Doit-on écouter les personnes qui nous disent qu’elles ont été abusées sexuellement ?

« Dès lors que l’on se présente uniquement en thérapeute face à un autre être humain, on perd déjà la moitié de son humanité. »

Edward Podvoll (psychiatre et psychanalyste qui révolutionna l’accueil et le traitement des personnes psychotiques à travers le projet Windhorse.)

Récemment, alors que j’animais une formation sur la relation soignant / soigné, auprès d’infirmières d’un centre hospitalier de l’est de la France, alors que nous réfléchissions ensemble sur la manière d’entrer en relation avec des personnes traumatisées, l’une d’entre elles est intervenue pour dire qu’il ne fallait pas exagérer et que les abus sexuels dont les enfants étaient victimes ne laissaient généralement pas de traces dans leur vie ultérieure.

Choqué par son affirmation, selon moi, non fondée, je lui ai demandé ce qui lui permettait d’être si certaine de ce qu’elle affirmait. Elle m’a répondu qu’elle avait entendu dire cela récemment à la télé par un psychiatre renommé dont elle avait oublié le nom.

Après quelques recherches sur internet, j’ai découvert que le pédopsychiatre en question s’appelait Marcel Rufo, qu’il était auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’enfance et avait en effet tenu des propos plus que suspects dans l’émission de télévision « Allo Rufo » du 3 décembre 2012, diffusée sur France 5. Il s’agit d’une émission quotidienne de 6 minutes, dans laquelle il répond aux questions des auditeurs, « sans aucun tabou », est-il précisé.

Ce jour là, une femme, Monique, troublée par la souffrance de sa fille, s’adresse à lui en ces termes :

– « J’ai une fille unique de 28 ans, nous avons appris qu’elle était tombée dans une addiction très forte à des médicaments, c’est-à-dire des antalgiques et ensuite nous avons dû faire une HDT (Hospitalisation à la Demande d’un Tiers), et un mois plus tard elle a craqué, et elle nous a dit qu’elle avait toujours eu la conviction pendant toute son enfance, enfin toute sa vie, d’avoir été abusée sexuellement mais pendant sa petite enfance, c’est-à-dire vers l’âge de 3 ou 4 ans, et elle nous a cité un nom. Je voudrais savoir si cette intime conviction peut correspondre à une réalité ? »

Voilà, précisément la réponse stupéfiante qu’à faite Marcel Rufo :

– « L’immense majorité des enfants « abusés » vont bien… à distance après le sévice… ils ont bien sûr des craintes un peu précises, mais elles vont bien dans leur vie amoureuse, sexuelle, personnelle, professionnelle… donc, en quelque sorte, un abus ne peut pas entraîner un tel dégât sauf si la vulnérabilité et la fragilité du sujet vient faire que l’abus renforce cette pathologie d’organisation.

Là, dans ce que vous décrivez, c’est complètement fantasmatique, ça fait partie peut-être de son organisation un peu plus de reconstruction délirante du monde où un ennemi, un agresseur existe, fondu comme ça dans son histoire.

Donc la première chose à faire, c’est de vérifier auprès de la personne citée les choses, de dire : « voilà, notre fille dit ça, qu’en pense-tu ? », en plus, c’est respecter votre fille que de tenir compte de sa parole, puisqu’elle cite quelqu’un, il faut vérifier les choses. »

La mère a encore demandé ceci :

– « Moi je souhaiterais justement en parler à la personne en question, ensuite, est-ce qu’il faut que ça se fasse en sa présence à elle ? »

Réponse du pédopsychiatre :

– « Non, mais je crois que ça doit se faire par vous. D’abord, est-ce qu’il faut le rendre juridique ou non ? La mode, la loi même c’est de dire signalement, mais en même temps, il y a quelque chose qui… alors moi je suis très favorable au signalement chez les enfants mais en même temps, je m’étonne de quelque chose, lorsque par exemple, il y a enquête ou examen, expertise et que finalement on aboutit à un non lieu, souvent, certains parents disent « mais nous on croit ce qu’a dit l’enfant » alors que visiblement c’est une organisation fantasmatique de crainte et tant mieux ! Parce que tant mieux, parce que personne ne souhaite l’abus. Non, là, en l’occurrence, compte tenu des troubles, de l’HDT, ce n’est pas un irrespect de la part de votre fille, ce n’est pas parce qu’elle est en psychiatrie que sa parole ne doit pas être entendue, attention à ce que je vous dis. Mais en même temps, le malade mental, le délirant reconstruit un monde parce qu’il ne peut plus percevoir le monde et ce monde est peuplé d’ennemis, d’événements dramatiques, d’histoires comme ça. Il vaudrait mieux que vous vous rapprochiez aussi du service où elle a été hospitalisée pour un suivi en hôpital de jour, un suivi régulier pour que quelque chose soit entrepris avec elle pour la reprise d’activités, pas seule, pas confinée, pas hospitalisée chez vous mais en relation étroite avec le service de psychiatrie adulte pour qu’il l’accompagne, ou un foyer occupationnel, ou un placement ou un emploi ménagé, ou une formation et un suivi. Ne l’abandonnons pas à sa pathologie, voilà ce que je veux dire et merci de votre appel. »

Si vous souhaitez regarder cette émission en différé, vous la trouverez ICI.

