Ressentiment ou responsabilité

En chemin vers la liberté

« Tous nous serions transformés si nous avions le courage d’être ce que nous sommes. »

Marguerite Yourcenar

« Si une femme vous attire, cette femme n’en est pas coupable, c’est vous qui l’êtes, n’est-ce pas ? De là vous en arrivez à la première condition de la vie spirituelle : « Vous êtes seul responsable de toute réaction émotionnelle qui se produit en vous. Il n’y a qu’un seul responsable. Rien d’extérieur. »

Swami Prajnanpad

Question de Lisa :

J’ai besoin de votre aide dans la mesure où je ne comprends pas ce qu’est l’inconscient, ni les notions de responsabilité et culpabilité qui peuvent lui être liés.
Ayant vécu une enfance violente, chaotique et abusive, m’ayant amené à l’âge adulte à subir des viols, je reprends un travail thérapeutique. J’ai encore beaucoup de culpabilité, de honte et de détresse en moi, je trouve, et, ce d’autant que j’ai coupé les ponts avec ma famille proche et éloignée pour m’en protéger. Je ne comprends pas toujours mes réactions mais j’aimerais savoir et comprendre si je suis responsable et/ou coupable quand je ne pose pas des limites. J’ai encore du travail à faire pour soigner mon incapacité à dire non, ou à dire ce que je ressens de peur d’être rejetée, plus aimée, abandonnée, qu’on me crie ou hurle dessus, qu’on m’agresse, que la personne en face ne se contrôle plus. Mon compagnon en fait les frais : j’accepte des choses puis le lendemain, je suis agressive.
Un-e être humain-e est-il coupable et/ou responsable de ce dont il n’a pas conscience et/ou fait de manière automatique ?
Quelle est la manière la plus juste d’y faire face et d’y voir plus clair, selon vous ?
Je vous remercie chaleureusement pour votre réponse.

Mes pistes de réponse :

L’inconscient et ses déclencheurs

La première chose à comprendre c’est que votre inconscient est ce qui en vous vous pousse à agir.
Dire que nous sommes menés par notre inconscient c’est admettre que tout notre être est mémoire et que les drames que nous avons vécus dans notre passé nous obligent à certains comportements dans le présent. Nous sommes en permanence, ici maintenant, les conséquences vivantes de ce que nous avons vécu auparavant.
Swami Prajnanpad expliquait que l’inconscient est « une action non terminée dans le passé qui s’introduit de force dans le présent.1 » Prenons un exemple : un enfant s’est senti abandonné par sa mère ; devenu adulte, il ne supporte pas que sa compagne arrive en retard à un rendez-vous. Il pourra tenter de rationaliser en se disant que sa compagne est simplement en retard et que ce n’est pas grave, mais si cette blessure créée par l’abandon de sa mère est active en lui, elle s’exprimera en lui comme une déflagration lui rendant le retard de sa compagne insupportable. N’ayant pas pu – enfant – exprimer sa souffrance, il sera contraint, malgré lui, d’exprimer sa souffrance sous la forme d’une remarque négative et cinglante à sa compagne.


Comme l’a écrit Arnaud Desjardins « Si une blessure laisse une cicatrice sur notre être physique, un drame laisse une cicatrice sur notre être psychique. (…) Ce que nous sommes est l’expression de ce dont nous nous sommes nourris. Nous sommes le résultat des impressions que nous avons perçues, des événements que nous avons vécus. »

Nous n’avons pas désiré les impressions qui ont été les nôtres lorsque nous étions enfants, nous nous sommes tous nourris de ce que l’on nous a servi. Personne n’a voulu les événements douloureux dont il a été la victime.
Le psychiatre américain d’origine néerlandaise Bessel van der Kolk, spécialiste du syndrome de stress post-traumatique a cherché à comprendre, à travers de multiples expériences, comment le vécu intérieur des personnes influe sur leur vision du monde2.
Il a ainsi découpé des photos trouvées dans des magazines pour les soumettre à l’appréciation de deux groupes d’enfants de six à onze ans, d’intelligence et de structure familiale analogues.
Le premier groupe était constitué d’enfants hospitalisés qui avaient subis de très graves mauvais traitements, l’un d’entre eux avait été gravement blessé par les coups de sa mère, une fillette avait été agressée sexuellement par son père à l’âge de quatre ans, un autre garçon avait été fouetté, attaché sur une chaise, une autre fillette, à cinq ans, avait vu sous ses yeux sa mère (prostituée), violée et démembrée pour finir brulée dans une voiture.
Le second groupe, le groupe témoin, était constitué d’enfants qui vivaient dans un quartier pauvre de Boston et qui avaient assisté à des violences de rues (incendies, échanges de tirs, mort d’un ami.)
Le psychiatre se demandait si les réactions du second groupe allaient différer des réactions du premier groupe d’enfants. Pour ce faire il montra à tous les enfants plusieurs photos dont celle d’une scène de famille : deux enfants souriants regardaient leur père couché sous sa voiture entrain de la réparer, et leur demanda de raconter la suite de l’histoire.
Il constata que tous les enfants avaient parlé du danger couru par ce père couché sous la voiture. Mais alors que les suites de l’histoire racontée par les enfants du groupe témoin finissaient bien (le père réparait sa voiture et finissait souvent par emmener ses enfants au McDo.) Les enfants qui avaient été traumatisés – eux – inventaient des fins horribles : une fillette a raconté que l’enfant de la photo s’apprêtait à fracasser le crâne de son père avec un marteau, un autre enfant traumatisé avait imaginé que le garçon de la photo avait poussé le cric de manière à ce que la voiture tombe et mutile son père, en même temps que le sang giclait dans tout le garage.

