Compassion idiote

Réflexion n° 19 :

Une personne que je rencontre régulièrement dans mon cabinet me confiait son malaise quand – à la fin d’une session de « développement personnel » – elle s’est retrouvée face à l’animatrice qui, voulant la soutenir et sans véritablement connaître son histoire, lui a asséné : « en tout cas, il y a une chose dont tu peux être certaine, c’est que ton père t’a aimée. »

Pourquoi cette personne s’est-elle crue obligée d’émettre une telle affirmation ? Si on le lui demandait, elle répondrait à coup sûr : par compassion. Or s’il s’agit de véritable compassion, le cœur ouvert, la personne qui la « reçoit » ne peut pas ressentir de malaise.
On confond souvent la compassion avec une sorte de gentillesse niaise et moralisatrice à la sauce individualiste New Age.

C’est ainsi que Chögyam Trungpa dénonçait le risque de ce qu’il appelait la « compassion idiote », une tendance névrotique (à la mode) à projeter ses propres difficultés sur les autres.
La « compassion idiote » n’est pas une ouverture du coeur, elle est fondamentalement égoïste puisqu’elle se déclenche toujours sur la base du besoin confus de celui qui (parce qu’il ne supporte pas de voir l’autre souffrir), prétend l’aider – en disant sans trop réfléchir ce qu’il croit que l’autre aurait envie d’entendre, ou ce qu’il aurait envie de croire lui-même (en l’occurrence, que son père l’a aimé).

Etty Hillesum, auteure du beau livre « Une vie bouleversée », explique cela finement : « A vouloir modeler l’autre sur l’image qu’on se fait de lui, on finit par se heurter à un mur et l’on est toujours trompé, non par l’autre, mais par ses propres exigences. Et ces exigences sont à vrai dire bien peu démocratiques, mais c’est humain. (…) On ne réfléchira jamais trop à la nécessité de se libérer vraiment de l’autre, mais aussi de lui laisser sa liberté en évitant de se former de lui une représentation déterminée. »

Beaucoup de personnes utilisent leur représentation de l’idéal bouddhiste de compassion pour justifier le mépris qu’elles ont d’elles-mêmes. Vouloir – sous prétexte de résonance émotionnelle personnelle – convaincre un être humain qu’il a été aimé quand il ne l’a pas été, parce qu’on pense qu’il faut être gentil avec lui, est à l’opposé d’une attitude compassionnelle.
La vraie compassion accepte et aime l’autre tel qu’il est sans essayer de minimiser sa souffrance et sans s’en protéger.

© 2014 Renaud & Hélène PERRONNET Tous droits réservés.

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13 réflexions au sujet de « Compassion idiote »

  1. catherine

    Bonjour, cette réflexion tombe à pic, je me suis souvent demandé comment les gens de mon entourage savaient que ma mère m’aimait, et quand je leur demandais mais comment pouvez vous dire cela qu’est ce qui vous fait dire qu’elle m’aimait ? Ils répondaient « on le sent cela on le voit »
    Moi je souffrais et personne ne m’entendait ou ne voulait pas entendre, c’est cela c’était si injuste ce que je vivais que personne ne voulait l’entendre, comme vous dites les exigences des autres n’allaient pas de pair avec mon vécu.
    Merci pour ce site.

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  2. Caroline Bergeron

    Je me suis déjà retrouvée dans une situation comme celle que vous décrivez, face à un ami ou une amie en souffrance sans savoir trop quoi lui dire… Les gens disent parfois des choses du genre « Il ou elle ne m’a jamais aimé! » Parlant de leurs parents, conjoints etc… tout en voulant entendre nos dénégations…! Et moi, dans ces cas-lá, je me sens souvent coupable de ne rien répondre, de les prendre dans mes bras tout simplement… Je me sens coupable comme si je les abandonnais… Mais simultanément je me remémore toutes les choses qui m’on été dites supposément pour m’aider, mais que j’ai ressenties comme autant de négations de ma souffrance… alors je me tais… et je leur donne de l’affection comme je peux…!

