J’ai l’impression que le travail thérapeutique ne fait que remuer le couteau dans la plaie, que se passe-t-il ?

Question posée par Anouch :

J’ai lu et relu l’article sur le pourquoi du travail thérapeutique1 et je me reconnais bien dans tous ces dires. Je comprends l’intérêt de ce travail avec quelques bémols. J’ai pris quelques rendez-vous l’an dernier à la même époque pour entreprendre cette thérapie. Au bout de quelques séances, je me suis sentie mal à farfouiller au plus profond de mon enfance, mettant à la lumière du jour les souffrances issues des violences que j’ai subies, remuant pour ainsi dire le couteau dans la plaie. Pourquoi ? Parce que j’ai pris conscience du fait que mon attitude parfois inappropriée face à des situations de crises est la conséquence de ces souffrances anciennes et le fait d’en réaliser l’impact ne m’aide pas vraiment à éviter mon comportement inapproprié car c’est plus fort que moi, sans compter que de le savoir m’angoisse de plus belle.

Tout ceci pour dire que j’ai le profond sentiment que beaucoup de personnes sont dans la même situation que moi et je me demande comment m’en sortir sans en souffrir à remuer le passé et surtout combien de temps le travail thérapeutique doit durer pour être guéri ?

Mes pistes de réponses :

Je trouve votre témoignage intéressant parce qu’il pose clairement la question : n’est-il pas préférable de ne pas aller voir ses démons puisque d’aller les voir les dérange et nous met à mal ?

Présentée ainsi, la réponse me semble claire : il est certainement préférable de ne pas chercher à les rencontrer, donc de ne pas « remuer le passé », ne serait-ce que parce que ce n’est pas de le remuer qui lui permettra de changer pour ne plus nous coller à la peau. Je vous suis parfaitement là-dessus, ce qui est fait est fait, et le passé est le passé.

Si le passé nous colle à la peau aujourd’hui c’est donc moins parce qu’il nous faut « le remuer », que pour comprendre par quel mécanisme mystérieux il continue de nous influencer encore aujourd’hui.

A ce niveau, la question thérapeutique se résume à ceci : le passé est-il passé ou perdure-t-il dans le présent ?

Il serait absurde de vouloir réveiller un mort. Par contre, n’est-il pas légitime et raisonnable de chercher à rencontrer – pour s’en débarrasser un jour – quelque chose d’obscur que nous ne connaissons que très vaguement, et qui nous malmène à notre insu ?

Là, le travail thérapeutique peut enfin trouver son sens car il est impossible de se débarrasser de quelque chose que nous n’avons pas encore identifié !

Il ne s’agit donc pas de rencontrer ses démons « pour qu’ils nous torturent », mais de les rencontrer pour leur ôter le pouvoir qu’ils ont sur nous. Il nous faut les estimer à leur juste valeur, les « étudier » c’est pouvoir découvrir comment ils s’y prennent avec nous, et devenir capable de déjouer leurs tours. Pour sortir de sa prison il n’y a pas d’autre moyen que celui de commencer par l’étudier.

En fait, ce n’est qu’une fois que vous aurez identifié et rencontré vos démons, que le travail pourra commencer dans votre relation à vous-même et aux autres.

Beaucoup de personnes se contentent de rencontrer plus ou moins intellectuellement leurs démons, s’en indignent et s’en étonnent, croyant-là mener à bien le travail en restant à ce stade.

D’ailleurs vous exprimez vous-même : « J’ai pris quelques rendez-vous l’an dernier à la même époque pour entreprendre cette thérapie. » A vous lire et à prendre « quelques rendez-vous », j’ai l’impression que vous n’y croyez pas vous-même. Ou alors vous hésitez, prête à faire marche arrière au moment où justement vous rencontrez peut-être quelque chose d’intéressant.

La thérapie vous demande de vous « coltiner à vous-même » avec force et courage, car en thérapie on en a toujours à l’exacte mesure de son implication. Petite implication, petits résultats, grande implication, résultats beaucoup plus conséquents.