La psychologue Mary Main3, connue pour ses travaux sur la théorie de l’attachement a raconté à des enfants de six ans l’histoire d’un enfant dont la mère s’en va en leur demandant d’imaginer la suite. Les enfants qui avaient eu des relations sécurisantes avec leurs parents imaginèrent une suite inventive et heureuse, ceux pour lesquels avaient été diagnostiqués des troubles de l’attachement, élaborèrent des fictions catastrophiques avec des conclusions tragiques comme « Les parents mourront » ou « L’enfant se tuera. »

❝ Pour les enfants maltraités,
le monde est plein de déclencheurs.❞

Nous pouvons donc conclure avec Bessel van der Kolk que « pour les enfants maltraités, le monde est plein de déclencheurs. » Ce qui signifie que quand un être ne peut qu’imaginer des fins catastrophiques à des scènes anodines, quand un homme ne peut ressentir le comportement de sa compagne qu’à travers la blessure qu’il a subie de sa mère, n’importe quelle image comme n’importe quelle personne pourra être perçue par lui comme un danger potentiel, pourvu qu’il puisse l’associer à son traumatisme.
C’est ainsi qu’on peut en conclure que les comportements des personnes traumatisées sont parfaitement logiques et cohérents avec ce qu’elles ont vécu.

Quand, ayant vécu une enfance violente, chaotique et abusive, vous vous retrouvez incapable de dire ce que vous ressentez de peur d’être rejetée et abandonnée, de peur qu’on vous crie ou hurle dessus, vous ne pouvez qu’être agressive à votre tour, quitte à ce que votre compagnon en fasse les frais.
D’une manière générale, quand une personne adulte réagit à une situation de façon disproportionnée par rapport à un contexte vécu, c’est que son inconscient a pris le dessus en tentant de se soulager en exprimant un trop plein par rapport à une situation ancienne.
Une femme devient agressive parce qu’ayant été soumise dans le passé à la maltraitance et à l’agressivité, elle a été dans l’impossibilité d’y répondre en même temps qu’elle a été contrainte de considérer cette maltraitance comme « normale ».

❝ Celui qui se sent blessé
ne peut pas s’empêcher d’être agressif.❞

« Celui qui se sent blessé ne peut pas s’empêcher d’être agressif. La victime réagit en assassin. Aussi la victime et l’assassin sont les deux faces opposées, les deux aspects de la même expérience.4 », disait Swami Prajnanpad.

Nous répandons ce que nous sommes

Dans un tel contexte, nous ne pouvons pas faire autrement que de répandre inconsciemment autour de nous ce que nous sommes ; ce dont nous sommes imbibés s’exprime, sourd de nous.
De même qu’une personne parfumée à la rose exhalera la rose dans son environnement, une personne qui a été maltraitée pourra exhaler sa propension à être victime, par exemple à travers ses regards, le ton de sa voix ou certains de ses comportements particuliers.
Un exemple que j’ai souvent eu l’occasion de vérifier par moi-même : dans un groupe de travail, une personne en bouscule malencontreusement une autre. Il arrive qu’avant que la personne ayant bousculé ait eu le temps de s’excuser en assumant sa maladresse, la personne ayant été bousculée regarde la première avec des yeux contrits en lui disant pardon. Pourquoi cette confusion dans les rôles ?
Swami Prajnanpad précise : « Quels que soient les sentiments qui apparaissent en qui que ce soit – qu’ils soient bons ou mauvais – ils affectent pareillement tous ceux qui les entourent et imprègnent toute l’atmosphère. Une fleur répand son parfum tout autour d’elle ; les excréments répandent leur mauvaise odeur.5 »
Cette image du parfum est particulièrement précieuse pour répondre à votre question : « Devons-nous culpabiliser de nos réactions inappropriées ? » Une rose devrait-elle s’en vouloir de répandre le parfum de la rose ? Devrions-nous nous en vouloir d’être ce que nous sommes ici et maintenant ?
Vous comprenez à ce niveau que loin d’être libres, nos comportements sont les conséquences d’un inconscient qui s’exprimera de manière d’autant plus virulente qu’il aura été refoulé profondément.
Nous en vouloir de notre manière d’être ne pourra qu’accroitre notre difficulté à être qui nous aspirons à être. Ici et maintenant nous ne pouvons pas être différents que ce que nous sommes, avec les comportements ET l’inconscient qui sont les nôtres.

❝ Je suis ce que je suis
et rien d’autre maintenant.❞

Et c’est pour cela que Swami Prajnanpad affirme que « Quelle que soit l’action que vous faites en ce moment, quelle que soit la situation dans laquelle vous vous trouvez à tout moment, vous devez être cela : “Je suis ceci et rien d’autre maintenant.” 6 »
Pour pouvoir parvenir un jour à nous libérer de notre conditionnement aux maltraitances que nous avons subies, nous n’avons pas d’autre choix que de commencer par nous réconcilier avec nous-même en adhérant le plus parfaitement possible (et courageusement) à ce que nous sommes ici et maintenant.

Détermination et pardon

Le drame c’est que la maltraitance, les agressions sexuelles, les viols, créent des liens psychiques à travers le ressentiment : en vouloir indéfiniment à une personne qui nous a maltraité(e) nous condamne à rester déterminé(e) par elle.
Le ressentiment, s’il perdure, nous condamne à rester lié(e) à la personne qui nous a fait souffrir, ce qui est un obstacle à toute réconciliation avec soi-même.

Si nous aspirons à la liberté, à la digestion de l’agression dont nous avons été la victime, il va nous falloir trouver le moyen de nous détacher de nos bourreaux. Trouver le moyen de les laisser tomber, de les remettre là où nous aurions aimé qu’ils restent : loin de nous, à l’extérieur.
Tant que nos bourreaux sont actifs à l’intérieur de nous, ils ne peuvent que continuer de nous miner en nous accablant, en nous « parfumant », en nous obligeant à laisser derrière nous comme une trainée de peur, attirante pour ceux qui chercheraient à nous dominer.

