Quel regard posons-nous sur l’adolescent rebelle ?
Croire ou douter, il faut choisir. Lorsqu’aucune raison objective ne justifie la méfiance, choisir de douter de l’autre c’est se priver de la possibilité même d’une véritable rencontre. Faire confiance n’est jamais obtenir une garantie ; c’est accepter une part d’incertitude sans laisser la peur gouverner le lien. Celui qui veut être certain de ne jamais être trompé risque surtout de ne jamais faire de vraies rencontres.
La confiance naît lorsque l’autre sent qu’il n’est ni jugé, ni soupçonné, ni continuellement observé pour être contesté. Rencontrer vraiment quelqu’un, c’est lui offrir un espace dans lequel il peut exister autrement que comme une menace potentielle, une faute à venir ou une déception possible.
Mais une telle ouverture n’est rendue possible qu’à celui qui est assez équilibré, celui qui s’accepte lui-même suffisamment, pour pouvoir assumer le risque de la relation. La véritable confiance ne repose donc pas sur la certitude concernant l’autre, mais sur la capacité intérieure à accueillir le possible, à assumer les conséquences des risques pris.
Lama Denys Teundroup Rinpoche1, dans un « dialogue à deux voies » avec Arnaud Desjardins affirmait : « La confiance est indispensable car la tentative pour trouver des systèmes d’assurance, pour se sécuriser s’avère futile. C’est un saut sans parachute. »
Montrer à un être en demande de relation qu’on ose prendre ce risque humain avec lui, qu’on choisit de croire en lui plutôt que de se protéger de lui, recèle le plus souvent une force irrésistible qui nourrit profondément la relation.
Le doute, la méfiance, l’incrédulité ou la suspicion comptent parmi les forces les plus destructrices des relations humaines, et peut-être plus encore dans la relation aux êtres en construction que sont les adolescents, où elles conduisent souvent à d’immenses gâchis affectifs et existentiels.
Car derrière les oppositions, les provocations ou les apparences d’indépendance, l’adolescent demeure un être fragile en quête d’un lien solide de confiance avec ceux dont il dépend encore intérieurement.
Malheureusement beaucoup d’adolescents grandissent dans des relations verticales dans lesquelles ils se sentent jugés, surveillés, humiliés et trop souvent ramenés à leur immaturité. Pourtant aucun éducateur ne pourra jamais parvenir à établir une relation de confiance avec un adolescent en lui faisant subir le poids permanent de sa suspicion.
Pour qu’un adolescent puisse véritablement entrer en relation avec un adulte, il faut que celui-ci quitte toute logique de pouvoir avec lui, qu’il entre dans une relation horizontale dans laquelle l’adolescent se sentira reconnu comme un sujet à part entière.
Une telle transformation suppose que le parent ne soit pas lui-même dominé par la peur d’être dépassé, trahi ou déçu. Car tant qu’il cherche inconsciemment à se protéger de son propre enfant, la relation demeure crispée. Beaucoup de parents réclament des garanties avant d’accorder leur confiance, oubliant qu’un enfant ne peut apprendre à faire confiance qu’en étant d’abord regardé avec confiance.
Le malentendu commence lorsque l’adolescent sent que ceux dont il attend secrètement soutien et solidité ne croient pas réellement en lui. L’adolescence est précisément cet âge paradoxal où l’enfant cherche à s’émanciper de manière parfois brutale tout en ayant plus que jamais besoin de pouvoir s’appuyer sur un adulte fiable. Quand un adolescent sent que l’adulte avec lequel il se trouve en relation se méfie de lui, doute, ou attend de lui des garanties avant de lui accorder sa confiance, il se produit en lui comme un désespoir, un découragement, une rupture, à l’origine d’une blessure profonde. À travers son besoin de liberté, son besoin de compréhension si ce n’est d’approbation, et son manque de maturité affective, l’adolescent vit la défiance de l’adulte comme un abandon, une injustice qui le perd et contre laquelle il ne peut que se replier sur lui-même en se révoltant, le plus souvent avec violence.
Ainsi, l’adolescent rebelle, agressif ou même maltraitant de ses parents n’est pas un être « mauvais » mais un être accablé et profondément déçu. Déçu de ne pas trouver chez ses parents ce soutien, cette « force tranquille » sur laquelle il espère inconsciemment pouvoir compter. Derrière la violence de certaines de ses attitudes se cache fréquemment une attente frustrée de reconnaissance, d’approbation et plus précisément de confiance.
Bien sûr, les attentes humaines ne sont pas toujours justifiées. Mais il est frappant de constater combien un être peut devenir dur, amer et même odieux, lorsqu’il se sent trahi dans ce qu’il espérait recevoir de l’autre. Et l’adolescent, dans son narcissisme fragile, supporte difficilement de sentir qu’on ne croit pas en lui.
Beaucoup de parents restent malheureusement aveugles à cette nécessité de construire un lien profond de confiance mutuelle avec leur adolescent. Souvent blessés dans leur propre histoire, ces parents vivent dans la peur d’être déçus, trahis ou dépassés, et sont incapables de donner ce qui leur est pourtant légitimement demandé. Ils voudraient être eux-mêmes rassurés pour pouvoir aimer et donner librement.
