Faut-il se pardonner ?

Question de Whiteporpoise :

J’ai aujourd’hui 40 ans, je commence à vivre et à être heureuse. J’ai coupé les liens familiaux et progresse pas à pas seule bien plus qu’en 24 ans de thérapie.

J’apprends à habiter la personne que je suis devenue, à la comprendre et à l’interroger. Certaines périodes sont plus empreintes de nostalgie. Mais il y en a aussi des splendides.

Un point m’effraie néanmoins : à une période je suis revenue temporairement vivre dans ma famille. Tous me rejetaient par leur comportement (critique, mépris, jalousie). Je refoulais totalement la personne que j’étais. J’étais odieuse et en même temps je cherchais entièrement leur reconnaissance, amour, regard. Au final je leur offrais fleurs, cadeaux pour me faire pardonner.

Comment me pardonner ?

Mes pistes de réponse :

Il n’y a, en effet, rien de plus précieux pour un être que de sentir qu’il peut enfin vivre et parvenir à être heureux, même si le prix à payer en est de devoir s’éloigner – ne serait-ce que temporairement – de sa famille. (Je précise « temporairement » parce que le test de la paix intérieure est bien de ne ressentir le besoin de s’éloigner de personne.)

A force de travail sur vous-même, vous avez donc découvert que votre besoin de reconnaissance vous demandait de refouler totalement la personne que vous étiez. Dans votre dépendance au regard des membres de votre famille, vous aviez mis tous vos espoirs dans la possibilité pour vous de devenir conforme à l’être humain qu’ils voulaient que vous soyez.

C’est ainsi qu’en pensant devoir renoncer à vous-même, vous vous êtes peu à peu enfermée dans une contradiction impossible à tenir. Vous alimentiez sans le savoir votre faux self.

Être soi-même c’est être en paix avec son style, son genre, ses qualités et ses défauts (puisque nous avons tous les défauts de nos qualités et les qualités de nos défauts), cela signifie donc être en paix, en harmonie, avec la totalité de soi-même.

Votre principale difficulté était donc de penser devoir renoncer à qui vous étiez, sous le mauvais prétexte de vouloir devenir conforme au besoin des autres.

Plus ou moins confusément, sans oser véritablement y croire, vous sentiez bien qu’en vous assumant vous-même dans votre différence, vous deveniez odieuse aux yeux des personnes qui – parce qu’elles étaient incapables de vous respecter – vous voulaient autre que celle que vous étiez.

Et il ne pouvait pas en être autrement.

Le renoncement à être soi-même est une folie qui se paye extrêmement cher. Personne n’a à être conforme à ce que l’autre voudrait qu’il soit puisque chacun est à la fois unique et différent.

Vous étiez donc écartelée entre une part de vous-même soumise au besoin de plaire à sa famille (et qui ne pouvait que se juger odieuse de n’être pas conforme à ses besoins.) Et une autre part de vous-même qui aspirait à être libre (et qui ne pouvait qu’affronter sa mauvaise conscience à vouloir l’être.)

Au cœur d’un tel déchirement, vous ne pouviez qu’être perdante à coup sûr. Quand un être pense devoir renoncer à lui-même pour faire plaisir à l’autre, il cherche inconsciemment à se dévaluer et triche avec son propre consentement en obéissant à une instance extérieure à lui-même, celle de son sur-moi qui le trahit. En cherchant à « faire plaisir » à l’autre, il se condamne à l’infidélité par rapport à qui il est.

Cet être ne sait généralement pas que les jugements négatifs qu’il porte sur lui-même sont issus du fait que l’autre le refuse tel qu’il est. Dans sa dépendance au jugement de l’autre sur lui, il est inconsciemment prêt à se trahir lui-même pour satisfaire son besoin de dépendance.

Enfermé dans sa dépendance, il se refuse lui-même, se répète qu’il a tort, qu’il est nul et pas à la hauteur, inconsciemment il devient incapable de trouver grâce à ses propres yeux, il nie ses propres besoins en ne ratant jamais une occasion de se déprécier.

Persuadé avoir fait quelque chose de mal, taraudé par l’impression d’être mauvais, il s’accable.

C’est alors que perverti dans « ce qu’il est », il peut en arriver à se dire que pour avancer il lui faudrait préalablement se pardonner d’avoir été, ce qu’il a été.

C’est ainsi que celle ou celui qui s’invente une faute inexistante, ne peut que chercher un pardon impossible.

Prisonnier des jugements des autres sur lui-même, il refoule ses émotions, les refoulant, il devient un être du ressentiment et de la rancune, (l’être de la vengeance imaginaire dont parle Nietzsche), en même temps qu’il s’en veut de l’être devenu. Il se retrouve ainsi dans une situation d’impuissance qui engendre ses propres frustrations.

C’est en mettant des conditions à votre désir de vivre, donc en vous interdisant de vivre votre propre vie, que vous courrez le risque de vous perdre.

