Littéralistes ou mystiques ?
« Quand nous nous souviendrons que nous sommes une partie intime de l’univers, nous vivrons d’une manière écologique, nous ne tuerons plus les autres au nom de la religion, nous ne pourrons plus nous permettre de vendre un verre d’eau de manière abusive. »
Vandana Shiva
À la question : « Qu’est-ce que le Bien ? », nous nous accorderons vraisemblablement tous pour répondre que c’est ce qui respecte les principes absolus de la vie et de l’amour. Avec, comme principe élémentaire : « Ce que tu détestes, ne le fais pas à l’autre. »
Alors, comment se fait-il que toutes les religions présentent une ambivalence fondamentale, au point de se retrouver instrumentalisées pour alimenter la haine, les conflits et le désordre ?
Ce texte du rabbin Gabriel Hagaï1 répond à cette question à propos des religions – chrétiennes, mais aussi musulmanes, juives, hindoues ou bouddhistes. Il m’apparaît comme lumineux dans la mesure où il donne du sens à ce que nous vivons en ces temps obscurs et chaotiques. C’est la raison pour laquelle je me décide à le publier sur mon site :
« Dans chaque religion, les comportements tendent à se distribuer entre deux pôles opposés que l’on peut décrire schématiquement comme les littéralistes2 d’un côté, représentés par ceux que j’appelle les « fonctionnaires de la foi », les « gestionnaires du divin » ou les « bureaucrates du culte », et les mystiques3 de l’autre, représentés par les Prophètes et les Saints. Le premier groupe est plutôt réactionnaire, rigoureusement attaché à la forme et aux traditions désuètes, alors que le second conserve un potentiel révolutionnaire et progressiste, en privilégiant l’esprit de la forme, c’est-à-dire la compassion, la justice sociale et l’amour inconditionnel.
Les premiers vivent plutôt pour eux-mêmes, alors que les seconds sont tournés vers les autres. Les premiers marchandent avec Dieu pour obtenir ce qu’ils veulent, les seconds se réjouissent de Ses décrets. Les premiers privilégient l’aspect communautaire, alors que les seconds font de la religion un système inclusif de transformation personnelle et d’élévation spirituelle.
Les premiers sont souvent imbus d’eux-mêmes et aiment s’imposer, les seconds sont plutôt humbles et ne parlent que lorsqu’ils y sont invités. Les premiers créent des problèmes au nom de leur religion, tandis que les seconds y puisent des solutions. Les premiers maintiennent les fidèles sous leur contrôle en les embrouillant par leurs sophismes, tandis que les seconds les libèrent afin qu’ils soient indépendants.
Les premiers s’attachent surtout à ce qui les différencie des autres et les seconds à ce qui rassemble.
Les premiers sont dans le jugement et la dualité, alors que les seconds sont dans l’accueil et goûtent au divin dans la joie. Les premiers ont un fort sentiment d’être des entités séparées et indépendantes, alors que les seconds se sentent plutôt appartenir à un Tout divin qui les unit.
Les premiers ne se sentent frères et sœurs qu’avec leurs semblables, alors que les seconds le sont avec tout le monde. Les premiers perpétuent des attitudes sexistes, patriarcales et misogynes, tandis que les seconds partagent le pouvoir avec les femmes. Les premiers se moquent des autres et de leurs défauts, les seconds rient volontiers d’eux-mêmes.
Les premiers contrôlent leurs ouailles par la culpabilité et la peur des gémonies4 infernales, alors que les seconds les élèvent jusqu’au Paradis par l’Amour divin. Les premiers gardent les croyants emprisonnés dans le mental, les seconds les guident vers une expérience directe de Dieu. Les premiers se justifient par une lecture littérale, réductrice et non-contextualisée de leurs textes sacrés, les seconds par une remise en contexte et une herméneutique5 ésotérique transformatrice.
Bien entendu, je ne sous-entends pas que le champ religieux se réduise à une dichotomie aussi simpliste. Je ne décris ici que deux pôles d’attraction entre lesquels se situent les croyants, plus ou moins attirés par l’un ou l’autre côté et rarement par les extrêmes. De plus, leur position peut évoluer au fil du temps. Pour ma part, même si j’ai côtoyé les premiers à une époque, je suis depuis longtemps un disciple des seconds et j’encourage mes lecteurs à aller dans cette voie. »
Gabriel Hagaï, Itinéraire d’une initiation, Éditions Vues de l’Esprit, 2025
Notes :
1 Pour en savoir plus sur Gabriel Hagaï, lisez : Un rabbin atypique
2 Le littéralisme est ce qui est conforme à la lettre, c’est-à-dire au mot à mot d’un texte, ici à un texte sacré.
3 Le mystique est celui qui est initié aux mystères c’est-à-dire à l’extase à travers la révélation divine.
4 Lieu de supplice et de mort chez les Romains.
5 L’herméneutique a pour objet l’interprétation des textes religieux ou philosophiques, en particulier des Écritures saintes.
Illustration :
Spirit of the letter, par Larbi Cherkaoui.
© 2026 Renaud Perronnet. Tous droits réservés
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