Faut-il accepter la calomnie et les meurtres ?

Victime ou serviteur de la vie

Question de @mariefrance :

 Pour moi, la calomnie, les tentatives de meurtre physiques ou psychiques ne sont pas des formes de méchanceté acceptables, mais à vous lire, j’ai l’impression qu’il faut les accepter ?

Mes pistes de réponse :

Le simple fait de poser la question : « La calomnie et les meurtres physiques ou psychiques sont-ils acceptables ? » nous montre à quel point nous sommes habitués à interpréter les choses à travers notre manière de les considérer, plutôt qu’à les voir telles qu’elles sont.

Interpréter les choses à travers notre manière de les considérer, c’est croire qu’il nous suffit de penser qu’elles dépendent de nous pour que nous ayons du pouvoir sur elles.

Cela montre aussi que – dans notre toute-puissance inconsciente – nous sommes devenus incapables de prendre conscience que, alors que la plupart des choses ne dépendent pas de nous, nous nous obstinons à croire qu’elles devraient le faire sous le seul prétexte que cela irait dans le sens de ce que nous voulons.

Pour y voir plus clair, il nous faut prendre la pleine mesure de ce que le philosophe Alain1 a voulu dire en écrivant :

« L’univers ne nous a rien promis. »

Cela signifie que la vie ne nous obéit pas, qu’elle ne garantit ni la justice, ni la sécurité, ni la santé, ni même la bienveillance des autres. Elle ne nous doit rien et ne se conforme pas à nos préférences. Dès lors, croire qu’elle devrait nous obéir est une illusion qui nous condamne à souffrir, en nous empêchant de lâcher prise, face à ce qui ne nous convient pas.

C’est pour cela que Jean Klein2 nous invite à voir les choses comme des faits :

« En voyant les faits autour de vous, vous n’êtes pas psychologiquement impliqué en eux. Voir autour de vous les choses en tant que faits vous affranchit de toute mémoire psychologique ; c’est un regard qui n’opère aucun choix, qui n’est pas sélectif. Un pareil comportement ne nécessite aucune technique, aucun système, et il favorise un mûrissement. Quand vous prenez votre environnement comme un fait, vous en êtes complètement détaché ; et c’est alors qu’une action spontanée, juste, qui n’est pas une réaction, peut surgir. »

Prendre les choses comme des faits revient à lâcher-prise quand la vie nous fait vivre ce que nous aurions préféré ne jamais devoir vivre. Le lâcher-prise est une adaptation qui nous permet de substituer le bon cœur à la mauvaise fortune. Nous abstenir de chercher à contrôler ce que nous ne pouvons pas contrôler est une forme de sagesse qui nous permet de continuer de vivre au rythme de l’impermanence des choses puisque la vie ne s’attarde jamais avec hier.

Tout mettre en œuvre pour que les meurtres physiques ou psychiques ne se produisent pas ne doit pas nous empêcher d’accepter qu’ils puissent se produire et, lorsqu’ils se sont produits, d’accepter qu’ils se soient produits.

Vous semblez ici confondre accepter le réel et l’approuver.

Accepter qu’un meurtre ait eu lieu, c’est reconnaître le fait qu’il a eu lieu. Cela ne signifie évidemment ni l’excuser, ni le justifier, ni renoncer à empêcher qu’il se reproduise. Au contraire, c’est parce que nous cessons de nier le réel que nous pouvons agir efficacement sur lui.

Être lucide, c’est convenir que ce n’est pas parce que nous aurons tout mis en œuvre pour que quelque chose ne se produise pas que cette chose ne se produira pas. Convenez que si les lois de la vie3 interdisent par exemple aux pierres de voler, elles n’empêchent nullement un être humain d’en violenter un autre, psychiquement ou même physiquement.

En ce sens et au même titre qu’il nous faut accepter que les pierres ne puissent pas voler – notre indignation n’y changera rien – nous sommes bel et bien tous obligés d’accepter que les meurtres puissent avoir lieu puisqu’ils ont lieu.

Allons plus loin : c’est parce que nous acceptons que des choses que nous trouvons intolérables puissent se produire, que nous pouvons collectivement, et en dépit de nos émotions personnelles, réfléchir à la meilleure manière d’agir pour les empêcher quand c’est possible.