Dans un tel contexte, certains nous invitent à pardonner pour nous libérer. Mais il y a quelque chose d’ambigu dans la conception du pardon qui laisse croire que c’est à la victime de devoir agir en faveur de son bourreau. Il ne peut qu’être insupportable à une victime gorgée de ressentiment, de s’entendre dire qu’il lui faut pardonner pour ne plus souffrir. Le pardon, quand il est présenté comme un devoir n’est qu’un jugement supplémentaire asséné à une victime impuissante, d’autant plus que comme le dit un proverbe guadeloupéen : « Pardon ne guérit pas la bosse. » Quand la bosse fait encore souffrir la simple pensée de devoir pardonner est intolérable.
D’autre part dans notre société, le pardon est fortement connoté comme un devoir chrétien, un devoir moral de réconciliation pour le pécheur, s’il veut être digne de son Dieu. Comment parvenir à trouver la paix dans un système de pensée qui exacerbe l’injustice de manière si flagrante ? Croire que nous devrions faire ce que nous ne pouvons pas faire parce que nous ne pouvons qu’y résister est le meilleur moyen de se mettre à mal en se divisant soi-même.

❝ Le pardon c’est
la disparition de l’offensé.❞

Si le pardon ne peut pas se forcer, il n’est rendu accessible qu’à la personne qui a atteint un niveau d’être particulier.
L’écrivain Yvan Amar7 proposait une définition originale du pardon, il disait que c’était la « disparition de l’offensé. » L’offensé disparu, le moi se libèrerait de son besoin d’être vengé comme de son assujettissement au ressentiment, auquel cas il y aurait dissolution et plus rien à pardonner.
Cela nous amène à comprendre que le statut de victime est une forme d’identification à ce qui est arrivé au moi encore en souffrance. Tant qu’une personne maltraitée refuse d’avoir été maltraitée, elle s’enferme dans son ressentiment contre son bourreau et se condamne à faire perdurer sa souffrance.
Il nous faut donc comprendre intimement que le refus de ce qui nous est arrivé est la cause essentielle de notre souffrance, pour découvrir que la première personne à qui pardonner c’est à soi-même, cesser de s’en vouloir d’avoir été la victime d’un autre est la condition essentielle pour accéder à la paix.
La personne qui n’a plus honte d’elle-même s’assume et cela permet l’émergence de sa parole libératrice.
Une fois que nous aurons accepté que ce qui nous est arrivé nous soit arrivé, le pardon pourra devenir une aptitude à lâcher prise vis-à-vis du ressentiment, en même temps qu’à la propension à se sentir être une identité distincte et autonome, ce qui est facilité à une personne qui se sent reliée à plus grand qu’elle.
Swami Prajnanpad insiste tout particulièrement sur notre grandeur et notre dignité or une personne qui a été maltraitée par une autre est une personne qui, parce qu’elle s’est sentie rabaissée et humiliée, a souvent toutes les peines du monde à sortir de la fausse croyance intime qui la mine qu’elle n’a obtenu que ce qu’elle méritait. Une personne victime d’une autre s’inflige souvent à elle-même une double peine qui l’oblige à s’en vouloir à elle-même d’avoir été maltraitée.

❝ Avoir le sentiment de
la nécessité urgente de sa propre vie.❞

Swami Prajnanpad, avec des mots très forts qu’il nous serait profitable de méditer, parle du sentiment de dignité comme du sentiment « de sa propre importance et de la nécessité urgente de sa propre vie. »
La disparition de l’offensé exige une force peu commune, la force d’un être qui se sait être plus fort que ce qu’il a subi parce qu’il sent qu’il a, selon les mots même de Swami Prajnanpad, « un dépôt qu’il ne peut pas dégrader en n’en faisant qu’un usage limité.8 »
Un être qui parviendrait à sentir que par-delà ce qui lui est arrivé, par-delà les vicissitudes et les drames de sa vie, il est toujours légitime, parce qu’avant d’être le produit de la rencontre de ses parents, il est le fruit de la Vie, pourrait parvenir à rendre grâce à la vie qu’il sent en lui, il aurait atteint ce que j’appelle un « niveau d’être particulier » en ce sens qu’il serait devenu libre d’être ce qu’il est par-delà les contingences liées à ses parents.
Atteindre ce niveau de conscience est le but du travail thérapeutique entrepris après une agression. On pourrait dire que si la maltraitance nous encline à devoir renoncer à qui nous sommes parce qu’elle nous diminue, le travail thérapeutique nous aide à retrouver le cours positif de notre développement interrompu par la maltraitance.
Ce stade d’évolution, de libération, n’est rendu accessible qu’à celui ou à celle qui a commencé par oser se confronter à ses émotions refoulées. Alice Miller, qui se méfiait tout particulièrement du pardon, a écrit : « Pour pouvoir se pardonner, il ne suffit pas de savoir intellectuellement que vous étiez battue, il faut trouver la petite fille qu’on était jadis et se laisser raconter son histoire refoulée : comment elle avait souffert et de quoi. »
Pour une personne maltraitée, le devoir de pardon entendu comme une obligation morale ou un devoir d’angélisme, diminue sa capacité à pouvoir rencontrer ses émotions refoulées, il l’oblige donc à renoncer à elle-même, à s’enfermer dans le ressentiment mortifère en s’identifiant à la victime en elle.
Par contre, le pardon entendu comme un droit à être davantage permet le déploiement de la personne. Un être qui parvient à s’aimer inconditionnellement lui-même parvient à réaliser que la part de lui-même à laquelle il avait cru devoir s’identifier au moment de l’agression subie ne le représente plus parce qu’il en est devenu libre.
Un être devenu libre est donc un être guéri de ses blessures, chez qui l’offensé a disparu, il n’y a donc plus rien à pardonner et c’est ainsi qu’il devient à ce stade libre de tout besoin de vengeance. (Ce qui parallèlement ne l’oblige en rien à devoir absoudre de toute responsabilité la partie adverse coupable.)

