyage là où tu vas, où que tu ailles.
Bon voyage dans le mystère de l’achèvement de ta naissance.
Bon voyage dans le silence éternel.
Ce « bon voyage » est le geste intérieur par lequel nous disons à l’autre que nous l’aimons, que nous sommes, dans notre intention, avec lui là où il va, et qu’il est et continue d’être notre ami(e) pour toujours.
Par ce geste intérieur nous nous soumettons à la loi du vivant, en même temps que nous nous ouvrons à notre impuissance.
C’est cette ouverture à notre propre impuissance dans l’amour, qui nous permettra d’avancer dans notre deuil, c’est-à-dire d’accepter le départ de la personne aimée plutôt que de le refuser dans une toute puissance névrotique.

Traditionnellement les enterrements, les crémations sont des moments propices pour « dire au revoir et bon voyage » à celui qui part. La veillée mortuaire aussi. J’ai personnellement profité d’une nuit entière passée à veiller mon père mort pour le faire. Quelle belle opportunité que celle d’une nuit complète et silencieuse pour dire à celui qui part ce que l’on ressent de lui dire et, au petit jour, pouvoir le quitter, apaisé.
Mais parfois les circonstances ont été telles que nous n’avons pas pu être présent pour dire adieu à une personne que nous aimons. Des mois, des années après, nous en prenons conscience et peut naître en nous un immense regret. Le regret de ne pas avoir été là, pour lui dire « au revoir ».

Il n’est jamais trop tard pour dire au revoir à l’intérieur de soi-même, à une personne que l’on aime, c’est-à-dire pour lui manifester notre amour.

Pour ce faire, il vous faut organiser un rituel, une cérémonie que vous pourrez répéter autant de fois que vous en ressentirez le besoin, en n’oubliant pas que vous le faites pour mettre les choses en ordre, vous détendre et vous apaiser.
Le rituel est à n’en pas douter votre allié puisqu’il va vous aider à organiser le désordre et la douleur que vous êtes en train de vivre pour vous permettre d’en sortir et aller vers la paix.
Le rituel personnel que vous allez organiser est donc important puisqu’il est une étape de votre maturation dans votre relation à l’autre.
Pour l’initier, laissez-vous aller à sentir et à déterminer ce qui sera pour vous à la fois propice et aidant, mettez en place des moyens qui vous parlent, faites confiance à vos intuitions.

Par exemple, allumez une bougie devant la photo de la personne aimée, faites brûler un bâtonnet d’encens, créez l’atmosphère qui sera pour vous propice à l’intimité, laissez-vous aller à votre inspiration, n’oubliez pas que c’est « votre » rituel.

Vous pouvez aussi vous asseoir sur la tombe de la personne décédée, comme pour vous rapprocher d’elle et lui parler à voix basse. Lui exprimer tout ce que vous sentez avoir besoin de lui exprimer – vos regrets comme vos espoirs – dans la fidélité à votre sensibilité. Vous êtes là entrain de commettre un acte thérapeutique, un acte de guérison pour vous-même.
Vous ouvrir à l’espace dans lequel on a dispersé les cendres de l’être cher, y marcher la tête au soleil et lui parler. Pour ce faire, il suffit juste de s’abstraire momentanément et de se relier intérieurement.
Il suffit d’oser s’ouvrir à la vulnérabilité de son propre cœur pour laisser l’amour s’exprimer sans retenue.

Je crois que tout lieu est un bon lieu pour souhaiter bon voyage à une personne décédée que l’on aime, pour se souvenir que la personne décédée nous aimait comme elle le pouvait et que cet amour était réciproque.

Si des larmes viennent, qu’importe ! Laissez-les sobrement couler, ce qui – en vous – ressent le besoin de s’exprimer s’exprime. L’important est juste de permettre à votre intention de s’exprimer, de laisser votre vœu partir de vous en sentant que vous faites ce que vous avez à faire, en vous donnant la permission d’aller jusqu’au bout de ce que vous sentez devoir faire.

Vous pouvez avoir confiance en la vie – à moins de bloquer vos émotions en vous interdisant de les exprimer – votre être surmontera l’adversité si vous regardez en face vos attachements et vous permettez de les affronter plutôt que d’en avoir peur.

Dans le contexte chrétien de la mort du Christ il est dit dans l’évangile de Jean (19:30) : « Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit : Tout est accompli. Et, baissant la tête, il rendit l’esprit. » Il signifiait là que toutes les prophéties de l’Ancien Testament concernant son martyre ayant été accomplies, il pouvait baisser la tête et partir, tout était enfin en ordre.