Quelques jours plus tard, cette prise de position télévisée dans une émission prétendant donner, je cite « des solutions rapides et concrètes aux problèmes qui préoccupent de nombreux éducateurs et dédramatiser de multiples situations, sur un ton inspiré par les émissions de libre antenne », a déclenché de vives réactions sur le net de la part d’anciennes victimes d’abus sexuels et de professionnels qui les accompagnent, et notamment de la part du Centre de Recherches Internationales et de Formation sur l’Inceste et la Pédocriminalité (CRIFIP) qui a décidé de mettre en ligne une pétition que vous trouverez en cliquant sur le lien.

Le Docteur Marcel Rufo, après avoir pris connaissance des réactions indignées de nombreux acteurs de soins et de plusieurs centaines de personnes personnellement touchées dans leur chair par des abus sexuels, répond :

– « Les thèmes sexuels sont fréquents dans les états psychotiques. Je sais qu’un abus peut être dévastateur pour un sujet mais heureusement les réadaptations sont plus fréquentes, même si on peut rester fragile.

Dans le cas évoqué lors de l’émission, l’hospitalisation se déroule dans un climat de troubles graves de la personnalité. Les parents cherchent une cause et naturellement, font l’hypothèse que l’abus dont elle se dit victime, explique cette désorganisation générale. Il faut, bien sûr, se rapprocher de l’équipe soignante spécialisée, mais le délire existe et il ne faut pas uniquement raisonner sur le traumatisme. Le délirant peut, en se défendant, imaginer un agresseur purement fantasmatique.

L’analyse des cas cliniques peut être contradictoire et ne doit pas être passionnelle. Je revendique ma position telle que je viens d’expliquer ci-dessus mais j’accepte d’être critiqué. »

Cette affaire m’inspire quelques réflexions que je souhaite partager avec vous :

Sur le site de l’Association Internationale des Victimes de l’Inceste (AIVI), j’apprends que 72% des auteurs de violences sexuelles sur mineurs signalés sont des personnes de la famille, mais que 74% des personnes interrogées supposent que les violences sexuelles sont infligées aux enfants par des inconnus…

D’instinct, nous ne nous doutons pas (à moins de l’avoir nous-mêmes vécu), que des actes aussi maltraitants que l’inceste, le viol ou l’abus sexuel puissent se commettre à l’intérieur des familles, ou être commis par des proches de l’enfant (entraineur sportif, prêtres etc.) Ainsi des personnes non averties sont facilement prêtes à admettre que ceux qui disent souffrir d’abus sexuel affabulent, tant il est vrai que quand une situation nous gêne ou nous horrifie, nous avons tendance à la minimiser ou à la nier…

Dans un tel contexte, je m’interroge sur le sens que veut donner de l’abus sexuel à ses concitoyens un pédopsychiatre médiatisé, quand il dit explicitement que les personnes abusées sexuellement « vont bien » dans leur vie amoureuse, sexuelle, personnelle et professionnelle ?

Que veut-il dire quand il affirme qu’elles « vont bien » ? Est-ce « bien aller » que de se sentir obligé de porter pendant toute sa vie plusieurs sous-vêtements empilés les uns sur les autres ? Est-ce « bien aller » que de ne pas réussir à vivre une vie affective stable malgré son désir ?  Est-ce « bien aller » que d’être inconsciemment conditionné par les maltraitances de son enfance jusque dans son orientation professionnelle ?

Un proverbe ancien dit que « même dans le rire le cœur peut être dans la douleur. »

Dans le livre de Beverly Engel intitulé « Le droit à l’innocence » des victimes de maltraitance sexuelle prennent la parole :

  • « Je me fais tout bonnement horreur. Je continue à penser que j’aurais pu faire ou dire quelque chose pour arrêter cela. Je me sens horriblement sale. » partage Anne.
  • « Je me sens loin de tout le monde. J’ai souvent des crises de désespoir. Il m’arrive de vouloir mourir. » dit Jill.

C’est cela « aller bien » ?

