Un bon usage de la colère

En règle générale, si nous aspirons à la justice, il est préférable de répondre par la bonté à la méchanceté plutôt que de vouloir faire mal en retour.

En effet, être mauvais avec les « mauvais » comporte un double risque. D’une part, nous finissons par nous abaisser nous-mêmes, en devenant semblables à ceux que nous dénonçons. D’autre part, et c’est ce qui se produit le plus souvent, nous contribuons à radicaliser davantage celui que nous espérons pouvoir changer, rendant toute évolution de la relation tout à fait improbable.

Si nous voulons offrir à ceux qui agissent mal la possibilité de devenir plus sociables, nous devons éviter de les acculer. Les pousser dans leurs retranchements ou leur donner le sentiment d’être uniquement jugés ne fait que renforcer leurs mécanismes de défense. À l’inverse, un être qui se sent compris baisse sa garde : ses défenses se relâchent, il devient plus accessible et par là-même moins dangereux.

Cette idée éclaire également le fonctionnement des extrémismes. Les tendances extrêmes se nourrissent de la haine de l’autre ; cette haine constitue, en quelque sorte, le combustible qui entretient leur existence. Les priver de cette nourriture ne garantit pas leur transformation, mais peut leur permettre de relâcher leurs tensions et – peut-être – de renouer avec leur part d’humanité.

L’être humain n’est ni un loup, ni un agneau. Il porte en lui le loup et l’agneau. Il suffit de nous observer avec lucidité, de regarder l’Histoire, pour constater que le meilleur et le pire cœxistent en chacun de nous.

Permettre à quelqu’un de s’ouvrir consiste alors à faire en sorte que le loup qui l’habite – ses pulsions de domination, de cruauté ou de destruction – ne dévore pas l’agneau, c’est-à-dire sa sensibilité, son innocence et sa capacité d’empathie. C’est précisément ce que l’on voit trop souvent aujourd’hui dans les figures de la domination, du cynisme ou de certains courants masculinistes : la haine, qu’il s’agit surtout de ne pas sous-estimer, finit par étouffer toute possibilité d’ouverture.

Mais, pour reprendre l’idée de Gurdjieff1, s’il ne faut pas que le loup qui est en nous n’en vienne à dévorer l’agneau qui est en nous, il ne faut pas non plus que nous en arrivions à devoir tuer le loup sous le prétexte de l’empêcher de manger l’agneau. Car ce serait mettre un obstacle à notre capacité à mettre des limites à ceux qui n’ont pas conscience qu’ils les franchissent.

L’équilibre à trouver est donc particulièrement exigeant. Il constitue sans doute l’un des grands défis de l’existence humaine : préserver notre douceur sans renoncer à notre force, cultiver notre bienveillance sans perdre notre capacité à résister et à dire non.

C’est certainement dans cet esprit que Nietzsche écrit : « Votre vertu n’a pas grand sens si elle ne peut s’attiser pour se transformer en colère ». La colère n’est pas nécessairement le contraire de la vertu ; elle peut même en être la gardienne. Car comment préserver notre capacité à bien agir si nous sommes incapables de la défendre ?

Cette réflexion conduit à une distinction essentielle : celle de prendre garde à ne pas confondre colère et violence. Il doit être clair que la violence est la pathologie de la colère, au même titre que la dépression est la pathologie de la tristesse ou la phobie celle de la peur.

D’autre part, il existe toutes sortes de colères, de la colère « ordinaire » de l’ego blessé à ce que l’on a pu appeler une « sainte colère ». Une « sainte colère » n’est pas la conséquence d’une blessure de l’ego ; elle prend sa source dans une blessure morale, dans un chagrin moral plutôt que dans un désir de vengeance égotique. Elle constitue alors une manière d’attirer l’attention de son interlocuteur à travers le ton employé pour lui parler, qui est une façon d’agiter un drapeau pour lui signifier quelque chose. La colère n’est pas la violence ; elle est une véhémence, une intensité qui s’exprime comme un avertissement.

Sénèque prête à Aristote cette formule2 : « La colère est nécessaire ; on ne triomphe de rien sans elle, si elle ne remplit l’âme, si elle n’échauffe le cœur ; elle doit donc nous servir, non comme chef, mais comme soldat. »

Aristote s’intéresse ainsi à la manière dont nous faisons usage de notre colère. Si elle était notre chef, elle nous rendrait semblables à des bêtes sauvages ; elle deviendrait l’instrument de notre identification à une haine toujours possible et nous conduirait à l’assujettissement au désir de vengeance, véritable moteur de la violence et du ressentiment.

En revanche, la colère comme soldat demeure à notre service. Elle est le revêtement de notre sang-froid destiné à manifester avec force et évidence notre désaccord à un interlocuteur qui ne semble pas vouloir entendre raison.

Dans le Nouveau Testament3, on peut lire :

« Jésus entra dans le temple et chassa tous ceux qui vendaient et achetaient dans le temple. Il renversa les tables des changeurs d’argent et les sièges de ceux qui vendaient des colombes. » Jésus n’a pas renversé les tables parce qu’il était dans l’émotion, il n’était pas emporté, il a utilisé la colère au service de la justice et de la vérité.

Dans un tel contexte, celui qui n’a pas été entendu dans sa demande n’est pas nécessairement la proie du ressentiment : il cherche simplement à surprendre son interlocuteur au moyen d’une colère ponctuelle et brève par laquelle il ne se laisse pas emporter. Son intention n’est donc ni de le punir, ni de se venger de lui.

Vouloir punir est une vengeance, une conséquence du ressentiment et débouche souvent sur la violence. En revanche, vouloir changer les choses qui dépendent de nous lorsqu’elles ne nous conviennent pas c’est reconnaître qu’il existe des situations qui ne peuvent être tolérées, et cette exigence, qui peut être parfaitement légitime, peut s’exprimer à travers une juste colère.

© 2026 Renaud Perronnet. Tous droits réservés

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Notes :

1. Voir la citation intégrale de Gurdjieff dans la réflexion de la semaine Le loup et l’agneau

2. Sénèque in De la colère (De Ira), livre I, chapitre IX.

3. Évangile selon Matthieu, chapitre 21, verset 12.

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