L’acceptation de la réalité n’est pas une capitulation devant le réel. Elle est la condition d’une action juste sur le réel.

Accepter qu’une chose existe ne signifie donc pas la trouver acceptable au sens moral du terme. Cela signifie seulement reconnaître qu’elle existe, qu’elle a eu lieu ou qu’elle peut avoir lieu.

Cette distinction me paraît essentielle.

Tout ce qui existe doit nécessairement être accepté en tant que tel puisque cela existe et que personne n’a le pouvoir de faire que cela n’ait pas existé.

En revanche, si vous avez le pouvoir de le prévenir, faites-le.

Prenons l’exemple de la faim dans le monde. À en discuter dans nos salons, nous la trouvons inacceptable. Mais à nous contenter de la trouver inacceptable nous pouvons très facilement nous donner bonne conscience tout en continuant à la supporter plutôt que d’agir, à notre mesure, pour tenter de la diminuer, si ce n’est l’éradiquer.

Travailler à rencontrer tout ce qui est pour le prendre à bras-le-corps plutôt que de le nier avec une inconsciente légèreté sous le mauvais prétexte que cela nous dérange, est le seul moyen qui soit en notre pouvoir pour parvenir à prendre la pleine mesure de la réalité des choses. C’est à cette condition que nous pourrons mettre en œuvre une action juste et nécessaire – qui ne sera pas une réaction – pour tenter d’y remédier.

Le refus de ce qui a été est une émotion qui nous met momentanément hors de nous parce que nous jugeons ce qui s’est passé comme insensé. Or le refus sépare et divise ; il nous condamne à rester enfermés dans le passé.

Tant que nous persistons dans notre refus que les choses se soient passées comme elles se sont passées, nous restons en souffrance. Pire encore, notre refus de la souffrance crée une souffrance supplémentaire qui amplifie la première et oblige celle-ci à perdurer.

Comme nous le disons communément quand nous refusons ce qui s’est passé : « Je ne l’ai pas digéré. » L’expression est particulièrement juste parce qu’elle présuppose que, pour retrouver la paix, il va nous falloir parvenir à « digérer » ce qui « nous reste sur le cœur. » Digérer, c’est pouvoir retrouver un état d’équilibre après l’indigestion. Digérer ce n’est pas trouver le poison bon mais parvenir à l’assimiler pour qu’il cesse de nous empoisonner.

S’indigner, râler, pester contre un état de fait ne permet pas, à lui seul, de changer cet état de fait. La renaissance et la liberté ne deviennent possibles que pour ceux qui acceptent préalablement les choses telles qu’elles sont, dussent-elles être des calomnies ou des meurtres.

L’acceptation – elle – n’est pas une émotion, elle n’est rendue possible qu’à la personne qui, solide intérieurement, rencontre les faits. Elle réconcilie et réunit ce qui était séparé. Elle est le « oui à ce qui est » qui permettra d’accéder sereinement à l’après.

L’acceptation reconnaît ce qui s’est passé, non pas comme ce que nous avons voulu, mais comme « ce qui nous est bel et bien arrivé » dans un monde sans cesse changeant. Elle ratifie ce qui s’est passé et par là même conditionne la paix à venir.

L’acceptation est le seul moyen donné à l’être humain pour traverser les vicissitudes de la vie sans devoir éternellement en souffrir. L’acceptation – la vraie – n’a donc rien à voir avec la résignation et tout à voir avec un consentement éveillé, complet et résolu à ce qui est. Elle est cette attitude de vie précieuse qui permet à l’humain de poursuivre son chemin sans que le passé laisse de traces destructrices à l’intérieur de lui.

L’acceptation ne peut pas non plus être un calcul ou une négociation, elle ne peut qu’être un assentiment spontané, un réflexe qui, en conséquence, ne peut pas être imposé ni même suggéré, à soi-même ou à l’autre. Sa simple idée, lorsqu’elle est transformée en obligation, pourrait rendre fou celui ou celle qui l’envisagerait comme un devoir. Nous savons tous qu’aucun être souffrant, profondément blessé par les aléas de la vie, ne pourrait pas entendre autrement que comme une offense, qu’il « devrait accepter » sa souffrance. Il nous faut donc nous méfier de la manière dont nous sommes susceptibles de parler de l’acceptation à des êtres qui ne pourraient pas l’entendre, à commencer par nous-mêmes.