C’est nous qui consentons à rester blessés

Pour pardonner il faut donc avoir atteint le niveau d’être pour le faire : la cause du ressentiment réside dans la manière dont nous considérons avoir été blessé. Tant que nous considérons que l’autre est la cause de notre souffrance, (ne serait-ce que parce que nous refusons qu’il ait agi comme il a agi avec nous), nous ne pouvons qu’entretenir notre dépendance vis-à-vis de cet autre en lui en voulant.
Pour faire cesser notre ressentiment (donc être en paix avec l’autre et nous-même), il nous faut donc, pas à pas, devenir responsable de notre blessure occasionnée par l’autre. Tant que nous nous vivons passivement comme une personne blessée par l’autre, nous ne pouvons que demeurer dans le cercle vicieux du ressentiment. Comment allons-nous nous y prendre pour oser ressentir ce que G. I. Gurdjieff affirmait : « C’est nous qui acceptons d’être blessés. »
À y réfléchir de plus près, tant que nous nous sentons blessé(e) par l’autre, il nous est impossible de nous voir autrement que comme la victime de l’autre. Notre auto-condamnation nous oblige à continuer de subir la blessure que nous croyons occasionnée par l’autre.
Si n’importe qui est susceptible de nous faire du tort et de nous critiquer, est-ce pour autant que nous devons nous comporter comme la victime potentielle de n’importe quel autre ? Pourquoi devrions-nous croire quelqu’un qui nous condamne ou nous déprécie ?
Sans doute la manière dont nous donnons raison à celui qui nous critique met en évidence notre manière inconsciente de nous déprécier. La manière dont nous nous comportons en acceptant de nous sentir blessé(e) par l’autre, parle de notre non confiance en nous-même dans la manière dont nous consentons avec facilité à donner à l’autre le pouvoir de diminuer notre valeur intrinsèque.
Ce qui signifie que tant que notre auto-évaluation de nous-même reste fondée sur notre besoin d’approbation des autres, nous sommes et resterons en danger, en ne pouvant pas notamment nous libérer psychologiquement de l’influence de nos potentiels bourreaux.
C’est comme si nous étions persuadés n’avoir aucune valeur personnelle autre que celle que nous attribueraient les autres.

❝ On ne peut pas
faire plaisir à tout le monde.❞

Il va nous falloir choisir entre notre injuste esclavage à notre besoin d’approbation par les autres et notre juste cohérence avec nous-même. Nous sommes « nous-même », et ne pouvons être que nous-même, alors pourquoi ne pas rester fidèle à ce « nous-même » plutôt que de continuer de nous identifier à un besoin faux (parce qu’immature) d’être approuvé par les autres ?
L’adulte est bel et bien celle ou celui qui est devenu capable de renoncer à ses besoins d’enfant.
L’adage « On ne peut pas faire plaisir à tout le monde », trouve ici pleinement son sens, il est impossible de satisfaire tout le monde, personne n’a le pouvoir de changer ce que les autres pensent ou ressentent de manière à pouvoir leur plaire ou de manière à se faire accepter.
La difficulté réside dans le fait que nous avons pris la mauvaise habitude, dans notre enfance, de nous soucier exagérément de l’avis des autres ; or dans un monde dans lequel nous admettons que chacun est différent et respectable, il devient nécessaire – pour chacun(e) de nous – de ne pas nous soucier outre mesure de ce que les autres pensent de nos comportements.
En se préoccupant de manière exagérée de susciter une opinion favorable de soi chez les autres, nous courons le risque de nous mettre perpétuellement en quatre pour eux plutôt que de nous comporter comme nous en avons envie. C’est là l’une des définitions de la névrose et de l’immaturité (ne plus obéir à soi-même parce qu’on pense à tort devoir obéir aux autres).
De plus c’est ainsi qu’on en arrive à s’en vouloir à soi-même d’avoir agi en étant poussé par le regard de l’autre ou encore d’en vouloir aux autres de nous avoir poussé à agir… ce qui est un comble puisque c’est bien nous qui avons consenti à répondre à notre besoin d’approbation par les autres.

À propos de votre culpabilité

Vous me posez la question de savoir si vous devriez vous sentir coupable d’avoir coupé les ponts avec votre famille toxique pour vous en protéger. La culpabilité est un poison dangereux parce qu’elle cherche à faire croire à la victime qu’elle aurait dû ou pu agir autrement. Il est juste et nécessaire de poser des limites à une famille violente et abusive. Si, à une époque, vous n’avez pas pu poser de limites, c’est que le rapport de force était en votre défaveur et que vous vous êtes retrouvée, par exemple, dans un état de sidération que vous ne maitrisiez pas et qui vous a empêchée d’agir comme (après coup) vous pensez que vous auriez dû agir.
Votre culpabilité d’aujourd’hui n’est que la conséquence de votre besoin de punition, elle n’est qu’un automatisme aujourd’hui obsolète, il vous faut vous en défendre en ne lui obéissant plus, notamment en apprenant à affronter votre mauvaise conscience. Vous culpabilisez parce que vous avez subi des jugements dans le passé et que pendant longtemps on a réussi à vous persuader que vous aviez fait quelque chose de mal.
Il vous faut comprendre que ce n’est pas parce que vous avez fait quelque chose de mal pour l’autre que c’était mal pour vous. Si par exemple vous avez menti, on a pu vous le reprocher mais ce n’était pas pour autant que c’était mal pour vous, au contraire, vous mentiez, par exemple à vos parents, parce que vous ne vous sentiez pas en confiance avec eux, vous aviez donc peur de leurs réactions si vous leur disiez la vérité. Vous n’avez donc rien fait de mal, même si jusqu’à aujourd’hui, vous pouvez avoir encore l’impression (d’autant plus si vous ne l’avez jamais investigué) qu’il y a en vous quelque chose de mauvais. On vous l’a répété enfant, à une époque de votre vie où non seulement vous étiez sans défense, sans capacité à analyser lucidement les choses, mais aussi fortement dépendante du besoin d’être aimée par ceux-là-mêmes qui cherchaient à vous persuader que vous étiez mauvaise parce que vous ne vous comportiez pas toujours comme ils ressentaient le besoin que vous vous comportiez.
Plus vous mettrez les choses à plat en comprenant posément ce qui s’est passé en réalité (votre travail thérapeutique), plus vous découvrirez que vous étiez au cœur de fonctionnements psychologiques dysfonctionnels contre lesquels vous étiez impuissante, mais par lesquels vous vous êtes sentie obligée à l’époque.
Le simple fait que vous me posiez la question de votre culpabilité met en évidence le fait que vous vous sentez coupable. Et ce n’est pas parce que je vous répondrai que vous ne devriez pas vous sentir coupable que vous serez pour autant libérée de votre culpabilité.

