La civilisation moderne

De quoi souffrons-nous ?

« La contestation violente ou non violente du monde moderne et de la société de consommation prend chaque année plus d’ampleur. Mais les articles et les livres qui traitent de cette question entre toutes importante pour l’humanité et pour chaque homme en particulier, ne concernent que la surface des événements. Même ceux qui cherchent à dénoncer les causes derrière les symptômes méconnaissent que ces causes ne sont elles-mêmes que des effets, et qu’il est impossible d’y remédier tant que les principes mêmes sur lesquels repose notre civilisation actuelle ne seront pas à leur tour mis en cause. »

Arnaud Desjardins, Monde moderne et sagesse ancienne, Éditions La Table Ronde, 1973, p. 5.

Nous sommes aujourd’hui de plus en plus nombreux à nous poser des questions à propos du possible effondrement proche de notre monde (déjà commencé depuis plusieurs décennies) et de « l’après ».

L’autre jour à la télévision, l’astrophysicien artiste et philosophe Aurélien Barrau, très engagé sur les questions d’écologie politique, exprimait, avec sa fougue et sa perspicacité habituelles, aux oreilles d’un homme d’affaires à la fois éberlué et ahuri, ceci :

« La croissance, ça ne m’intéresse pas du tout, ce qui est intéressant c’est le progrès, c’est le bien vivre, c’est l’amour, c’est la créativité. La décroissance, je l’appelle de mes vœux, elle ne doit pas faire peur. Le PIB on s’en fiche complètement, c’est pas ça qui est important dans nos vies. Je m’inscris parfaitement en faux par rapport à ce dogme qui relève de la pensée magique qui voudrait que la croissance soit quelque chose d’indépassable, de fondamentalement bon pour nos vies. »

Si nous ne voulons plus aujourd’hui de la sacro-sainte croissance c’est que nous prenons lentement conscience que nous nous sommes fourvoyés dans cette poursuite sans fin. Mais pour apprendre à vivre autrement, il nous faut tenir compte de nos erreurs passées.

Je vous propose, comme réflexion à ce sujet, ce texte d’Alan W. Watts qui m’apparaît comme particulièrement précieux en ce qu’il explique comment – fascinés par les illusions émises par notre cerveau – nous tournons, depuis non pas des années mais des siècles, dans un cercle vicieux qui, parce qu’il nous stimule constamment, nous empêche de pouvoir en sortir, à moins d’en trouver la cause.

Ce cercle vicieux a pour nom la civilisation moderne.

(Notez bien que ce texte a été écrit par son auteur en 1951 et que c’est moi qui ai surligné certains passages)

« La civilisation moderne constitue, à presque tous égards, un cercle vicieux. Elle est insatiablement affamée, parce que son mode de vie la condamne à une frustration perpétuelle. La racine de cette frustration est que nous vivons pour l’avenir alors que l’avenir est une abstraction, une déduction rationnelle de l’expérience qui n’existe que pour le cerveau. La « conscience primaire », l’entendement fondamental qui connaît la réalité plutôt que les idées sur la réalité, ne connaît pas l’avenir. Elle vit complètement dans le présent et ne perçoit rien de plus que ce qui est à cet instant. Le cerveau ingénieux se concentre toutefois sur la partie de l’expérience présente appelée mémoire et, par l’étude de celle-ci, s’avère capable de faire des prévisions. Ces prévisions sont relativement si précises et crédibles (par exemple : « chacun doit mourir ») que l’avenir revêt un fort degré de réalité – si fort que le présent perd sa valeur.

Mais le futur n’est jamais là, il ne peut pas devenir une partie de l’expérience réelle avant d’être le présent. Puisque ce que nous savons du futur est constitué d’éléments purement abstraits et logiques – inductions, estimations, déductions – il ne peut pas être mangé, senti, reniflé, vu, entendu ou autrement goûté. Le poursuivre revient à poursuivre un fantôme constamment en fuite, et plus vite vous le pourchassez, plus vite il s’enfuit. C’est pourquoi toutes les affaires de la civilisation vont trop vite, pourquoi à peu près personne n’est content de ce qu’il a et que chacun cherche continuellement à obtenir davantage. Dès lors, le bonheur ne consiste pas en réalités solides et substantielles mais en choses aussi abstraites et superficielles que des promesses, des espoirs et des assurances.