Pour reprendre les propos de la réponse de Marcel Rufo, il me paraît tragique autant qu’irrespectueux pour les victimes de sous-entendre que celles qui ne vont pas bien sont des personnes vulnérables et fragiles et de laisser croire qu’un abus ne peut provoquer des dégâts que sur des personnes faibles.

Au moment où la Haute Autorité de Santé se propose d’aider les professionnels de la santé à lutter contre « un fléau occulté » en énonçant :

« La gravité des séquelles sur la santé physique (troubles du comportement alimentaire, addictions…), sur le développement psychique (dépression, pulsions suicidaires…) et sur la vie sociale des victimes (peur des autres…) fait de l’inceste un enjeu sanitaire et sociétal majeur. »

Je me demande comment les professionnels de santé vont pouvoir s’y prendre pour jouer leur rôle dans le repérage des cas d’inceste et de pédocriminalité auxquels ils sont confrontés, s’ils pensent que la pathologie c’est la fragilité et la vulnérabilité. Le doute et la dénégation sont-ils les principes de base sur lesquels ceux qui accompagnent doivent avant tout s’appuyer ?

Doivent-ils regarder a priori les victimes d’incestes et d’abus sexuels comme des personnes faibles qui – parce qu’elles n’ont malheureusement pas été assez fortes pour se défendre – sont coupables ? En conséquence, doivent-ils – eux qui sont chargés de prendre soin de ces personnes – ne pas les croire ?

Doivent-ils penser que, comme je l’ai entendu dire par un parent d’une victime d’un viol dans une émission télévisée, « Il ne faut pas parler de cela parce que ça nous fait honte. » ? Donc doivent-ils céder à la honte ? Doivent-ils feindre de ne pas savoir que quand les victimes se sentent coupables, les bourreaux triomphent ?

Ou – à l’inverse – doivent-ils être persuadés que l’immense majorité des enfants « abusés » souffrent en silence ?

Doivent-ils savoir que selon des statistiques récentes, une fille sur huit et un garçon sur dix sont victimes d’abus sexuels avant l’âge de 18 ans, que dans 85 % des cas, l’enfant connaît son agresseur (parent, ami de la famille, voisin), que dans 40 % des cas, c’est le père ou celui qui joue ce rôle, et que 8 fois sur 10, les abus sont répétés ?

Doit-on donner le droit à une personne comme la fille de Monique qui souffre dans sa chair, d’être a priori crue quand elle dit avoir été abusée dans sa petite enfance ou doit-on a priori ne pas la croire, sous le prétexte que « les thèmes sexuels sont fréquents dans les états psychotiques » ?

Le principe de précaution doit-il – par précaution (auquel cas ce serait une précaution pour qui ?) – être défavorable à la victime quand on sait que l’un des moyens empathiques de pouvoir se reconstruire pour une victime d’inceste ou d’abus sexuel, c’est d’avoir rencontré une personne qui a joué pour elle le rôle de « témoin objectif inconditionnel » de ce qu’elle a vécu, en le reconnaissant ; en d’autres termes en lui permettant de se sentir accompagnée par une personne capable de juger ce qu’elle a vécu de mal comme un mal, alors qu’on sait que la souffrance des victimes est vécue, le plus souvent, dans la solitude et la culpabilité ?

Dois-je – dans mon métier – continuer de faire percevoir aux accompagnants employés du système de santé que parce qu’il serait simplement inhumain de prendre le risque de brutaliser une personne déjà blessée, leur devoir c’est de faire sentir à la victime qu’ils la croient ? Que réussir à faire sentir à celui qui nous parle et qui souffre qu’on le croit, c’est commencer de l’apaiser ?

Parallèlement, nous sommes tous d’accord pour convenir qu’il est juste et important de vérifier ensuite les dires des victimes afin de protéger des innocents des fausses accusations de pervers ou de « délirants » (Cf. l’affaire d’Outreau.)

Mais je répète que, dans une relation d’accompagnement, ici maintenant, la seule manière d’apaiser la souffrance de la « victime » est de lui faire sentir qu’on l’a entendue et comprise.

Quand une personne exprime qu’elle a été abusée dans son enfance, doit-on lui opposer un déni immédiat ou prendre le temps de lui faire sentir qu’on l’écoute, c’est-à-dire qu’on croit que ce qu’elle dit est vrai pour elle ?

En tout cas, lui faire sentir qu’on ne la croit pas, c’est prendre le risque d’amplifier, par l’injustice de l’incommunicabilité, sa douleur et sa souffrance.

