La nostalgie me donne des angoisses

« La nostalgie, c’est quand on veut que les choses restent les mêmes  tout en sachant qu’elles ont changé. »

Vieil adage

Question posée par @charly :

Je m’interroge souvent sur la nostalgie, sur la construction des souvenirs et leur importance, leur impact émotionnel. La nostalgie me donne souvent des angoisses, une impression de vide, et de la peur. Parfois je me sens nostalgique en avance.

Par exemple, je sais que mes parents vont mourir avant moi (normalement), le fait d’y penser et de me dire que mes souvenirs d’enfance ou même les souvenirs d’eux avec ma fille n’existeront plus que par moi, cela me donne mal au ventre.

Mes pistes de réponse : 

La nostalgie est une forme singulière de tristesse : elle naît de la conscience que quelque chose a été et ne sera plus, ou parfois même du désir de retrouver ce qui n’a jamais véritablement existé autrement que dans notre imaginaire. Elle est un regret mélancolique d’un état, d’un lieu, d’une personne ou d’une époque dont nous éprouvons l’absence.

La nostalgie contient donc une contradiction puisqu’alors même que nous savons que le passé est irréversible, une partie de nous continue de lui demander de revenir. Nous souffrons donc moins de ce qui a été que de notre impossibilité à accepter que ce qui a été ne soit plus.

C’est certainement là que se trouve le « pot aux roses » de la nostalgie : non pas dans le passé lui-même, mais dans notre refus de son absence.

Elle s’exprime de manière diffuse, parfois presque imperceptible, comme un sentiment d’impuissance qui, comme vous le dites, peut confiner à l’angoisse. Car derrière la nostalgie se dissimule une question vertigineuse : comment vivre lorsque nous savons que tout ce que nous aimons est appelé à changer, à disparaître ou à nous quitter ?

Oui, il en sera ainsi tout au long de votre vie. Le présent ne peut pas ne pas devenir constamment du passé. Regardez, ce que vous vivez maintenant est déjà en train de devenir un souvenir. Chaque instant que vous cherchez à retenir est précisément celui qui vous échappe.

C’est ainsi que Baudelaire écrivait dans l’Ennemi :

« Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie »

Nous sommes des êtres en perpétuel devenir, le temps ne se contente pas de s’écouler, il transforme sans cesse notre existence en souvenir.

Nous aimerions parfois que les choses demeurent intactes, que ce soit une personne, un amour, une époque ou une sensation. Mais vouloir que ce qui est par nature changeant demeure immobile est vain, puisque c’est demander à la réalité de devenir autre que ce qu’elle est.

Tout ce qui apparaît disparaît. Tout ce qui commence se transforme. Tout ce qui naît est déjà engagé dans un processus de changement, nous vivons tous, sans cesse, à travers l’impermanence.

Dans un tel contexte, il nous faut comprendre et observer quelque chose de très simple : tout ce sur quoi nous portons notre attention prend de l’importance à nos yeux. Nos pensées comme nos actes, deviennent des habitudes, qui deviennent des manières d’être, qui finissent par donner sa couleur à notre existence.

« Sème un acte, tu récolteras une habitude ; sème une habitude, tu récolteras un caractère ; sème un caractère, tu récolteras une destinée. » dit un proverbe.

Ainsi nous pouvons dire que ce que vous vivrez demain dépend aussi et dans une grande mesure, de ce à quoi vous accorderez votre attention aujourd’hui.

Si votre conscience demeure constamment tournée vers ce qui n’est plus à travers la nostalgie, le présent risque de devenir le lieu dans lequel vous vivrez l’absence du passé. Et c’est précisément cela qui fait souffrir.

Lorsque vous vous accrochez au passé, vous tentez de saisir l’insaisissable. Or rien ne peut être retenu, ni le temps, ni les êtres, ni les expériences. Nous voudrions conserver les choses parce que nous croyons que les posséder nous permettra de ne pas les perdre. Or la possession n’a jamais empêché la perte.

Tout passe.

Et c’est précisément parce que tout passe que chaque chose possède sa valeur propre et unique.

Si un coucher de soleil durait éternellement, il cesserait d’être un coucher de soleil. Une rencontre ne serait plus une rencontre si elle pouvait être conservée intacte pour toujours. La beauté de l’existence tient précisément au fait qu’elle ne se laisse pas posséder.

Vous souffrez parce que plutôt que de vivre les choses, votre nostalgie vous oblige à vous les faire retenir. Or vivre, c’est consentir à l’apparition et à la disparition des choses.

