S’initier au travail intérieur

…le défi des candidats à la psychothérapie

« Trop de personnes qui ont peur d’agir utilisent l’idée d’acceptation pour renforcer leur soumission au mauvais sens du terme. Incapables de se redresser pour oser dire non quand la situation l’exige, ils encaissent, ils capitulent, ils baissent la tête, persuadés que l’enseignement1 leur demande cette attitude de victime. » 

Arnaud Desjardins

Trop souvent les candidats à la psychothérapie abordent cette dernière avec une mentalité de patient en attente d’être pris en charge. Ils font comme s’ils ignoraient – alors que tout le travail qu’ils font leur démontre le contraire – que c’est leur manière de voir les choses qui contribue à leur propre détresse.

Je cherche donc à travers ces quelques lignes à les encourager à assumer leurs propres responsabilités c’est-à-dire à les encourager à agir et à entreprendre un travail intérieur afin de se mieux connaitre.

Convenons qu’au début de sa psychothérapie, le candidat est enfermé à l’intérieur de lui-même comme dans une prison. Parce qu’il a des goûts et des dégoûts, il pense savoir ce qu’il aime ou n’aime pas et croit se connaître alors qu’il n’a aucune vision réelle de lui-même.

Il ne sait pas encore (mais se prépare à le découvrir) qu’en ayant donné – malgré lui et dans sa dépendance – sa confiance à ceux qui l’ont élevé, alors même que ceux-ci étaient immatures et souvent malveillants avec lui, il s’est perdu2.

Il ne sait pas que ce qu’il croit connaître de lui – et pour lequel il se prend – n’est en vérité qu’un agrégat informe de tout ce qu’on a dit de lui et qu’il n’a jamais remis en cause parce qu’il le perçoit mal, et s’en croit libre.

Il ne sait pas que, par nature, l’être humain est insaisissable : « Ce que je suis, est aussi indéfinissable qu’un courant d’eau en mouvement perpétuel. J’ai besoin de réaliser ce que mes jugements négatifs cachent, qu’en réalité, je ne sais rien de moi, que j’ai tout à découvrir. Toutes ces opinions négatives m’ont coupé, éloigné de ma nature véritable »3, écrit le Docteur Christophe Massin, psychiatre, dans son dernier livre.

L’être humain est donc englué et perdu quand ce qu’il pense de lui-même l’empêche d’être qui il est. Pour se construire, dans un tel contexte, il n’a pas d’autre moyen que celui de détruire méthodiquement sa prison en la remettant en cause, à commencer par ses jugements sur lui-même.

Les influences qui cherchent à nous détruire sont moins à l’extérieur qu’à l’intérieur de nous-même, un proverbe turc le confirme : « Le monde entier, fût-il ligué contre toi, ne peut te faire le quart du mal que tu te fais à toi-même. »

Incapables de confiance en eux, les êtres humains ne parviennent pas à s’objectiver c’est-à-dire à réaliser qu’ils ne sont en rien réductibles à ce que les autres peuvent penser d’eux. (Et dans ces autres j’inclus principalement les familles toxiques et les faux amis qui ne peuvent pas les regarder autrement qu’à travers leur négativité.)

Il nous faudra beaucoup de lucidité pour parvenir à voir et à comprendre que nous sommes responsables de la manière dont nous nous intoxiquons nous-mêmes à travers notre appropriation (négative autant que positive) des jugements des autres sur nous.

Et pourtant personne n’est réductible à ce qu’un autre a dit de lui.

G.I. Gurdjieff4, dans une de ses conférences, parle – pour un homme – de parvenir à faire la différence entre ce qu’il appelle un vrai homme, c’est-à-dire un homme égal à ce qu’il devrait être, et un « homme-entre-guillemets », tel qu’il affirmait qu’étaient devenus ses contemporains. Et il poursuivait : « A parler franchement, l’homme contemporain tel que nous pouvons le connaître quand nous sommes capables d’impartialité, n’est ni plus ni moins qu’un simple mécanisme d’horlogerie – d’une construction très complexe, il est vrai. »

Un simple mécanisme d’horlogerie n’a aucune liberté, il tourne indéfiniment sur lui-même, comme une personne qui parce qu’elle souffre, cherche à entreprendre une psychothérapie pour sortir de sa prison. Si nous sommes devenus réductibles à un simple mécanisme d’horlogerie, si nous sommes devenus des automates programmés par notre milieu, il va nous falloir opérer un profond retournement intérieur pour sortir de cette prison au début inconsciente et accéder à la liberté. La remise en cause de la fausse image que l’on a de soi-même n’est pas une petite affaire et demandera à celui qui y aspire non seulement du temps et de la détermination, mais aussi de se poser et de répondre aux bonnes questions.