Le rôle de l’accompagnant est donc a priori de penser que ce que lui dit la personne en souffrance est toujours « vrai pour elle », donc de lui faire sentir qu’il la croit, quand bien même il ne perd jamais de vue que chacun s’exprime toujours à travers sa subjectivité propre.

Dans un tel contexte, comment prendre la responsabilité de conseiller à la mère d’une victime de ne pas croire sa propre fille sous prétexte qu’elle délire ?

A la fin de son intervention, Marcel Rufo prétend que puisque la jeune femme internée est diagnostiquée comme délirante, son traumatisme est nécessairement imaginaire. Ne peut-on pas être délirant ET traumatisé ? Et même ne risque-t-on pas de devenir délirant parce qu’on a été traumatisé ?

Et même si elle délire, comment faire la part du fantasmatique et du réel – avec certitude – alors même que nous savons qu’une confusion de notre part peut être dévastatrice pour une personne blessée ?

Marcel Rufo, plaide pour lui-même en alléguant « l’analyse des cas cliniques peut être contradictoire et ne doit pas être passionnelle. »

Bien sûr que l’analyse des cas cliniques se doit d’être contradictoire, la fameuse « contradiction » assurée par une collégialité est le meilleur moyen que les médecins ont aujourd’hui trouvé pour réduire les effets pervers de leur subjectivité, (un spécialiste a davantage de chance de se tromper dans son diagnostic qu’un aréopage de pairs.) Mais n’est-ce pas justement ce qu’une association comme le CRIFIP reproche à Marcel Rufo, de profiter de sa notoriété publique et de sa médiatisation (donc du pouvoir d’un seul homme), pour affirmer des vérités non seulement discutables, mais infiniment douloureuses pour la majorité des victimes d’abus sexuels ?

Voyons-nous, dans cette émission de télévision du 3 décembre dernier, une analyse contradictoire d’un cas clinique ou la subjectivité d’un seul homme assénée comme une vérité indiscutable à des téléspectateurs qui le plus souvent n’y entendent rien ?

Ce n’est pas une attitude passionnelle que de faire sentir à une personne en souffrance qu’on l’entend et que l’on croit ce qu’elle dit. Ce n’est pas une attitude passionnelle non plus que de permettre à une mère, légitimement angoissée, de ressentir que d’aimer son enfant et le lui faire ressentir, passe par lui faire sentir qu’elle le croit. Comment cette mère pourrai-t-elle le lui faire mieux sentir qu’en le croyant elle-même ? Quand Marcel Rufo énonce à propos de la fille de Monique que « ce n’est pas parce qu’elle est en psychiatrie que sa parole ne doit pas être entendue. » Comment s’imagine-t-il devoir s’y prendre pour que sa parole puisse être entendue ?

Quand nous accompagnons une personne qui dit qu’elle a été abusée sexuellement – et que nous pressentons qu’aucune parole de notre part ne sera susceptible d’apaiser sa souffrance, il nous faudra donc nous taire et nous souvenir que de la croire est pour nous l’ultime moyen de – peut-être – réussir à lui faire sentir que nous sommes avec elle et que cela revient à tenter d’oser mêler consciemment notre sensibilité à la sienne.

Prendre – réellement ou symboliquement – la personne traumatisée dans nos bras est le seul moyen que nous ayons de lui témoigner la solidarité de notre humanité et cette solidarité participe à sa guérison.

Comme l’exprime si bien la médecin psychiatre Jean Shinoda Bolen : « Le psychothérapeute doit établir un contact émotionnel avec le patient qui souffre de schizophrénie, de façon à ce que s’instaure un rapport humain, sincère, avec cette personne ; cela aide à stabiliser sa sensibilité et son état d’esprit. »

28/12/12

Le lendemain de la mise en ligne de cet article, je tombe par hasard (?) sur cet article éclairant écrit par Alice Miller le 01/01/05 et traduit de l’allemand par Pierre Vandevoorde.

Il fait écho au partage que je trouve particulièrement sensible de Martine (voir les commentaires ci-dessous) : « Pauvre Monsieur Rufo ! 
Il ne sait pas ce qu’il dit, il est complètement ignorant dans la matière ! Il est si petit ! »

Pourquoi ce Monsieur serait-il « pauvre et petit » ? Parce qu’il « a peur de mettre au jour sa propre histoire refoulée et niée, et de ressentir la douleur qu’elle lui a causé (…) parce qu’il trahit le petit enfant qu’il fut un jour », nous explique Alice Miller…