Cette posture révèle souvent une difficulté encore plus intime : leur incapacité à offrir à leur enfant une sécurité intérieure qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes. Un parent inquiet ne parviendra pas à donner sa confiance à son adolescent rebelle. Quand deux êtres sont éloignés d’eux-mêmes, chacun cherche chez l’autre ce qu’il ne trouve pas en lui, et tous deux risquent alors de se perdre mutuellement. Tant qu’un parent ne peut s’appuyer intérieurement sur lui-même, il redoute inconsciemment que son enfant cherche à s’appuyer sur lui.
Même s’il croit être présent, même s’il l’affirme à son adolescent, au moment où la relation exige de lui courage, équilibre et capacité à traverser l’épreuve, il n’est pas à la hauteur de ce qui lui est demandé et ne peut que se crisper, se retirer ou chercher à se protéger d’une tâche qu’il sent impossible à réaliser.
La peur de l’infidélité, de la trahison ou de l’abus sont des obstacles permanents à la confiance entre les êtres et plus particulièrement entre un parent et son enfant (qu’il ne reconnaît plus).
Avoir le courage de croire en son adolescent, c’est accepter de le considérer avec une bienveillance proche de celle que l’on aurait envers un ami : non pas dans la confusion des rôles, mais dans une qualité de présence où la relation n’est pas constamment tendue, crispée, suspicieuse et sur la défensive. Une relation où, même lorsque l’enjeu est important, la confiance demeure plus forte que la peur.
Lorsqu’un adolescent parvient à sentir que son parent croit en lui de manière inconditionnelle et constante, quelque chose se transforme profondément en lui parce qu’il cesse de se vivre comme suspect. Libéré de la peur et de la suspicion de ceux par lesquels il ressent le besoin d’être aimé, il se met à développer, peu à peu une authentique estime de lui-même et une relation plus juste avec ses parents.
Trop souvent pourtant, le monde relationnel fonctionne à l’envers : celui qui a besoin de la confiance de l’autre – mal situé en lui-même – se positionne dans la défiance, s’empêchant par là-même de pouvoir donner à l’autre ce qu’il réclame.
De même le monde familial fonctionne souvent à l’envers : on l’a vu, les parents – avant d’offrir leur confiance à leurs enfants – attendent des preuves de maturité, alors que c’est précisément leur confiance qui pourrait permettre à cette maturité d’émerger.
Entre le parent et l’adolescent, il revient au parent de faire le premier pas, d’ouvrir la voie, de montrer le chemin en donnant à l’adolescent l’exemple d’une confiance, d’une présence suffisamment solide pour qu’il puisse grandir sans avoir constamment à mériter le droit d’être cru.
La phrase : « Je te ferai confiance lorsque tu m’auras prouvé que tu ne me décevras pas » est, à cet égard, profondément toxique et destructrice de toute confiance mutuelle, puisqu’elle fait porter à l’enfant le poids affectif que l’adulte devrait être capable d’assumer par lui-même.
De même celui ou celle qui initie une relation n’a pas d’autre choix que celui de croire suffisamment en son interlocuteur en lui faisant crédit.
Pour qu’un adolescent puisse réellement ressentir cette confiance, il ne suffit pas de la lui déclarer. Il faut aussi du tact, du discernement, une finesse relationnelle qui ne peuvent naître que d’une bienveillance, d’un amour suffisamment profond qui permettra à l’adolescent de sentir, au-delà des mots, qu’on croit véritablement en lui.
Comme ce parent stoïque et attentif qui a compris que pour que les oreilles s’ouvrent il faut que la bouche se vide et qui écoute en silence son adolescent lui faire des reproches sans intervenir : aucune réaction, aucune protestation, aucune justification.
De même on pourra dire qu’entrer en relation, initier une simple relation avec un autre, quel que soit son âge, c’est commencer par lui tendre la main, ce qui revient à se mettre soi-même dans une prédisposition heureuse avec cet autre, de manière à se donner les moyens de pouvoir établir la relation à laquelle on aspire avec lui.
Cette manière de tendre la main à l’autre, de se rendre disponible à lui, n’est ni un exploit, ni un courage, mais la conséquence d’une évidence : puisque l’autre est toujours notre aventure2, nous n’avons pas d’autre choix que celui de lui « faire en confiance » du moins si nous voulons être vivants dans notre relation à nous-mêmes et à lui.
© 2026 Renaud Perronnet. Tous droits réservés
Notes :
1. Lama Denys Teundroup Rinpoche est un maître bouddhiste français de la tradition kagyüpa du bouddhisme tibétain et principal héritier occidental de Kalou Rinpoche. Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Denys_Rinpoché
2. Je reprends là la formule de l’écrivain Yvan Amar : « L’autre est mon aventure. Prendre le risque de l’autre. »
« La confiance est la matière première de celui qui regarde : c’est en elle que grandit la lumière. La confiance est la capacité enfantine d’aller vers ce que l’on ne connaît pas comme si on le reconnaissait. Tu viens d’apparaître devant moi et je sais qu’aucun mal ne peut venir de toi puisque je t’aime, et c’est comme si je t’aimais depuis toujours. »
— Christian Bobin
Pour aller plus loin sur ces thèmes, vous pouvez lire :
- La confiance en soi pour gérer la relation à ses proches
- Pour ne plus avoir peur de la bonté ni de l’impuissance…
- Dois-je forcer mon enfant à réussir ?
- Repérer les principes pernicieux de la pédagogie noire pour y remédier
- Traumatisme et présence
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