De même, dans un contexte laïc et non religieux, il s’agit pour vous aussi d’accomplir quelque chose pour y mettre de l’ordre. Souhaiter « bon voyage » à quelqu’un, c’est oser ne plus fusionner avec cette personne donc reconnaître sa séparation en même temps qu’exprimer son amour. C’est parce que vous reconnaissez et acceptez la séparation de l’être aimé que votre vie pacifiée pourra suivre son cours.

En vérité « tout est bien » et vous pouvez continuer de vivre en paix, mais vous ne pourrez le ressentir que si vous trouvez le courage – au fond de vous-même – de « dire au revoir » en affrontant vos peurs.

Pour aller plus loin, vous pouvez lire : Le travail du deuil.

Photo RP : L’enchevêtrement des naissances et des morts.

© 2020 Renaud PERRONNET Tous droits réservés. 

08/11/2020 Vous souhaitez allez plus loin sur ce thème, cliquez ici.

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3 réflexions au sujet de « Comment dire au revoir à une personne aujourd’hui décédée ? »

  1. Sylvie

    Vous nous indiquez avoir veillé votre père et avoir ressenti de l’apaisement et une certaine joie d’avoir vécu ces moments. J’ai perdu ma mère il y a 2 mois 1/2 et je me questionne -comme beaucoup lors de deuil- sur ce qu’il advient de nous après la mort. Indépendamment de sentiments religieux, j’ai le sentiment que les âmes voguent, se retrouvent dans la sérénité et la paix, et nous observent. Certains ont des convictions, qui se forgent avec le recul et les épreuves. Pourriez vous nous parler des vôtres ?

    Répondre
    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Ma conviction c’est que si l’idée d’un ego constant, fixe, solide et fini est une illusion (ce que je pense), quelque chose qui n’existe en vérité pas, ne peut pas « advenir ». Je ne crois donc pas que le moi peut ressusciter ou se réincarner à travers une métempsycose quelconque.
      Je pense aussi que la meilleure façon de mourir en paix, c’est de vivre pleinement ce que nous avons à vivre alors que nous sommes vivants. Pas de regrets.
      On sait que ce n’est pas la mort qui est le problème (lisez la Lettre à Ménécée d’Épicure) mais le fait de mourir avec l’impression de n’avoir jamais vécu.

      Pour prendre l’exemple de mon père, je reconnais que je n’ai jamais eu accès à lui autrement qu’à travers moi, ma sensibilité et mon regard. Donc que c’est à ce père là (le mien tel que je le percevais), auquel j’ai dit « au revoir » et souhaité « bon voyage ». Ce faisant je n’ai jamais cherché à « communiquer avec son esprit » puisque si je lui ai souhaité « bon voyage » c’est justement pour lui permettre de s’en aller, de vivre le mystère de sa mort, de son destin jusqu’au bout (?)

      Cependant je constate aujourd’hui que ce qu’il me reste, c’est un souvenir et une mémoire d’impressions qui sont parfaitement vivants en moi. Je peux donc dire que pour moi, mon père vit en moi, je le porte en quelque sorte, ce qui est (compte tenu de la relation que j’ai eu avec lui au moment de son départ), doux et apaisant puisqu’il n’y a ni nostalgie ni manque.

      Il y a là quelque chose de très paradoxal, c’est bien parce que nous parvenons à « laisser partir » l’autre que nous pouvons chérir sa présence alors même qu’il n’est plus là !

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  2. Nanou Roemen

    Merci Mr Perronet pour cet article qui me fait prendre conscience qu’un peu plus de 5 ans après le décès de ma mère, je ne lui ai pas « vraiment » dit au revoir…. Oui bien sûr, à l’époque c’était un au revoir mais un au revoir du bout des doigts, du bout des yeux mais surtout un au revoir du bout des lèvres.
    Je me sentais « libérée » d’une relation fusionnelle faite de violence physique (quand j’étais plus jeune) et de violence verbale. Une relation de pouvoir, de manipulation et de perversité qui m’était lourde et fatigante à porter malgré la distance émotionnelle et les limites que je mettais ou que je croyais mettre… ça c’était il y a un peu plus de 5 ans…
    Aujourd’hui, il me reste à lui dire réellement au revoir et la « laisser partir » …

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