Des informations trompeuses

« En mars 2004, lors d’une émission animée par la journaliste Mireille Dumas sur la troisième chaîne de télévision française, plusieurs personnes qui avaient été victimes de sévices sexuels dans leur enfance ont raconté leur histoire. La plupart d’entre elles avaient déjà suivi plusieurs thérapies au cours desquelles elles avaient été traitées, ou prétendument traitées pour cela. Dans la plupart des cas, ce ne sont pas les parents, mais des personnes extérieures : prêtres pédophiles, enseignants, amis de la famille, qui s’en sont pris aux enfants, et de ce fait les reproches à l’endroit des parents n’ont pu être exprimés qu’indirectement, car eux ne sont à tout le moins pas passés à l’acte. Cependant, il ne fait aucun doute qu’en détournant les yeux, ils ont rendu ces abus possibles. Dans la plupart des cas, la déception suscitée par leur attitude a pu se dire, et ce simple fait peut être ressenti comme un grand progrès, si on le rapporte à la teneur en dissimulation des émissions proposées habituellement sur ce thème. Mais là encore, c’est l’expert psychologue qui comme d’habitude a dissimulé la vérité. Tandis que l’experte judiciaire a parlé conformément à la vérité de ce qu’il en est de la dissimulation des faits au cours des procédures, le pédopsychiatre s’efforça de relativiser la signification des faits rapportés ou même de les retourner en leur contraire. C’est ainsi par exemple qu’il a voulu mettre l’accent sur le rôle de l’imagination de l’enfant, pour se conformer à la tradition freudienne, suscitant l’opposition tranchée des anciennes victimes. Mais il fit bien plus. Après avoir pourtant entendu décrire les dégâts que de tels abus ont causés dans la vie de jeunes gens, comment ces abus les ont entraînés vers la drogue, la délinquance et de graves maladies, il n’en déclara pas moins sur un ton serein et apaisant : « mais heureusement la plupart des victimes ne passent pas à l’acte à leur tour, elles ne reproduisent pas obligatoirement sur leurs enfants les abus qu’elles ont subis. Si c’est peut-être le cas pour à peine 10%, 90% deviennent des parents formidables ».

Une telle déclaration, de la part d’un pédopsychiatre, qui devrait pourtant grâce à ses patients être à même de connaître la vérité (pour autant qu’il accepte de lui faire sa place), avait tout pour étonner puissamment. D’où cet homme sort-il ces statistiques, telle était la question qui s’imposait. Car en vérité, c’est bien vraisemblablement le contraire, à savoir qu’à peine 10% échappent au destin qui les condamne à la répétition, et encore, à condition de prendre conscience des souffrances qu’ils ont endurées dans l’enfance. Si ce n’est pas le cas, les parents battus battent leurs enfants et affirment que c’est pour leur bien. Il y a tant de gens qui abusent de leurs enfants et affirment qu’ils leur donnent de l’amour, tout comme leurs parents et éducateurs l’ont fait avec eux. Comment est-il possible qu’un pédopsychiatre ne sache pas cela ? Je pense que ce qui l’empêche de le savoir, c’est la peur de mettre au jour sa propre histoire refoulée et niée, et de ressentir la douleur qu’elle lui a causé. A cela s’ajoute sa peur de se retrouver seul s’il prenait le parti de la vérité et ne rejoignait pas le vaste camp du déni. Peut-être souhaite-t-il plaire à ses collègues, ou à ses propres parents, ou à lui-même, et c’est ainsi qu’en proférant une contrevérité éclatante devant des millions de téléspectateurs, il trahit le petit enfant qu’il fut un jour. Malheureusement, sa qualité d’expert fait qu’il est écouté et pris au sérieux. C’est l’une des multiples manières de transmettre à d’autres personnes, et même ici de faire passer à une très grande masse de gens, la tromperie dont on a été soi-même l’objet autrefois, sans prendre la responsabilité de ce que l’on fait véritablement, ni des raisons pour lesquelles on le fait. »

© 2012 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

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Pour aller plus loin, vous pouvez lire ces articles et télécharger cette fiche pratique de formation :

CC BY-NC-SA 4.0 Doit-on écouter les personnes qui nous disent qu’elles ont été abusées sexuellement ? par Renaud Perronnet est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'utilisation Commerciale-Partage à l'identique 4.0 .

18 réflexions au sujet de « Doit-on écouter les personnes qui nous disent qu’elles ont été abusées sexuellement ? »

  1. lili

    Bonjour, un petit commentaire pour vous remercier de parler de ce sujet et citer le Centre des Buttes Chaumont à Paris qui prend en charge des victimes d’abus sexuels notamment et dont la co-fondatrice Martine Nisse a écrit des livres très éclairants sur ce sujet douloureux.