Pourquoi – enfin sortie de prison – devriez-vous vous en vouloir d’avoir été en prison ? Pourquoi devriez-vous vous en vouloir d’avoir été comme vous avez été puisque vous l’avez été et qu’à l’époque où vous l’avez été, il ne vous était pas possible d’être autrement ?

Pourquoi devriez-vous continuer de porter votre regard dans la direction du passé plutôt que de prendre la mesure de là où vous êtes et du lieu que vous avez atteint, pour aller vers la vie qui là, devant vous, s’offre à vous ?

Les enfants mal traités ne peuvent pas savoir qu’ils sont sous l’influence de parents aux comportements toxiques. L’ignorant, ils croient sincèrement que leurs parents agissent pour leur bien.

Ainsi, croire qu’il vous faut pardonner, vouloir vous pardonner, vous contraint à continuer de vous torturer moralement sous le prétexte que vous auriez fait quelque chose de mal, plutôt que de convenir que vous ne pouviez pas être autre qu’odieuse aux yeux de ceux qui ayant renoncé à leur rôle de parents, vous jugeaient.

Oser avancer sans se retourner, c’est affronter définitivement sa mauvaise conscience car vivant dans la dualité, nous ne pourrons jamais plaire à nous-même et à tout le monde, un jour où l’autre il nous faudra bien choisir !

Christian Bobin écrit dans La Plus que vive :

« Le monde n’est si meurtrier que parce qu’il est aux mains de gens qui ont commencé par se tuer eux-mêmes, par étrangler en eux toute confiance instinctive, toute liberté donnée de soi à soi. Je suis toujours étonné de voir le peu de liberté que chacun s’autorise, cette manière de coller sa respiration à la vitre des conventions, et la buée que cela donne, l’empêchement de vivre, d’aimer. »

Il va donc vous falloir – d’une manière ou d’une autre – vous autoriser un peu de liberté pour réussir à vous pardonner complètement et à vous aimer vous-même inconditionnellement. Cela vous demandera l’acceptation totale de qui vous êtes en même temps qu’une compréhension claire de la nature même de l’altérité.

Pour ce faire il vous faudra non seulement découvrir intellectuellement que pendant longtemps vous avez été la prisonnière des jugements de votre famille sur vous-même, mais aussi rencontrer émotionnellement cette prisonnière encore vivante en vous-même, et lui permettre de vous raconter son histoire refoulée : de quoi elle a souffert et comment.

C’est à ce prix que vous pourrez poursuivre votre chemin vers la splendeur.

© 2021 Renaud PERRONNET Tous droits réservés. 

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2 réflexions au sujet de « Faut-il se pardonner ? »

  1. Agnes

    Ce papier est magnifiquement clair et m’émeut. Cette question du pardon à soi même était mienne et votre « réponse «  est claire, censée, juste. J’avais découvert par moi même depuis quelques mois/années l’importance de comprendre que la libération passe par l’acceptation de ne pas plaire (ou être aimée) par tout le monde mais un ressenti étrange d’égoïsme face au bonheur de ma nouvelle vie me « tiraillait » quand je faisais le bilan d’avoir comme cette jeune femme quitté toute ma famille et également « trié » assez drastiquement mon entourage en prenant soin de mettre la bonne distance pour chacun d’eux ou rompre avec d’autres selon mes envies/besoins personnels. Pour être plus claire, j’ai aujourd’hui un entourage ultra restreint après avoir compris (et respecté) que j’aimais par dessus tout passer du temps seule à dévorer les livres écrire dessiner cuisiner créer etc… ( entouré juste de mon mari, deux enfants adultes et autonomes d’un mariage précédent, et 2 grandes et vraies amies). Mais régulièrement me venait à l’esprit cette question du pardon d’avoir eu pendant des années un comportement de « mère teresa gentille fille à papa maman et à tout le monde généreuse et obéissante » et aujourd’hui être « égoïste » à penser à moi et mon bonheur avant tout ! Je comprends ici grâce à vous que la dernière chose que je dois encore travailler et d’intégrer «  que je ne fais rien de mal « et que pour « affronter cette mauvaise conscience  de ne pas être conforme à ce que les autres voudraient que je sois, c’est justement comprendre que c’est eux qui me renvoient l’idée que je devrais être autrement (c’est fou que je ne l’avais jamais vu ainsi a 57 ans)…..  bien entendu sans leur renvoyer toute la responsabilité je dois tout simplement prendre la mienne. Avec un équilibre entre assurance et humilité.

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  2. Madeleine

    Je vous remercie. Étrangement, c’est de cela dont j’avais besoin ce matin, de lire cette lettre sur le pardon, comment se pardonner à soi-même 50 ans après, comment se pardonner de ne pas avoir été la personne que toute ma famille aurait voulu que je sois… Comment me pardonner et surtout de quoi me pardonner ?

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