Ainsi l’économie « intelligente » conçue pour produire ce bonheur est un fantastique cercle vicieux, qui doit soit fabriquer sans cesse plus de plaisirs, soit s’effondrer – en provoquant une stimulation constante des oreilles, des yeux et des terminaisons nerveuses par d’incessants fleuves de bruit et de distractions visuelles presque impossibles à éviter. Le parfait « sujet » pour cette économie est la personne qui agace continuellement ses oreilles avec la radio, de préférence en utilisant une variété portable qui peut l’accompagner à toute heure et en tout lieu. Ses yeux zigzaguent sans repos de l’écran de télévision aux journaux et aux magazines, qui le maintiennent sans relâche dans un genre d’orgasme grâce aux apparitions taquines d’automobiles rutilantes, de corps féminins lustrés et autres supports voluptueux, entremêlés de restaurateurs de sensibilité – traitements de choc – tels que des exécutions de criminels « d’intérêt général », des corps mutilés, des avions écrasés, des combats primés et des immeubles en flammes. Les écrits ou discours qui accompagnent tout cela sont pareillement fabriqués pour asticoter sans satisfaire, pour remplacer toute satisfaction partielle par un nouveau désir.

Car ce flot de stimulations est destiné à engendrer des appétits toujours plus insatiables, toujours plus forts et plus rapides, des appétits qui nous poussent à accomplir des travaux sans aucun intérêt en dehors de l’argent qu’ils procurent – afin d’acheter davantage de radios prodigues, d’automobiles encore plus rutilantes, de magazines encore plus vernis et de meilleures émissions de télévision, tout ce qui conspire d’une façon ou d’une autre à nous persuader que le bonheur serait juste au coin de la rue si nous en achetions davantage.

En dépit de cet immense remue-ménage et de notre tension nerveuse, nous avons la conviction que dormir est une perte de temps précieux et continuons à poursuivre ces chimères jusque tard dans la nuit. Les animaux consacrent beaucoup de leur temps à somnoler et fainéanter plaisamment, mais parce que la vie est courte, les êtres humains doivent se gaver au fil des années de la plus grande somme possible de conscience, de vigilance et d’insomnie chronique, de manière à s’assurer de ne pas rater la moindre fraction d’effrayant plaisir.

Les gens qui se soumettent à cela ne sont pas immoraux. Et ceux qui fournissent cela ne sont pas des exploiteurs pervers ; la plupart d’entre eux sont dans le même état d’esprit que les exploités, si ce n’est qu’ils montent un cheval plus cher dans ce sorry-go-round1. Le vrai problème est qu’ils sont tous totalement frustrés, car essayer de contenter le cerveau est comme essayer de boire par les oreilles. Ainsi sont-ils de plus en plus incapables de plaisir réel et insensibles aux joies les plus intenses et subtiles de l’existence, qui sont en fait extrêmement banales et simples. »

Alan W. Watts, Éloge de l’insécurité, Éditions Petite Biblio Payot, 1951. (2003 pour la traduction française.)

Alan Watts a ajouté ceci, la même année :

« Il y a peu de raison de penser qu’il puisse y avoir dans un futur proche un quelconque recouvrement du bon sens social. Il semblerait que le cercle vicieux dût devenir encore plus intolérable, plus banalement et désespérément circulaire avant qu’aucun effectif important d’êtres humains ouvre les yeux sur le tour tragique qu’ils se jouent à eux-mêmes. Mais pour ceux qui voient clairement que c’est un cercle vicieux et pourquoi c’en est un, il n’y a pas d’autre alternative que d’arrêter de tourner en rond. Car aussitôt que vous voyez le cercle dans son entier, l’illusion selon laquelle la tête est séparée de la queue disparaît. »

Va-t-il y avoir aujourd’hui un « effectif important d’êtres humains » capables de voir clairement le cercle vicieux dans lequel ils tournent pour le briser en en sortant ?

Cela passera à coup sûr par la prise de conscience que nous avons oublié de vivre au présent, par la découverte que nos angoisses à propos du futur sont la rançon du fait que la civilisation moderne ne connaît pas « la réalité » des phénomènes mais les idées qu’elle se fait de ces phénomènes.

En voulant agir sur l’idée que nous nous faisons des choses, nous en sommes réduits à nous confronter à des concepts extérieurs d’autant plus inhumains qu’ils nous éloignent de la vie.

Qui donc (à part quelques individus éveillés ou des peuples non encore contactés, c’est-à-dire sans lien avec cette fameuse civilisation moderne) est capable aujourd’hui de se retrouver simplement trempé par une averse sans ajouter de mots à ce qui lui arrive ?

Nous avons désenchanté le monde avec nos mots et nos abstractions qui nous ont permis de conquérir quelques étoiles, mais au prix du renoncement inconscient à ce qu’Alain Watts nomme notre « conscience primaire », celle qui nous met en relation directe avec le monde et la vie.

Comme ce père qui – pensant bien faire – interrompt l’expérience de son enfant en lui disant que la fleur qu’il regarde se nomme une rose au moment où, émerveillé, il en faisait l’expérience silencieuse.