L’acceptation ne peut donc pas être un devoir, quelque chose à mettre en œuvre dans le temps, elle est un consentement immédiat qui stoppe le mental : un oui à « ce qui est ». En revanche, elle n’est pas un consentement moral à tout ce que « ce qui est » contient.

Nous sommes, chacun de nous, les seuls à pouvoir avoir le goût de l’acceptation.

On ne « joue » pas avec l’acceptation, elle s’impose à celui ou à celle qui ayant « vu » les choses telles qu’elles sont, se rend à l’évidence, car l’acceptation ne peut guérir et être bénéfique qu’à celui ou à celle qui y consent. L’acceptation est le pouvoir de guérison psychique d’une personne capable de se rendre à l’évidence de ce qui est.

Ce qui nous empoisonnait intérieurement peut, une fois assimilé, cesser de nous empoisonner. L’acceptation est un lâcher-prise qui permet une digestion immédiate, une paix immédiate.

Le rabbin kabbaliste Philip Berg4 explique que devenir maitre de nous-mêmes exige de devenir préalablement serviteur : « Car dans la conscience du serviteur, tout ce que l’univers présente, de positif comme de négatif, se transforme en possibilité. » Il précise : « La conscience du serviteur est l’antithèse de la conscience de la victime. Elle est abandon total. Les victimes résistent à ce qui survient. Elles subissent les coups de l’existence. »

Comme vous l’écrivez : « Pour moi, la calomnie, les tentatives de meurtre physiques ou psychiques ne sont pas des formes de méchanceté acceptables. » Il s’agirait donc pour vous, d’aller au-delà de ce « moi », pour lui permettre de devenir serviteur de la vie telle qu’elle est. Pourquoi devriez-vous laisser votre sens moral vous empêcher d’accepter la vérité de ce qui est ?

Et Philip Berg de poursuivre : « Le serviteur, lui, accueille et s’interroge : « Que puis-je accomplir ici ? Qu’ai-je à découvrir ? » Et honore ainsi chaque occasion qui ouvre la voie vers l’accomplissement et le bonheur. »

Dans son refus de ce qui est, la victime ne peut que subir la situation, elle reste enfermée dans sa question : « Pourquoi cela m’arrive-t-il à moi ? Cela ne devrait pas m’arriver ! » Ce faisant, prisonnière de son enfermement, elle se condamne à souffrir.

Dans son acceptation de ce qui est, le serviteur devient le disciple de la situation qu’il vit. Il l’accompagne et, conscient de l’impermanence, pose une question ouverte : « Puisque cela est arrivé, que puis-je maintenant en faire ? » N’étant pas prisonnier de lui-même, d’accord pour que ce qui lui est arrivé lui soit arrivé, il est disponible et en paix.

« La vérité est que si le plaisir existe, la souffrance et le chagrin ne peuvent qu’exister également ; si l’on veut avoir du plaisir, il faut accepter la souffrance et le chagrin aussi. La souffrance et le chagrin sont aussi vrais que le plaisir. »

Swami Prajnanpad, La Vérité du bonheur. 

« Oui. Pas de refus, nulle part. Toujours accepter, absorber. Chaque fois que vous refusez quelque chose, vous la laissez en place et elle vous troublera toujours. »

Swami Prajnanpad, Ceci, ici, à présent.

© 2026 Renaud Perronnet. Tous droits réservés

Cet article vous a intéressé(e) ? Abonnez-vous à ma lettre hebdomadaire :

Notes :

1. Alain, Les Aventures du cœur, Éditions Hartmann.

2. Jean Klein, Transmettre la lumière, Éditions Le Relié.

3. À propos des lois de la vie, lisez : Les malentendus fondamentaux 

4. Philip Berg, Satan, Éditions Phaos.

Illustration :

Couverture du livre Paroles choisies de Swami Prajnanpad : Le Maître du Oui

Pour aller plus loin, je vous invite à lire :


Moyennant une modeste participation aux frais de ce site, vous pouvez télécharger l’intégralité de cet article de 6 pages au format PDF, en cliquant sur ce bouton :


 

CLIQUEZ ICI POUR VOUS ABONNER AUX COMMENTAIRES DE CET ARTICLE
Abonnement pour
guest
0 Commentaires