❝ La culpabilité de l’agressé n’est qu’une identification
à ce qu’a dit de lui l’agresseur.❞

Pour vous libérer de votre culpabilité, il vous faut donc vous y confronter c’est-à-dire comprendre les mécanismes qui sont à l’œuvre en vous et vous obligent à vous en vouloir. Ces mécanismes parlent notamment de votre absence de confiance en vous-même, de votre difficulté à vous être sentie légitime en face de votre agresseur. Ce n’est pas parce qu’un prédateur vous a confondue avec une chose dont il pouvait disposer que vous devriez vous identifier à cette chose que vous n’êtes pas. La culpabilité de l’agressé n’est bien souvent qu’une identification à ce que son agresseur lui dit qu’il est pour lui.
Souvenez-vous, vous êtes, ici et maintenant, ce que vous êtes, un être unique et rien d’autre. Un être humain différent qui n’appartient à personne d’autre qu’à lui-même et qui a le droit de ressentir sa propre dignité, condition préalable et nécessaire à sa non identification à ce que pense de lui son agresseur.
Pourquoi devriez-vous vous sentir coupable de ne pas avoir ressenti ce droit à être unique et différente ? Vous êtes innocente de ne pas l’avoir ressenti d’autant plus qu’on ne vous a pas appris à le ressentir. Quand un être humain grandit dans un environnement qui ne le respecte pas, il court le risque de ne pas se sentir respectable donc d’avoir toutes les peines du monde à agir de manière à se faire respecter par les autres.

De la culpabilité à la responsabilité

Une personne qui a appris à être dans la confusion avec elle-même permettra aux autres, le plus souvent inconsciemment, d’entretenir de la confusion avec elle.
Par contre, dès lors qu’elle prend conscience de la manière confuse dont elle agit dans sa relation aux autres, elle peut devenir, pas à pas, responsable de ce qu’elle découvre et sent en elle. Ce qui signifie que vous pouvez devenir responsable de vous-même et de la manière dont vous oserez courageusement mettre des limites aux autres.
Au début, encore déterminée par votre inconscient, votre tout nouveau sentiment de responsabilité pourra s’exprimer de façon timide et maladroite, le temps pour vous de ressentir pleinement ce que vous sentez juste pour vous, en découvrant que vous êtes (comme chacun de nous) toujours légitime à obéir à votre besoin de mettre une limite à un autre. Vous n’êtes dans ce contexte, redevable de rien pour personne.
Nous vivons dans la dualité, personne n’est semblable à une autre personne, personne ne doit s’attendre à ce que l’autre fasse ce qui lui plaît, c’est pour cela que le non- consentement à l’autre, sur la base de ce qui nous plaît et nous déplaît est légitime pour chacun de nous.

La traversée des doutes

Vous avez vécu, je vous cite, une enfance « violente, chaotique et abusive », cela signifie que vous avez été constamment entrainée à croire en votre propre non-fiabilité. Vous avez subi des manipulations destinées à vous faire douter de vous-même, vous avez été divisée, pire, vos bourreaux ont, pendant un temps réussi à vous faire douter de votre propre capacité à savoir ce qui est bon pour vous. Plus difficile encore, vous avez peut-être dû, à travers les sensations perçues par votre corps, apprendre à croire qu’on vous faisait du bien quand on vous faisait du mal. Vous faites d’ailleurs aujourd’hui clairement le lien de causalité entre l’enfance que vous avez vécue et les viols que vous avez subis, une fois adulte. Il semble que votre enfance ait été un entrainement à ne pas pouvoir discerner ce que vous vouliez de ce que vous ne vouliez pas, un entrainement à ne pas vous sentir légitime à vous appuyer sur vous-même, un entrainement à la confusion, un entrainement à votre perte.
Pour devenir un jour capable de poser des limites aux autres, un être doit nécessairement s’appartenir.
Même s’il vous arrive encore aujourd’hui de vous sentir en détresse en vous demandant si vous allez pouvoir vous en sortir, n’oubliez pas que vous avez trouvé la force en vous de couper les ponts avec votre famille.
Même s’il vous arrive de douter de la légitimité de vos choix, et que vous vous ressentez parfois soumise à des émotions de honte et de culpabilité, comprenez que vous n’êtes pas encore libérée de votre peur de vous tromper et n’oubliez pas que ces remises en cause de vous-même, ces doutes, cette sensation d’être perdue, font partie du chemin que vous avez à parcourir pour vous retrouver un jour à la sortie du tunnel.
Vos doutes sont comme des épreuves que vous avez à vaincre. Comment ? En osant graduellement vous sentir responsable de vous-même, ce qui signifie la capacité à vous faire confiance pour trouver la réponse en vous-même. Vous ne devez pas vous imposer votre responsabilité comme un devoir ou une obligation (auquel cas vous retomberiez dans un schéma de victime obéissante), mais vous ouvrir à votre responsabilité de femme qui aspire à la liberté d’être elle-même, vous ouvrir à votre capacité à être de plus en plus pleinement la femme que vous avez vous-même fait naître en entreprenant votre thérapie.
Pour ce faire, vous aurez bien sûr non seulement besoin de courage mais aussi que votre thérapeute vous confirme le soutien et la confiance qu’il met en vous. N’hésitez pas à vous servir de lui comme d’un marchepied qui vous permettra de vous hisser vous-même à la hauteur qui est la vôtre (votre propre dignité). Même si la bienveillance de ceux qui vous entourent dans votre travail de réalisation de vous-même ne vous empêche pas de vous sentir seule à certains moments de votre travail, vous pouvez être certaine que vous pouvez compter sur eux.
Il vous faut aussi comprendre et accepter sans défaillir que vos doutes fassent partie de votre processus d’individuation ; aussi douloureux soient-ils, ils sont constitutifs de la solidité de votre construction personnelle : c’est parce que vous aurez douté de nombreuses fois que peu à peu vous parviendrez à vous respecter vous-même avec la certitude que vous agissez conformément à votre dignité. L’intensité de cette certitude sera à l’exacte mesure de la force avec laquelle vous aurez remis en cause vos doutes.
Pour ce faire, inutile de chercher à vous en vouloir ou à vous critiquer : ne faites-vous pas comme vous le pouvez ? (Il est tellement important que vous sentiez réellement que vous faites comme vous le pouvez.) Rien, aucun idéal inhumain ne vous demande de faire plus que ce que vous pouvez. C’est cette confiance en vous, simple, que vous cherchez. Souvenez-vous, tout voyage commence par un premier pas. La vie est une entreprise de détermination, vous êtes sur le chemin du respect de vous-même, de quoi devriez-vous vous soucier ?