« L’homme doit donc s’efforcer de pénétrer chacun des aspects de sa mécanicité afin de la comprendre à fond, sinon il ne parviendra jamais à apprécier dans toute son ampleur, avec toutes les conséquences et les résultats qu’elle implique, la signification que cette mécanicité peut avoir, aussi bien pour son propre avenir que pour la justification du sens et du but de sa venue au monde et de son existence. » poursuit G.I. Gurdjieff.

Celui qui a perdu l’accès à sa véritable nature ne peut – à travers la puissance de ses habitudes et de ses compulsions – que se prendre pour celui qu’on lui a dit qu’il était. Ainsi le candidat à la psychothérapie qui voudra se connaître devra commencer par apprendre à renoncer à croire à ce qu’il prétend être pour parvenir à mettre au jour ce qu’il est vraiment au-delà de ses croyances sur lui-même.

Un être humain qui envisage enfin qu’il est incapable du moindre geste ou de la moindre parole indépendants et spontanés, est prêt à se poser les bonnes questions sur lui-même, celles qui vont lui permettre de mettre de l’ordre en y voyant plus clair en lui-même, questions qui l’aideront à sortir de la prison lugubre de ses croyances, de ses identifications et de ses interprétations sur lui-même. Comme nous, l’eau ne prend une forme fixe et précise que si on l’enferme, nous sommes tous des êtres fluctuants et libres, momentanément enfermés dans un contenant.

C’est en commençant par admettre qu’on n’est pas encore né qu’on se prépare à naître à soi-même en se mobilisant, à travers une remise en cause intime et systématique de ce que nous croyons être, dans ce qu’on peut appeler un « travail intérieur ».

Il s’agit, pas à pas, de voir les choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire de parvenir à discerner le vrai du faux.

Pour initier ce travail indispensable de vérité, je vous propose de répondre à ces quelques questions librement inspirées d’un chapitre5 du livre du Docteur Christophe Massin : Savoir se défendre. L’immunité psychique :

Ai-je de l’estime pour moi ? Est-ce vrai que je ne suis pas estimable ? Et si oui, pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a dit de moi, dans l’histoire de ma vie, qui fait qu’à ce jour il m’arrive de penser que je ne le suis pas ? Suis-je ici et maintenant capable de percevoir la manière dont mon estime déficiente pour moi-même englue mon propre déploiement ?

Si pour l’essentiel et comme le disait André Malraux, « L’homme est ce qu’il cache : un misérable petit tas de secrets. » Ce travail devra commencer par un dévoilement, une mise au grand jour honnête et sincère de ses secrets négatifs les plus cachés. Pour parvenir à y voir plus clair dans notre cécité, il nous faut mettre de la lumière :

Quels sont les droits que je m’accorde ? Pourquoi je ne m’accorde pas des droits que je reconnais comme pouvant m’être précieux dans ma relation à untel ou à untel ? Quel est l’obstacle intime qui m’empêche de me les accorder ? Pourquoi est-ce que j’adhère à une attitude de victime ? Quelle croyance à propos de moi-même fait obstacle à mon désir de me les accorder ? Puis-je énoncer cette croyance en quelques mots ?

Est-ce que je me donne le droit à l’amour et à la reconnaissance ? Du fond de moi-même, suis-je d’accord pour envisager que, comme pour tout être humain, j’ai droit à des égards ? Si non, pourquoi ? Pourquoi devrais-je me considérer comme une exception dans un monde dans lequel je pense volontiers que chacun devrait avoir droit au respect ? Est-ce que je me donne ma place à moi-même en tant qu’être humain unique et indépendant qui vit dans un monde en perpétuel changement ? Si non, quel est le principal obstacle à ma liberté ? De quoi ai-je peur ? Pourquoi devrais-je, envers et contre tout, continuer d’obéir à ma peur d’être moi-même ? Quel acte concret pourrais-je entreprendre qui me permettrait de désobéir à ma peur ?

Est-ce que je me sens légitime dans mes désirs comme dans mes besoins et mes aspirations ? Comment vais-je m’y prendre pour nommer afin de le rencontrer, ce que je censure si souvent à l’intérieur de moi et qui – inlassablement – me taraude ? À quoi, à qui vais-je désobéir afin de faire du neuf ? Vais-je, par exemple, oser braver ma peur du conflit en m’opposant à ce qui m’apparaît comme injuste pour moi ou vais-je continuer de dissimuler les choses en « cachant la poussière sous le tapis » comme je le fais habituellement ? Comment vais-je m’entrainer à dire non ?