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    1. Misser Vincent

      je n’accuse pas sans savoir, je parle juste d’un « profil », en effet, a travers son discours j’ai tendance a croire que Marcel Rufo a lui meme le profil d’un abuseur, en effet j’avance qu’un psychiatre ou un therapeute implique lui meme dans l’abus et par consequent un certain deni, peut tout a fait tenir son genre de discours.
      Il n’y a aucune diffamation a parler simplement d’un « profil ».

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  2. Jéromine

    Bonjour, je comprends et partage votre indignation Monsieur Perronnet. La moindre des choses est d’écouter la parole de la personne blessée et de la croire. Une émission TV extraordinaire est passée en décembre à l’occasion de la journée (?) consacrée à la lutte contre les violences faites aux femmes (je recommande à tous ce documentaire sobre et intelligent) et on voyait bien que les femmes abusées sexuellement, que ce soit à n’importe quel âge, mettaient des années à s’en remettre. Il est possible que les psy médiatisés se mettent à raconter des bêtises, en tous cas l’abondance des réactions est plutôt rassurante.
    Merci pour vos paroles et vos jugements toujours sensés et au service de la personne.

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  3. Olivier Maurel

    J’approuve à 100% votre article. Les propos de Rufo sont à mon avis le résultat croisé de nombre d’études ou de vulgarisations sur la résilience et de la théorie des pulsions qui prétend que les traumatismes n’ont que peu d’importance.
    Olivier Maurel
    Auteur de La Fessée, Questions sur la violence éducative (La Plage, 2001, 2005), Oui, la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires (Robert Laffont, 2009) ; La Violence éducative, Un trou noir dans les sciences humaines (L’Instant présent, 2012).

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  4. Valérie

    Merci pour ce sujet.

    J’ai moi-même des les premières apparitions de ce soit-disant pédopsychiatre à la télévision, été heurtée par ses propos et celà fait déjà quelques années. J’avais acheté un livre qu’il avait écrit encore avant et j’avais conservé le souvenir de ce livre comme une sorte de « psycho de comptoir » où l’auteur reprends la forme des livres sérieux mais pas le fond qui contient plutôt des redondances de formules déjà dites et pas dans les bons exemples qui plus est. Bref, à defaut d’avoir des conversations portant sur cet homme, je n’ai jamais exposé mon point de vue ouvertement. De lire votre article est une sorte de soulagement car ça me prouve que l’opinion générale ne va pas toujours dans le sens où on veut la forcer à aller.
    PS: En ce qui concerne outreau, là aussi attention, car il y a un des enfants aujourd’hui adulte qui as ecrit un livre pour raconter sa vérité, celle de l’abus suprême, les abuseurs dédouanés totalement parce que jugés non-coupables en dernier ressort. Les enfants n’ont peut-être pas tous été abusés, mais à cause de la médiatisation dans ce sens, ceux qui sont vraiment victimes d’Outreau aujourd’hui n’existent pour personne…ou presque….

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  5. jean michel

    L’expression authentique d’un problème dérange souvent. Elle a donc tendance à être minorisée par soi même ou par autrui.

    Répondre
  6. Michel

    Cela soulève surtout un point très important: les médias modernes ont dangereusement un poids démesuré dans notre culture: ce qui est dit dans ces médias est La Vérité!!!?? Cependant et heureusement, au vu des nombreuses réactions, il semblerait que certains d’entre nous « écoutent » et « réfléchissent » au travers de leurs propres expériences avant de « parler ». Oui, la Parole est importante mais un grand « OUI » pour l’Ecoute. En énergétique chinoise, la parole et l’écoute représentent l’axe vertical (la « spiritualité », notre verticalité, …) l’un n’allant pas sans l’autre … pour « s’élever »!!

    « C’est au contact d’autrui que l’homme apprend ce qu’il sait.  »
    Euripide

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  7. poulenard

    Cela fait des années que ce Marcel Rufo fait des ravages avec ses articles dans des revues féminines … C’est malheureux qu’il n’est pas encore été disqualifié une fois pour toutes. sans doute ce qu’il exprime rassure beaucoup de parents qui préfèrent écraser l’enfant plutôt que de prendre la peine de l’écouter et de se mettre à sa portée.
    Et l’idée de demander à l’agresseur présumé si il est vraiment coupable … comme si il allait aussitôt reconnaître les faits en disant : « mais bien sûr , j’aimais bien faire ça et je trouve que c’était parfaitement normal ! »
    Je suis très soulagée par toutes vos réactions.