❝ Au bout d’un certain temps vous vous apercevrez
que les vagues sont devenues moins grosses.❞

Au cours de ce travail, il pourra vous arriver de vous questionner, et même de trembler, parce que vous aurez eu peur d’avoir agi injustement pour les autres. Pour garder votre équilibre, il vous faudra vous souvenir qu’il est tout à fait plausible que des personnes qui vous ont abusée et desquelles vous vous protégez aujourd’hui, cherchent à vous faire croire que vous êtes injuste avec elles au moment où justement vous cherchez à vous protéger d’elles.
De même, il est également « normal » que vous ne compreniez pas toujours vos propres réactions. Pour les comprendre, il vous faudra commencer par revenir à vous-même pour vous accepter telle que vous êtes, avant de vous juger.
Le comportement d’un parent ne serait plus toxique s’il vous permettait avec patience et bienveillance de prendre tout le temps dont vous avez besoin pour vous remettre debout en vérifiant vos points d’appui par vous-même.
Pour accéder à votre responsabilité pour vous-même, vous allez devoir passer par toutes sortes de vécus pas toujours agréables mais qui vous permettront, après les avoir vécus, de sentir que vous êtes toujours debout et vivante.
Vous mettant à l’épreuve de votre agressivité, vous allez courir le risque de vous en vouloir plutôt que de chercher à vous comprendre. Désirant instamment apprendre à dire non, vous allez vous retrouver aussi face à votre échec à le faire, vous allez courir le risque du désespoir en vous sentant, à certains moments comme terrassée, noyée.
Un Rinpoché, maître tibétain dont j’ai oublié le nom, décrit ainsi le chemin de la traversée jusqu’à soi-même, en dépit des obstacles : « Cela ressemble à une grosse vague qui arrive et qui vous renverse ; et vous vous retrouvez au fond de l’eau, la figure dans le sable ; et, bien que vous ayez du sable partout dans le nez, la bouche, les oreilles et les yeux, vous vous relevez et vous recommencez à marcher. Et la vague suivante arrive et vous renverse de nouveau. Et ça continue ainsi mais à chaque fois vous vous relevez et vous recommencez à marcher. Et, au bout d’un certain temps, vous vous apercevrez que les vagues semblent moins grosses. »

Et les vagues semblent moins grosses non pas parce qu’elles sont effectivement moins grosses mais parce que vous les voyez enfin différemment et parce que vous avancez. N’oubliez pas, votre vécu est déterminé par la manière dont vous voyez les choses, c’est le propos final de cette réponse : comment allez-vous doucement parvenir à considérer votre histoire passée de manière à ce qu’elle ne soit plus un obstacle à votre paix présente ?
En vérité, même si un être humain qui sait nager se baigne dans la même mer qu’un être humain qui ne sait pas nager, ils ne voient pas la mer de la même façon parce que leur expérience de l’eau n’est pas la même.

❝ Votre but n’est-il pas de parvenir
à être une femme libre ? ❞

Peut-être un jour parviendrez-vous à être indifférente à ceux qui vous critiqueront, parce que vous ne ressentirez plus – à l’intérieur de vous – le besoin d’avoir peur d’eux ?
Peut-être un jour sortirez-vous de votre attitude de victime passive et sentirez-vous votre droit à vous défendre, comme votre confiance en votre capacité à mettre des limites à ceux qui chercheraient encore à vous maltraiter ?

Votre but n’est-il pas de parvenir à être une femme libre ? Donc non contrainte par la manière dont les autres pourront tenter de vous obliger, non contrainte par leurs propos quels qu’ils soient, ni par leurs éventuelles pressions. Non contrainte non plus par votre éventuelle colère ou culpabilité vis-à-vis d’eux.
Le problème est moins la colère en soi que la manière dont elle nous lie à la personne vis-à-vis de laquelle on est en colère. La colère est une émotion qui nous ronge de l’intérieur en nous enfermant de manière obsessionnelle à son objet, elle débouche souvent sur sa pathologie, la haine. Cet enfermement est comme un amour à l’envers : à travers la répulsion causée par la haine, nous restons prisonniers de nos bourreaux en nous condamnant nous-mêmes à l’aliénation.