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  3. jean michel

    On peut certes déplorer les maladresses, mais il est difficile dans des situations d’incompréhension de conclure à une mauvaise intention. Notre monde n’est visiblement pas beaucoup basé sur l’écoute mutuelle, ce qui n’inspire pas facilement à faire des confidences qui faciliteraient la compréhension. Est ce qu’une réponse maladroite n’est pas un début de dialogue et donc préférable à une prudente indifférence distante ? On est tous sensibles et donc si une situation est mal interprétée par l’entourage on en souffre. On ne peut pourtant pas compter sur soi pour tout résoudre. Faire confiance c’est se rendre vulnérable, mais une entraide passe quand même par le dialogue sincère. Il m’est arrivé fréquemment de croire bien faire, et dans ce cas j’essaye de rester disponible pour rattraper l’erreur si c’est possible et si cette proposition est acceptée. Il m’est aussi arrivé de ne pas être compris, ce qui est fréquent au point que je me demande quand tout va bien si un problème a échappé à mon attention. Nous sommes fragiles.

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Il ne s’agit ni de déplorer des maladresses, ni de juger les personnes en leur attribuant de mauvaises intentions.
      Ces réflexions ont pour but d’aider – ceux qu’elles intéressent – à une prise de conscience afin de ne pas éternellement reproduire les mêmes comportements négatifs et destructeurs.
      Vouloir agir pour le bien de l’autre sans s’interroger préalablement sur la manière dont cet autre ressentira ce « bien » est simplement égocentrique et très imprudent. Légitimer sa maladresse par la compassion est absurde et tout simplement « idiot » pour reprendre le qualificatif de Chögyam Trungpa parce que celui qui maladroitement veut rassurer l’autre pour se faire du bien à lui ne voit pas qu’en vérité non seulement il fait du mal à l’autre, mais en plus il se nuit à lui-même en n’osant pas prendre en compte ses propres blessures parce qu’il en a peur.
      Donc s’il vous arrive de rassurer maladroitement les autres en croyant leur faire du bien, je vous invite (plutôt que de vous en accommoder trop facilement), à vous remettre en cause en soignant vos propres blessures qui ont besoin (comme toutes les blessures) d’être prises en compte et non pas d’être méprisées par votre indifférence.
      N’est-il pas tragique de se servir de sa propre fragilité pour blesser les autres sans le savoir ? N’est-ce pas un comble que de faire du mal aux personnes en voulant leur faire du bien ? Cela ne mérite-t-il pas d’être clairement regardé et décortiqué, du moins pour une personne qui prétend vouloir aider les autres ?

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      1. Brigitte

        Merci Renaud, tu viens de clarifier dans ta réponse à Jean-Michel, cette phrase sur laquelle j’achoppais depuis ce matin : « Beaucoup de personnes utilisent [..] le mépris qu’elles ont d’elles-mêmes. »
        Oui, c’est parce que nous avons souvent tendance à minimiser nos propres souffrances que nous faisons de même avec les autres et tentons de les convaincre qu’ils n’ont pas de raison de souffrir. Il m’a fallu bien du temps pour le voir chez moi et cela m’échappe encore de temps en temps. Merci !

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    2. Brigitte

      Jean-Michel, je me permets de vous partager mon expérience : alors que j’étais en grande souffrance suite à la perte d’une enfant, J’ai eu la grand chance de rencontrer des personnes qui m’ont simplement permis de pleurer sans intervenir hors leur présence bienveillante et cela m’a fait plus de bien que des paroles soit-disant consolantes ou des remontrances qui se voulaient gentilles et raisonnables. J’ai pu aller mieux justement parce que ces personnes m’ont acceptée avec mes pleurs, peurs et questions.
      Cette écoute active et empathique est un baume pour toute souffrance, grande ou petite. Elle demande disponibilité et humilité de la part de celui qui écoute.
      Je voudrais aussi vous dire qu’à mon avis il n’est pas nécessaire de confidences ni de connaître l’histoire de ceux qui souffrent (que ce soit un enfant rencontré quelque part, une vieille personne inconnue, un collègue, pour leur accorder « juste » une écoute active et empathique, qui ne demande ni de conseiller, ni de parler, et surtout pas de trouver des solutions.

      J’espère pour ma part, donner de la vraie compassion à la partie en moi qui souffre, afin de pouvoir en donner aux autres. C’est un apprentissage long et qui demande « intention et attention ».