« L’intention de changer véritablement n’appartient pas au même registre que nos fonctionnements psychiques habituels.6 » écrit le Christophe Massin. Ce qui revient à dire, vais-je oser me servir courageusement de ma souffrance due au non-respect de moi-même, comme d’un aiguillon pour m’entrainer à répondre aux situations d’agression d’une manière protectrice pour moi ?

Mieux, est-ce qu’à travers ces questions que je me pose, je suis capable de parvenir à me sentir intimement touché(e) afin de réussir à reconnaître avec honnêteté que je ne suis pas absolument certain(e) de consentir à me vouloir le bien que pourtant je me propose de vouloir ? Suis-je capable de convenir que bien souvent je me veux du mal ? Suis-je prêt(e) à investiguer de manière à découvrir pourquoi ? Suis-je prêt(e) à reconnaître et à sentir la souffrance causée par l’injustice que je me fais à moi-même ?

Suis-je d’accord avec moi-même pour regarder en face ma plus grande contradiction : pourquoi devrais-je tolérer pour moi ce que je ne tolérerai – à coup sûr – pas pour les autres et en particulier pour ceux que j’aime (enfant, ami, parent) ?

Dois-je continuer à me réfugier dans ma petitesse ? Pourquoi devrais-je éternellement souffrir en ne me prenant pas en compte ?

Dans mon rapport aux autres et ce que j’accepte d’eux, quelle action suis-je d’accord pour entreprendre afin de me donner à moi-même le droit de me défendre ? Quelle va être dorénavant mon attitude par rapport aux jugements des autres sur moi ? Vais-je continuer de tolérer des paroles inamicales ou même hostiles à mon égard ? Suis-je d’accord avec moi-même pour me poser la question de savoir pourquoi je devrais y consentir et l’approuver par mon silence ou mon inaction ? Puis-je mettre en évidence pour moi-même, ce que je veux paraître et qui me lie si fort à ma propre souffrance ? Si mon système immunitaire me protège spontanément des agressions extérieures, par quel tour de passe-passe devrais-je interdire à ce que Christophe Massin nomme mon « immunité psychique » de me protéger en imposant mes propres limites aux autres ? Par quelle manipulation psychique ancienne suis-je parvenu(e) jusqu’à aujourd’hui à me persuader qu’il est inutile, vain et même surtout « pas gentil », de mettre des limites aux autres ? Pourquoi devrais-je me considérer comme la boite à ordures consentante de la négativité des autres ?

De même qu’en faisant du feu, je ne prendrais pas le tisonnier qui trop chaud, me brûlerait, le simple fait que je me sente blessé(e) me donne le droit de mettre une limite à l’autre en lui signifiant que je ne prends pas ses propos.

Face à celui qui me juge, suis-je capable de me dire « Tiens, il m’en veut de quelque chose » et ça me blesse, plutôt que de commencer à m’en vouloir en cherchant à savoir si ce qu’il dit de moi est vrai ?

Ces remises en question sont essentielles pour celui ou celle qui aspire à devenir lui(elle)-même. Les réponses que vous vous donnerez, les découvertes que vous ferez sur vous-même vous aideront à sortir de la mécanique implacable de votre ancien programme, à faire le premier pas du côté du respect de vous-même, premier pas du côté de votre seconde naissance.

Pour poursuivre ce travail en allant plus loin, pour par exemple, parvenir à faire clairement la différence entre un jugement et un constat, mais aussi pour apprendre à se défendre et à se respecter, pour empêcher la violence contre soi, et s’ouvrir pleinement à sa propre dignité, je vous invite à vous procurer et même à étudier le livre du Docteur Christophe Massin, Savoir se défendre : l’immunité psychique, qui vient de paraitre aux Éditions Odile Jacob.

© 2024 Renaud Perronnet. Tous droits réservés.

Notes :

1. Ici, l’enseignement qui permet l’acceptation.

2. Pour aller plus loin, vous pouvez lire : La confiance en soi pour gérer la relation à ses proches

3. Christophe Massin, Savoir se défendre. L’immunité psychique, Éditions Odile Jacob, 2024, p. 127.

4. Pour en savoir plus sur G.I. Gurdjieff, consultez Wikipédia.

5. Ibid. Chapitre 8, Instaurer de nouvelles bases, p. 119.

6. Ibid. p. 120.

Pour aller plus loin sur ce thème, vous pouvez lire :

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