Savoir ce que c’est que l’égoïsme

Pour accéder à votre liberté, donc y voir plus clair, vous avez besoin de repères à propos de la conscience que vous avez de vous-même en ne courant plus le risque de vous laisser abuser malgré vous par l’accusation très culpabilisante d’égoïsme.
Ne pas se soucier de l’approbation des autres, c’est simplement être indépendant et autonome, et cela n’a rien à voir avec le repli sur soi-même qui nous obligerait à ne plus penser aux autres.
Convenir que nous sommes tous différents, c’est convenir que nous avons tous des besoins différents et qu’il est juste (pour chacun de nous) de répondre à nos besoins à partir de la manière dont nous les sentons à l’intérieur de nous s’exprimer.

❝ Est véritablement égoïste celui qui pense
que l’autre devrait agir selon son besoin à lui.❞

Une personne ressent le besoin d’un long moment de repos après ce qu’elle a subjectivement vécu comme une dure journée de travail. Il est légitime qu’elle s’octroie ce dont elle sent avoir besoin et personne n’a à s’arroger le droit de la contredire dans son besoin, sous le faux prétexte qu’elle estime qu’elle pourrait en faire l’économie.
En fait c’est une fois encore « celui qui dit qui y est », c’est-à-dire celui qui juge l’autre égoïste qui l’est. Pourquoi ? Parce qu’est véritablement égoïste celui qui pense que l’autre devrait agir selon son besoin à lui.
Quand je pense que l’autre ne devrait pas être aussi paresseux ou susceptible… je suis égoïste parce que je juge cet autre selon mes exigences personnelles. Penser l’autre à travers ses besoins à soi, c’est le juger. Penser l’autre pour lui-même, c’est l’accepter.
Si – par exemple en tant que parent – je pense que mon enfant majeur ne devrait pas prendre la route parce que j’ai peur pour lui, je ne l’aime pas en jugeant ce qu’il doit faire à la mesure de mes peurs personnelles.
Beaucoup de parents restent persuadés aimer leurs enfants quand ils ont peur pour eux, quand ils ne font que très égoïstement projeter leurs propres émotions sur eux.
L’amour évite la projection, il respecte la différence et la sensibilité de l’autre ; il n’impose pas son point de vue à lui, et s’il se pense légitime à le faire, il n’est que de l’égoïsme déguisé en amour. C’est ainsi que de très nombreux enfants manipulés par ce qu’ils prennent pour de l’amour de la part de leurs parents, se perdent, en se prenant pour des monstres et en culpabilisent quand – par exemple – leur parent a peur pour eux et qu’ils « font quand même ». Le vrai amour n’a pas peur, il regarde juste les choses telles qu’elles sont avec lucidité. Le parent qui aime regarde les choses telles qu’elles sont, prend éventuellement note de sa propre émotion, mais ne l’impose pas à son enfant en l’en tenant pour responsable.
Son intervention peut être la suivante :

  • Parent : Tu m’as dit que tu étais fatigué(e), es-tu sûr(e) devoir prendre la route à cette heure dans de telles conditions météorologiques ?
  • Enfant : Compte tenu de l’enjeu, il est très important pour moi de le faire, je serai prudent(e) et ferai des pauses appropriées mais je dois être à l’autre bout de la France demain matin à 8h.
  • Parent : D’accord ma fille/mon fils, je te souhaite bon voyage et bonne route.

L’amour tient compte du point de vue de l’autre parce qu’il sait et comprend que, chacun étant différent, il ne peut que de manière très improbable, s’attendre à une coïncidence de point de vue.

Le besoin d’approbation

Cela ne sera plus nécessaire dans un monde dans lequel on laissera l’autre libre de nous aimer, de nous apprécier ou non (à la condition que nous ne soyons pas nous-mêmes prisonniers du besoin d’approbation par l’autre).
En réalité il n’existe pas de « mauvaises personnes », mais juste des êtres immatures qui sont plus ou moins prisonniers de leur besoin d’approbation.

❝ Quand nous conditionnons notre bonheur au fait que les autres agissent comme nous pensons en avoir besoin
nous nous mettons en danger.❞

Le besoin d’approbation est un besoin mortifère et dangereux parce qu’il nous conditionne au bon vouloir des autres, il nous en rend les victimes. Malheureusement de très nombreux adultes (en réalités infantiles) le valident sans avoir conscience de son aspect mortifère pour eux et les autres.
Se mettre dans la position de penser que nous ne pouvons pas vivre sans l’assentiment des autres est dangereux pour nous dans un monde où les autres ne nous le donneront pas nécessairement. A chaque fois que nous mettons comme condition à notre bonheur que les autres agissent comme nous pensons en avoir besoin, nous nous mettons en danger.
De même qu’il est absurde de penser que nous ne pouvons plus continuer de vivre sous le prétexte que l’autre est décédé (que faisions-nous avant de l’avoir rencontré ?), il sera toujours mortifère pour nous de conditionner notre équilibre à une impossibilité (ici à ce que celui qui est mort soit vivant ou à ce que l’autre qui n’est pas d’accord avec nous le soit.)
Pour sortir de sa névrose et enfin être adulte – donc se délivrer enfin de son anxiété – il faut arriver à convenir que le besoin d’approbation est irrationnel, aussi irrationnel que le besoin qu’il fasse beau quand il pleut. Ce n’est pas parce qu’enfant nous avons été, la plupart d’entre nous, persuadés avoir besoin de l’approbation de nos parents pour vivre, qu’il en est toujours de même aujourd’hui alors que nous sommes devenus adultes.
La vérité c’est qu’il y a une grande confusion, pour la plupart d’entre nous, à propos des besoins humains, que nous confondons très facilement ce que nous aimerions qui soit avec le réel besoin de cela. Si nous aimerions qu’il fasse beau le jour où nous avons prévu un pique-nique, nous n’en avons pas réellement « besoin » parce que plein d’alternatives se présentent à nous s’il pleut, comme étaler notre nappe à carreaux par terre au milieu de notre salon à la plus grande joie de nos enfants ou aller tous manger un sandwich au café.