    Répondre
  8. Annie B

    Toujours aussi utile votre site, merci, et bravo pour toutes ces interventions.
    Je peux témoigner qu’ayant subi des agressions sexuelles par deux personnes différentes, une de ma famille, l’autre étrangère, je suis toujours marquée, à plus de 70 ans.
    La honte et la culpabilité demeurent car je n’ai jamais pu en parler. J’ai une vie apparemment épanouie, divorcée (un enfant) et de nouveau en couple.
    Tout va bien ! mais la dépression chronique dont je souffre découle t’elle « seulement » des graves chagrins que j’ai subis adulte ?
    Qui peut savoir ? Surtout pas, apparemment, ce M Rufo qui a l’air suffisant et insuffisant.

    Répondre
  9. JM

    C’est insensé! C’est horrible! Mais comment Monsieur Rufo peut-il parler de la sorte!
    L’inceste a détruit une partie de ma vie! J’ai 58 ans et j’en souffre encore!

    Monsieur Rufo me fait peur! comment peut il traiter ainsi ses victimes!
    Doit-on être enfermé dans un établissement psychiatrique, parce que nous sommes faibles et vulnérables?

    Monsieur Rufo me donne la nausée!
    Je vais finir par croire que les personnes enfermées sont des personnes sensées, et que au-dehors, circulent librement les Fous!

    Répondre
  10. Bernard

    Les abus, qu’ils proviennent de proches ou d’étrangers, sont toujours graves, mais ce qui est encore plus grave, c’est la solitude dans laquelle on peut être plongé si on ne rencontre pas des personnes de confiance. Et cela a ravivé un ancien épisode: j’ai moi aussi subi des attouchements de la part du fils d’un voisin, alors que j’avais 4 ans. Je ne me souviens de pas grand chose, peut être le simulacre d’une pénétration, mais pas de souvenir corporel. Il devait en avoir 14, peut être 15. Bien sûr, il m’a fait jurer de ne rien dire à personne. C’est quelques années plus tard, alors que j’avais 8 ans, que j’ai appris qu’il avait été arrêté pour le viol en réunion d’une adolescente. Cette jeune fille était fille de policier. Bien sûr, la mère jurait ses grands dieux qu’il était innocent, que la peine était disproportionnée et que c’était un coup monté. Mes parents ont renchéri et donné raison à la mère, et partant de là, au type. Dans ces conditions, comment faire confiance à des gens qui non seulement vous auraient engueulé mais de plus donné tort? (j’ai bien vu leur réaction la même année quand je me suis fait renverser par un scooter: c’était de ma faute, je n’avais qu’à regarder). J’ai donc continué de garder le silence, en me jurant de le lui faire payer. Il est décédé quelques 10 ou 15 ans plus tard, d’un infarctus, libérant ainsi la terre de sa présence, ne pouvant donc plus récidiver. J’en suis à moitié satisfait, car à mon sens, il aurait du faire sa peine complète. (cela explique aussi mon intransigeance envers les voyous et les déviants de toute sorte et je déplore qu’on fasse de l’angélisme pour ces sales bêtes là. Mais passons).
    A l’âge de 14 ans, mon propre père s’était mis en tête de m’embrasser « à la russe », de force, et il n’arrêtait pas d’essayer de me coincer dans les coins. Ma mère, bien sûr, se taisait le plus souvent ou murmurait, mais pas trop fort, d’arrêter. Bien forcé de me défendre, j’envoyais valser mon père au loin ou, s’il me coinçait, j’adoptais l’attitude de foncer dans un mur, pour le blesser et le forcer à me lâcher, ce qui me valait des regards de haine. Il avait aussi pris le parti de m’espionner pendant que je prenais mon bain et prenait le prétexte que je prenais trop de temps pour prendre un tournevis et ouvrir le verrou. Dans les 2 cas, je n’ai pas trouvé de soutien, de qui que ce soit, (comme d’habitude) et il a fallu du temps, de l’encre et de la distance pour que je commence à en parler et donc à « souffler un peu ». Une simple écoute neutre, voire bienveillante, montrant qu’on ne vous juge pas, une écoute qui ne fait aucun commentaire mais qui vous tend simplement la main est le début d’un processus de libération. On ne peut pas effacer tout ce qui s’est passé mais on peut demander un soutien réel, à défaut d’exiger la justice. Je vous souhaite, Annie et JM, de trouver, si ce n’est déjà fait, ce soutien qui aide à continuer à marcher. En ce qui me concerne, même si je suis encore en colère, je considère que je ne suis pas détruit. Seulement cabossé, mais par rapport au passé, je suis debout et je continue à marcher. Je méprise mes agresseurs, je remercie les personnes qui m’ont aidé et qui m’aideront encore, je suis fier de mes réalisations et en m’appuyant sur mes points forts et mes qualités, je sais que je suis sur la bonne voie, que petit à petit, les émotions sont moins violentes. Annie, JM, par delà le web, je vous tend amicalement la main.