Lorsque nous souffrons, notre souffrance nous paraît durer, dans la mesure où toute notre conscience se mobilise pour elle. Mais si vous observez son apparition, son développement, les variations de son intensité, puis sa disparition, vous conviendrez que même la souffrance n’est pas immobile.

Tout passe : la pensée passe, l’émotion passe, le désir passe, la peur passe, le plaisir passe, la douleur passe. Et ce qui nous semble être permanent ne l’est que parce que nous sommes trop proches de lui pour percevoir son mouvement.

Il va vous falloir vous réveiller de ce rêve dans lequel vous cherchez à retenir le rêve !

La vie est semblable à un rêve : non pas parce qu’elle est dépourvue de valeur, mais parce qu’elle est insaisissable. Pendant que nous la vivons, nous avons tendance à la considérer comme solide, durable et permanente. Puis, lorsque nous regardons en arrière, nous découvrons qu’une grande partie de ce que nous avons vécu ressemble déjà à un songe.

Le mystique soufi Rûmî disait :

« Cet endroit est un rêve. Seul un dormeur le considère comme réel. Puis la mort arrive comme l’aube, et vous vous réveillez en riant de ce que vous pensiez être votre chagrin. »

Ne seriez-vous pas encore endormie dans le rêve de ce qui n’est plus ?

Voulez-vous vous éveiller à ce qui est ?

Quand la nostalgie vous dit : « Ce qui était était mieux. » Laissez votre conscience des choses répondre : « Ce qui était était. Ce qui est est. »

C’est ainsi que vous prendrez conscience que tout passe, tout le temps, qu’il n’y a rien à retenir, mais tout à vivre.

Soyez prête à vivre ce qui vient. Non pas avec la pensée qu’il faut que les choses demeurent, mais avec la disponibilité nécessaire pour les accueillir lorsqu’elles apparaissent et les laisser partir lorsqu’elles disparaissent.

Tout ce qui va se produire dans votre vie ne se produira qu’une seule fois. Alors soyez prête à perdre et attendez-vous simplement à être émerveillée.

Puissiez-vous ne pas vous attarder sur le périssable, le fugace, le changeant et l’éphémère, et découvrir que c’est précisément leur caractère éphémère qui leur donne leur beauté.

Dire que la vie est un rêve, ce n’est pas chercher à la dénigrer, cela ne signifie nullement qu’elle ne vaut rien. Si la vie est un rêve, chaque instant mérite d’être pleinement vécu : si tout est appelé à disparaître tout le temps, alors tout est précieux.

Cessez de demander aux choses de durer et laissez-vous émerveiller. Ne cherchez plus à retenir le rêve. Intéressez-vous plutôt au rêveur : Qui est celui ou celle qui observe le temps passer ? Qui est celui ou celle qui regrette le passé ? Qui est celui ou celle qui voudrait retenir ce qui s’en va ?

Ces questions vous conduiront plus loin que la nostalgie elle-même. Elles vous ramèneront vers celui ou celle qui fait l’expérience des choses : vers vous-même.

Padmasambhava, le « second Bouddha », fondateur du bouddhisme tibétain au VIIIᵉ siècle, cité par Shechen Gyaltsap, disait :

« Cette vie passe aussi vite que les nuages d’automne ; la famille et les amis sont comme des passants dans un marché ; le démon de la mort approche comme l’ombre du crépuscule ; ce que l’avenir nous réserve est comme un poisson translucide dans des eaux troubles ; les expériences de la vie sont comme les rêves de la nuit dernière ; les plaisirs des sens, comme une fête imaginaire. Les activités dénuées de sens sont comme des vagues qui clapotent à la surface de l’eau. »

Ne demandez pas à la vie de vous rendre ce qu’elle vous a pris, la sagesse consiste à cesser de résister au temps. Lorsque vous aurez enfin compris que rien ne demeure, peut-être cesserez-vous de vouloir retenir quoi que ce soit ?

Comprenez que comme l’affirmait Swami Prajnanpad :

« Le passé circule sous la forme de l’ego et il en est de même pour la nostalgie concernant l’avenir. L’ego oscille de long en large, entre le passé et l’avenir. Mais si vous êtes un avec le travail, vous êtes dans le présent, pas dans l’avenir. »

Si vous êtes un avec le travail, vous ne chercherez plus à retenir la vie : vous commencerez à la vivre.

© 2026 Renaud Perronnet. Tous droits réservés

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Illustration : 

Nostalgia, The Dream, par Heinrich Vogeler

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