En réalité nous savons tous, au fond de nous-mêmes que quand les chose ne se passent pas en réponse précise à ce que nous espérons, ce n’est vraiment pas un drame. Nous avons toutes et tous eu toute notre enfance pour le vérifier. Nous n’avons pas forcément dépéri quand nos parents nous ont manifesté leur désapprobation. Si nos parents ont pu être suffisamment déterminés dans leur refus à s’ouvrir à ce qui nous aurait fait plaisir par moments, nous avons vraisemblablement pu, assez facilement, nous en faire une raison. Même si nous avons commencé par nous mettre à pleurer, si nous avons pu (aidés en cela par nos parents aimants), facilement diriger notre attention sur autre chose que sur notre besoin d’approbation, nous avons pu commencer à gérer notre frustration.
Cependant il est vrai que parce qu’ils sont fragiles, les enfants dépendent de leurs parents (ou de ceux qui tiennent ce rôle pour eux), et qu’ils peuvent en arriver à se déprécier sérieusement au point de se mutiler psychologiquement, parce qu’ils ne savent pas se protéger des critiques verbales de leurs parents.
C’est d’ailleurs ainsi que certains d’entre eux deviendront des adultes infantiles, c’est-à-dire des adultes persuadés avoir besoin de l’approbation des autres pour vivre et être heureux.
Imaginez une seule seconde que vous n’ayez plus besoin du beau sourire de votre compagne ou compagnon de vie, au moment où vous rentrez fatigué chez vous, fatigué par une journée de travail. N’en seriez-vous pas plus en équilibre et à l’aise, au moment où l’autre ne pense pas à vous le donner ?
De même alors que votre compagnon prétend avoir besoin de votre douceur, sera-t-il capable de ne pas faire un drame de votre ponctuelle agressivité quand il sait qu’il peut être lui-même un déclencheur pour vous ?
Convenons d’une chose : c’est que dans leur différence, les adultes n’ont pas le besoin de se comporter comme des enfants… il suffit pour en convenir, qu’ils regardent ce qu’ils vivent d’un peu plus près.
Si mon ami me critique de ne pas aimer le football, il me suffit de constater que cet ami me juge à travers ses besoins à lui, ne tenant nul compte de mon goût à moi et de mon droit à la différence. Pourquoi dans un tel contexte, devrais-je prendre ses jugements sur moi au sérieux ?
Si une de mes relations me regarde de travers parce qu’il m’est arrivé d’employer un langage qui ne lui convenait pas, dois-je m’en excuser comme un enfant ou m’assumer comme un adulte ?

❝ Il est toujours légitime
de remettre en cause notre besoin infantile d’approbation
puisque nous sommes les seuls responsables de notre vie .❞

D’une manière générale, il est pour chacun de nous légitime de remettre en cause notre besoin infantile d’approbation en considérant que nous sommes les seuls responsables de la manière dont nous allons vivre notre vie, que derrière une demande d’approbation se cache un objectif inaccessible basé sur la croyance illusoire en la possible perfection des relations, et que quelle que soit la manière dont nous nous y prendrons, certaines personnes auront nécessairement des préjugés indéracinables envers nous.

Comme le dit Swami Prajnanpad « tout est neutre. » Cela signifie que la « valeur » que nous donnons à un être est aussi illégitime que la « non-valeur » ou dépréciation.
Un être humain n’estime avoir de la valeur que parce qu’il croit devoir en posséder une ; s’accepter soi-même n’est rien d’autre que de s’accepter juste parce qu’on est vivant. Nous avons tous le droit inconditionnel à être du simple fait que nous sommes vivants.

Quand Ulysse – pour ne pas succomber à l’attraction mortifère des sirènes9 – demande à ses hommes de l’attacher au mat de son bateau et leur recommande de ne surtout pas l’en détacher alors même qu’il leur en donnera l’ordre, il nous montre son extrême détermination par rapport à ce qu’il veut avant tout : rester en vie.
Ulysse et ses hommes sont à l’image de ce que nous sommes tous avec ces parts perdues de nous-mêmes qui cherchent à nous distraire de ce qui est important pour nous à partir de leurs besoins imaginaires.
Je vous souhaite une détermination semblable à celle d’Ulysse, par rapport à votre désir de vivre debout.

© 2022 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

Illustration :

Ulysse et les Sirènes, peint par John William Waterhouse, 1891.

Notes :

1. Swami Prajnanpad, Le Maître du Oui, Éditions Points Vivre, 2020, p. 27.

2. Expériences relatées par Bessel van der Kolk, Le Corps n’oublie rien, Éditions Albin Michel, 2018, p. 152, 153, 155 et 500.

3. Pour en savoir plus lisez : Mary Main

4. Swami Prajnanpad, Le Maître du Oui, Éditions Points Vivre, 2020, p. 37.

5. Swami Prajnanpad, Le Maître du Oui, Éditions Points Vivre, 2020, p. 46.

6. Swami Prajnanpad, (à paraître en décembre 2022.)

7. Pour en savoir plus sur Yvan Amar.

8. Swami Prajnanpad, Le Maître du Oui, Éditions Points Vivre, 2020, p. 28.

9. Pour en savoir davantage lisez : Ulysse et les sirènes.

Pour aller plus loin sur ces thèmes, vous pouvez lire :


Moyennant une modeste participation aux frais de ce site, vous pouvez télécharger l’intégralité de cet article de 16 pages au format PDF, en cliquant sur ce bouton :


CLIQUEZ ICI POUR VOUS ABONNER AUX COMMENTAIRES DE CET ARTICLE
Abonnement pour
guest
2 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Stéphane
Stéphane
29 mars 2022 17:05

Merci pour la limpidité de vos propos

Chris
Chris
22 mars 2022 23:55

Bonjour,

Merci pour votre bel article.
Le mot “merci” seul, est trop court, et d’un autre côté je ne voudrais pas risquer de me perdre en paroles, pour laisser votre texte intact, je dirai alors :
“merci, votre article est comme une lampe sur mon chemin”