Pour reprendre vos mots, il est normal de vous « sentir mal à farfouiller au plus profond de votre enfance, mettant à la lumière du jour des souffrances issues des violences » que vous avez subies.

Mais faut-il aussi que – dans un second temps – vous deveniez capable de mettre à profit cette connaissance que vous acquerrez de vous-même, le travail thérapeutique n’est en rien « magique », rien ne se fait « tout seul », il demande votre participation active, il vous faut « mettre en pratique » ce que vous avez compris de vous-même. Cela revient à dire que vous vous confrontiez vous-même à l’épreuve de vos relations.

Sinon, j’en conviens, à quoi bon retrouver un passé douloureux ? Retrouver ce passé c’est pour vous permettre de vous en désidentifier. Pour le moment (à travers l’identification), vous vous prenez pour quelqu’un que vous n’êtes pas (votre faux-self), mettre à jour votre passé, va vous servir à pouvoir vous prendre pour qui vous êtes vraiment.

A quoi bon – par exemple – savoir qu’on a été violemment humilié(e) si ce n’est pour – aujourd’hui – dans une situation déclencheuse pour soi de l’humiliation, devenir capable de se dissocier2  de l’humiliation ? Avec d’un côté, la personne qui a été humiliée dans le passé et qui ne pouvait alors que croire son humiliateur, qu’en être la victime, et de l’autre l’adulte d’aujourd’hui, résolu à ne pas se laisser faire parce qu’il a enfin émotionnellement compris qu’il n’était pas et n’avait jamais été ce que son humiliateur disait de lui à l’époque.

La bouillie mortifère bien spécifique « humiliation / je me prends pour celui à qui on adresse des humiliations », donc je bats en retraite comme victime, ne prend plus comme par le passé.

Oui, certainement, vos attitudes inappropriées face à des situations de crises sont (non pas parfois mais le plus souvent), la conséquence de souffrances anciennes qui n’ont pas encore été mises à jour. Et c’est une bonne nouvelle : une opportunité qui vous est donnée par les circonstances de la vie (grâce à vos souffrances qui se font plus intenses), pour mettre à jour les situations de crise dans lesquelles vous ne pouvez, pour le moment, que dérailler.

La mise à jour de souffrances anciennes peut vous faire mal, elle ne peut pas vous faire du mal puisqu’elle est la condition de votre libération.

Que vous passiez par l’écueil de la culpabilité est un chemin obligé dans un monde qui s’est servi de la conscience morale pour juger et réprimer votre vitalité (« tu devrais avoir honte »). C’est pour cela qu’à un moment de la thérapie, il vous faudra nécessairement « affronter notre mauvaise conscience. »

Mais argumentez-vous, c’est plus fort que moi, sans compter que de savoir que des souffrances anciennes sont à l’origine de certains de mes comportements inappropriés, m’angoisse de plus belle.

Pourquoi devriez-vous vous laisser « démonter » par un simple principe de causalité ? Les mêmes causes produisent les mêmes effets, c’est ainsi. Vous avez – par exemple à l’époque – trouvé le moyen de vous protéger de votre père en étant agressive avec lui, n’est-il pas cohérent que – encore prisonnière de votre passé, – vous continuiez de vous protéger, par exemple de l’homme que vous aimez, avec votre agressivité. Cela s’appelle un « schéma ». Vous sur implantez inconsciemment votre passé sur le présent et il ne peut pas (pour le moment) en être autrement. C’est d’ailleurs pour cela que vous avez entrepris un travail psychothérapeutique, n’est-ce pas ?

Allons plus loin, si vous angoissez aujourd’hui de « sur implanter » des comportements passés sur des situations présentes, c’est que vous ne vous estimez pas encore assez, vous n’avez pas encore compris que chacun est toujours « tel qu’il peut être » ici et maintenant (que cela plaise ou non). Vous êtes donc juste une femme qui fait ce qu’elle peut comme elle le peut avec ce qu’elle est momentanément.