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  11. LILOU

    je partage vos réactions d’indignation . en plus d’être petit et ignorant, Rufo est suspect, comme l’était Sylrulnick avec sa sacro-sainte résilience qu’il a bien été contraint d’abandonner pour survivre. ils me font penser aux personnages dont parle Alice Miller …ceux qui ne font pas la démarche de se retourner sur leur propre souffrance …ceux qui meurent prématurément ou deviennent des criminels…..
    l’ennui est qu’il sont célèbres parce qu’ils vont dans le sens de l’immense majorité des gens qui préfèrent la méthode » couvercle sur la cocotte minute » plus facile à court terme
    Comment peut-on honnêtement prétendre pourvoir résoudre les soufrances d’une existence en quelques minutes d’intervention télévisée ? quelle prétention ! quel mensonge !

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  12. Anne marie

    Je ne critiquerai pas Monsieur Ruffo : il y a à prendre et à laisser. Cependant merci Monsieur Perronet pour cet article où je rejoins votre analyse.
    J’ai 61 ans et à la mort de ma mère, en 2004, j’ai disjoncté comme on pourrait dire ; je sombrais dans un abîme dont je ne comprenais pas la signification. Au plus profond de moi même, j’avais oublié, j’avais amnésié mon histoire : un inceste vécu de l’age de 9 ans à 17 ans. Je m’en suis échappée par le silence TOUTE MA VIE. Je me suis tue tant la honte, la culpabilité m’habitaient. Je me suis mariée, j’ai élevé mes 3 enfants, je n’ai jamais rien dit.
    JAMAIS : PAS MÊME A MON ÉPOUX ;
    J’ai juste su être une professionnelle capable de détecter chez les autres cette souffrance.
    Comme un volcan en éruption, j’ai éclaté la vérité aux miens et je suis partie pour vivre une renaissance grâce à une psychothérapie. Plus rien ne pouvait m’arrêter, plus rien ne pouvait m’arriver : je pouvais enfin être MOI, je pouvais enfin dire NON.
    J’ai souvent l’impression de ne pas avoir eu d’enfance.
    Oui j’aime rire mais « même dans le rire, le coeur peut-être dans la douleur. »

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  13. poissy

    Je suis une professionnelle de l’éducation, et j’ai perdu mon travail pour avoir signalé une adolescente en situation de handicap et aujourd’hui je n’ai pas retrouvé ni d’emploi ni la santé. J’ai étudié et commencé un master recherche pour comprendre le déni de l’abus sexuel en France, les discours déviants y compris ceux des responsables des associations de victimes. Aujourd’hui, seuls les articles scientifiques de Pierre Sabourin m’évoquent une adéquation avec la réalité, et cette réalité intellectuelle et juridique de notre pays est une véritable contre-violence aux victimes de viols et d’abus sexuels.
    MON élève et ses frères et soeurs étaient violés par le beau-père avec la complicité de la mère, et ce, durant plus de 10 ans avec menaces de morts, vidéos, etc, autant dire que la complicité des tribunaux y compris du Conseil Général était impliqués, cet homme a pris 12 ans de prison seulement, le tribunal de Toulon a un dossier vide, caché, tu, enterré.
    Si dans notre pays aucune politique réelle ne fait jour, c’est la morale entière de notre société qui est abusée !

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    1. Agata

      Hélas, il semble que nous soyons encore dans un pays qui protège les auteurs et fustigent les victimes. Anciennement employée dans une administration, j’y ai subi le harcèlement moral et physique d’un collègue masculin. Personne n’ai intervenu pour me défendre, quand il m’agressait mes collègues s’éloignaient et regardaient ailleurs pour ne pas avoir à intervenir. La Direction a pris son parti et a tout fait pour me faire taire et étouffé l’affaire lorsque j’ai dénoncé les faits. Malgré les témoignages que j’avais recueillis, je n’ai pas réussi à faire condamné l’auteur au pénal, pas plus que mon administration au tribunal administratif. L’auteur des faits est toujours à son poste de travail, moi j’ai été mise en invalidité. Alors quand je lis des affiches ou quand j’entends des slogans qui conseillent aux victimes de parler, je rigole… Parler quand la société n’est pas prête à entendre, c’est s’exposer à une survictimation destructrice. Car si on peut survivre psychologiquement aux agressions d’un « cinglé », comment garder espoir en l’humain quand c’est tout le système qui vous lâche ?

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      1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

        Comment ne pas comprendre votre amertume après ce que vous avez vécu ? Même si les choses me semblent bouger de plus en plus aujourd’hui à travers les prises de position et les informations diffusées par des associations ciblées et actives.

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