Comme l’écrivait Nietzsche : « Les choses elles-mêmes, à l’assurance et à la constance desquelles croit l’intelligence bornée de l’homme et de l’animal, n’ont absolument aucune existence propre ; elles ne sont que les éclairs et les étincelles qui jaillissent d’épées brandies, elles sont les lueurs de la victoire dans la lutte des qualités qui s’opposent.2 »

À force d’hypothéquer l’avenir pour nous enrichir, nous avons perdu notre relation au monde et aux êtres, perdu la simplicité humaine de notre entendement fondamental pour devenir les esclaves de notre cerveau comme machine à penser.

Il nous faudra – dans le monde de l’après – nous poser la question de savoir si c’est l’homme qui est mené par son cerveau ou si c’est le cerveau qui est dirigé par l’homme. Quand l’homme est mené par son cerveau, il se condamne à poursuivre des chimères qui se retournent contre lui pour le persécuter ; quand le cerveau est dirigé par l’homme, il lui sert à servir le réel3 et le présent.

Conditionnés que nous sommes à « bien penser », nous ne savons plus permettre à « ce qui vient » d’apparaître, nous avons perdu l’insouciance qui rend l’émerveillement possible.

Nous étions des « voyants », nous sommes devenus d’habiles penseurs qui n’ont pas pris garde au fait que « la pensée abstraite et littérale du cerveau donne la fausse impression d’être capable de se délier de toute limitation définie.4 »

Nous nous sommes laissés dupés par cette « fausse impression » qui continue de nous abuser. C’est ainsi que nous en sommes presque arrivés à pouvoir nous croire immortels et tout puissants.

Nous sommes insidieusement devenus les enfants gâtés de notre relation spéculative au monde. Beaucoup d’entre nous n’en ont pas encore pris conscience et folâtrent inconsciemment, réveillés la nuit par des angoisses qu’ils ne s’expliquent pas.

A chaque fois que, confrontés à la « réalité » des choses telles qu’elles sont, nous sentons que se déclenche en nous toutes sortes de durables frustrations, nous nous mettons en colère sans avoir conscience des causes de cette colère.

Persuadés que la vie est devenue injuste, incapables d’intégrer le mystère, l’inconnu, l’incommunicable, nous agissons comme des fous, refusant les limites inhérentes à notre condition d’êtres mortels.

En réalité, à force de la penser, de nous la représenter (donc de la mesurer, de l’estimer plutôt que de la vivre), nous sommes devenus des prédateurs à la fois inadéquats et inadaptés à la vie.

Nos angoisses pour le futur sont à la mesure de notre renoncement à être là, présents à ce qui se présente, de notre déconnexion d’avec le présent sous le prétexte d’y substituer un avantage, un quelque chose de mieux.

Aristote rapportait que le philosophe disciple d’Héraclite, Cratyle, à la fin de sa vie, « pensait finalement qu’il ne faut rien dire, et il se contentait de remuer le doigt.5 »

Et si le monde n’était pas une expérience économique supplémentaire ? Et si le monde – pour être vécu sans angoisse – avait besoin, comme le disait Heidegger, d’être « habité en poète » ?

 

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

 

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !

Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !6

 

Les concepts ne font que recouvrir ce que nous sommes ; derrière nos concepts, il y a la virginité de notre présence indicible. Pour découvrir cela, il n’y a rien à faire, juste à être. C’est là que venant du même monde, l’expérience numineuse, juste cachée, apparaît.

Notes :

1. Jeu de mots sur « manège », qui se dit merry-go-round.

2. Nietzsche, Écrits Posthumes.

3. Voir mon article : Retour au réel : Urgence

4. Alan W. Watts, Éloge de l’insécurité.

5. Aristote, La Métaphysique.

6. Charles Baudelaire, Le Voyage, in Les Fleurs du Mal.

© 2020 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

Pour aller plus loin je vous invite à lire :

Arnaud Desjardins, Monde moderne et sagesse ancienne, Éditions de la Table Ronde, écrit en 1973.

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3 réflexions au sujet de « La civilisation moderne »

  1. Agnes

    Comme toujours. Grande justesse du texte et de la réflexion. Merci. Je m’interroge sur : comment faire pour faire prendre conscience au plus grand nombre de ce cercle vicieux dans lequel on s’englue ? Sans doute en commençant simplement par soi même ? Je me questionne ….

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  2. Vero

    Quand on arrête de travailler ou après une longue période de chômage, on constate qu’ on achetait des vêtements pour paraître devant les collègues. On constate que c est stupide de travailler à 1h30 de chez soit. Que de travaillez a temps plein, est une absurdité, et que dans la vie il y a pas que le travail et l argent. Toutes les incohérences nous sautent au visage

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