Pourquoi devriez-vous substituer éternellement votre « idéal du moi » à votre moi ? Vous êtes – pour le moment – soumise à l’angoisse de ne pas être la femme que vous voudriez être. Il vous faut dédramatiser votre angoisse, vous êtes « comme vous êtes » et en même temps vous êtes sur le chemin d’apprendre à le respecter pour devenir une femme vivante.

Et c’est ce dont les personnes qui découvrent le travail thérapeutique ne se doutent généralement pas. Elles entreprennent un travail thérapeutique avec l’espoir de pouvoir enfin un jour être ce qu’elles pensent devoir être et qu’elles ont appris. Cela fait qu’elles délaissent ce qu’elles sont réellement : juste des personnes en souffrance parce qu’elles ne s’accordent pas le droit à être ce qu’elles sont. Des personnes qui ne savent pas encore qu’elles ont le droit d’être « ce qu’elles sont ». Encore identifiées à ce qu’on leur a dit qu’elles étaient, elles se perdent en s’angoissant d’être ce qu’elles sont.

Jusqu’au moment où – pas à pas – elles perdent leurs fausses croyances, leurs illusions et se découvrent telles qu’elles sont, s’apprivoisent et petit à petit, s’éloignant de l’idéal de ce qu’elles pensent qu’elles devraient être, se réconcilient avec elles-mêmes.

Quand on est aux prises avec ses angoisses, on n’a pas d’autre issue que d’en chercher la cause. Qu’est-ce qui me mine ainsi à refuser ma vérité, alors que cette vérité m’oblige aujourd’hui encore à être parfois agressive avec l’homme que j’aime ? Le travail se fait « les mains dans le cambouis », en regardant ses angoisses à la loupe. C’est grâce à la loupe (l’étude avec votre thérapeute d’une situation personnelle très concrète dans laquelle vous vous débattez), que vous parviendrez un jour à « voir » vos propres projections à l’œuvre, donc en vous mouillant plutôt que de les théoriser intellectuellement d’une manière si peu thérapeutique.

On ne dira jamais assez la nécessité du « goût pour la vérité » qui doit animer une personne dans sa quête de connaissance d’elle-même. Or la plupart d’entre nous est habitué au mensonge, à la roublardise et à l’approximation (nous avons utilisé ces subterfuges dans notre relation aux autres, pour nous en sortir, parce que nous avions peur d’être nous-mêmes, tels quels.)

Là encore il nous faudra du courage pour rester fidèles à nous-mêmes en regardant en face – par exemple – la manière dont nous avons été ignobles (étymologiquement non nobles), et lâches avec nos enfants.

Réaliser qu’on a mal traité ses enfants n’est pas une petite affaire parce que cette prise de conscience va exiger de nous pas moins d’un retournement, d’une conversion, ce que Jung (reprenant un concept héraclitéen), appelait l’énantiodromie.

Où trouver la force de renoncer à la maltraitance de ses propres enfants ? Dans la fidélité, l’honnêteté avec soi-même mais aussi la capacité à affronter sa culpabilité plutôt qu’à se laisser détruire par elle. La culpabilité nous contraint à la maltraitance : si je pense être un misérable, il me faudra me comporter comme un misérable.

Qui suis-je ? Un être qui aspire à se découvrir lui-même, découvrir à qui, à quoi il obéit pour renoncer d’obéir à un autre que lui-même. Il ne faut pas avoir peur de se regarder comme (par exemple), violent si c’est le prix à payer pour devenir pacifié.

Vous m’écrivez : « Beaucoup de personnes sont dans la même situation que moi et mes enfants et je me demande comment nous en sortir sans en souffrir à remuer le passé et surtout combien de temps le travail thérapeutique doit durer pour être guéri ? »

Tant que vous ne savez pas clairement pourquoi vous faites ce que vous faites, vous courrez le risque d’angoisser en vous demandant pourquoi vous le faites.

La réponse est donc assez simple : que voulez-vous ? Faire l’économie de « voir les choses et les relations telles qu’elles sont » ? Auquel cas, ce type de travail ne serait pas pour vous… uniquement parce que vous ne seriez pas prête à vous en donner les moyens.

La question essentielle pour celui ou celle qui me lit et qui veut bien s’en donner les moyens est : suis-je d’accord pour convenir que je ressens le besoin d’entreprendre un travail thérapeutique ? Et – au besoin – : quelle est la véritable cause de mon inhibition à entreprendre ce travail ?

Chacun ne mesure-t-il pas le plus important pour lui sur le seuil de sa propre porte ?

Notes :

1. Lisez : Pourquoi un travail thérapeutique ?

2. Lisez à ce sujet : La dissociation consciente.

Illustration : Le Tourment de saint Antoine, par Michel-Ange, d’après la gravure de Martin Schongauer La Tentation de saint Antoine, qui montre l’impassibilité d’Antoine face aux assauts d’une nuée de démons.

© 2021 Renaud PERRONNET Tous droits réservés. 

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5 réflexions au sujet de « J’ai l’impression que le travail thérapeutique ne fait que remuer le couteau dans la plaie, que se passe-t-il ? »

  1. Brigitte

    Je trouve ce texte, qui résume magistralement les enjeux du travail pour arriver à « devenir soi » et à mener une vie plus heureuse, salvateur.
    Et en même temps il me questionne sur ma propre démarche et l’endroit où je suis rendue aujourd’hui sur ce chemin, entre progrès et rechutes.

    Gratitude !

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Oui, le risque est bel et bien là, dans l’évaluation et le jugement sur soi-même à partir de l’émotion d’insatisfaction qui est à la source de l’idéal du moi.

      Répondre
  2. Kriss

    Bonjour Renaud,

    Pour ce qui me concerne et je le pense toujours, mais je ne dirai jamais assez ici, à quel point vos écrits aident et éclairent, et je souhaiterais apporter mon humble avis (par rapport à mon expérience de la therapie) suite à cette dernière question concernant le « pourquoi du travail thérapeutique » à laquelle vous répondez et qui raisonne bien en moi :

    – il peut y avoir parfois (ou souvent les premiers temps) pendant la thérapie, en remuant le passé, des sentiments d’inconforts liés à l’affrontement de la « mauvaise conscience », ce qui peut engendrer des souffrances. Mais d’un autre côté par petites touches au départ puis progressivement quelque chose de nouveau se met en place, qui délie et qui libère, donc si je considère cela, les inconforts valent la peine d’êre traversés.
    En étant plus llbre je m’approche de moi-même, j’apprend à m’aimer, ce qui va me permettre d’aimer les autres, mais autrement (d’une autre maniere), et la mauvaise conscience peut au fur et à mesure se dissiper car elle n’a plus lieu d’être.

    Merci.

    Kriss

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      L’idéal du moi contraint à se désavouer soi-même en pensant qu’on n’aurait pas dû être ce qu’on a été. Il projette sur le moi l’idéal de ce qu’il aurait dû être selon lui (et cela en lien avec les consignes de nos éducateurs).
      Se laisser conseiller par son idéal est mortifère parce que ça écartèle. Il y a d’un côté ce que l’on a été et – de l’autre – ce que l’on pense qu’on aurait dû être et qui reste inaccessible puisque le tout se déroule dans le passé.
      C’est ce que beaucoup de personnes font sans cesse avec elles-mêmes en se mettant à mal.
      En réalité chacun est toujours « tel qu’il peut être ici et maintenant », c’est si simple à comprendre et en même temps très difficile à admettre dans la mesure où notre idéal du moi nous en empêche.
      Nos comportements sont toujours les conséquences de la manière donc nous vivons les événements de notre vie. Nous n’avons donc pas d’autre possibilité que de commencer par accepter ces comportements qui sont les nôtres (et cela quels qu’ils soient).
      En conséquence, pour changer nos comportements, il n’y a pas d’autre moyen que celui d’apprendre à voir les choses différemment, ce qui revient à dire à apprendre à devenir responsables de nous-mêmes.
      Pour aller plus loin, lisez : Consentement, responsabilité et respect de soi-même

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