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  4. jean michel

    Une notion de compassion indépendante des circonstances semble difficile à concevoir. Chaque personne étant différente, on ne peut vraisemblablement que faire ce qu’on peut approximativement et humblement pour être utile sans que ça corresponde tout à fait aux attentes explicites et implicites. Ce qui se révèle différent dans une relation est parfois source de progrès.

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  5. catherine

    Il existe différentes manières de compatir et s’il y en a de maladroites, mon avis est que la pire est celle du « oui, mais non » . Oui, je comprends ta souffrance, mais non tu te trompes il ou elle t’aime tout de même ».
    Sans rentrer dans les détails d’une histoire, la mienne ou celle d’autres, quand même le contact physique (prendre dans les bras) blesse plus qu’il ne rassure, je crois que l’article présenté doit nous faire réfléchir sur notre façon de compatir aux autres.
    J’ai été confrontée dans mon existence à des drames où je me sentais dans l’incapacité de les prendre charge de par ma propre fragilité et je ne pouvais que dire : « il faut vous faire aider, par des personnes qui savent le faire, ne restez pas seuls »
    Merci pour ces divers témoignages.

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  6. Ronan

    Merci Renaud !
    J’adore cet article et votre réponse à Jean Michel.
    C’est lumineux ! Je trouve que de chercher des excuse pour justifier ceci ou cela d’une soit disante maladresse dans une posture d’intervenant ramène à la question de base : est-ce que cet intervenant est bien à sa place ou bien est-il dans une posture de toute puissance ? Car de nos jours, ces intervenants qui ont l’attitude décrite de la posture de l’idiot en arrive à ne plus se poser les questions nécessaires de la relation à l’autre.
    Comme vous le dite si bien « La Réflexion » :
    Mais qu’est-ce qu’une réflexion ? Une réflexion est une attention, un retour de la pensée sur elle-même en vue d’examiner plus complètement une idée, une situation, un problème. (D’après le Petit Robert)
    Ces réflexions – à partir de citation connue ou d’expériences de vie – pour nous permettre de mieux nous comprendre et de mieux comprendre les autres.
    Réfléchir c’est faire un pas vers plus de liberté, pour se donner la possibilité de devenir ce que l’on souhaite devenir.

    Quand on en arrive à ce comportement d’idiot par le « calquage » de stéréotypes New Age, c’est vraiment questionnant. Comment peut on en arriver là ?
    Merci pour l’excellent travail de réflexion que vous nous offrez.
    Bien cordialement

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  7. lilou

    La compassion idiote est une attitude perverse de double consigne. la personne se présente à l’autre comme étant capable d’une écoute et l’empêche de se livrer en contrant ses dires.
    Comme toute attitude de double consigne, cela sème la confusion et, pour l’avoir vécu, moi aussi dans des moments difficiles, je peux vous affirmer que c’est destructeur et que cela rajoute au chagrin.
    Merci Monsieur Peronnet pour vos articles toujours pertinents

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  8. bernadette

    En tant que bouddhiste pratiquante, je me permets quelques commentaires en disant d’abord que les bouddhistes ne sont pas parfaits, qu’il y a aussi – comme partout ailleurs – tous les poisons existants dans les pratiquants du Dharma, tels l’orgeuil, la jalousie, l’avidité, la haine qui sont propres à l’esprit humain. J’ai pu constater également qu’il existe également de nombreux conflits ou jalousies parmi les 4 écoles bouddhistes revendiquant chacune détenir la  » Vérité Suprême  » et méprisant ainsi les pratiquants du Dharma d’écoles différentes. Ce qui m’a fait conclure que la soi.disant vérité suprême est relative pour chacun. Le Seigneur Bouddha enseignait à ses disciples àchacun selon ses moyens et la vérité est différente pour chacun selon sa propre expérience. Ceci dit il ne sert à rien de convertir quiconque. Chacun a sa propre vérité, son propre chemin à suivre. Une vie n’est certainement pas suffisante pour étudier et comprendre la nature de notre propre esprit qui est complexe et influencé aussi par les gênes d’hérédité. Mais pour moi-même, j’aimerais aller jusqu’au bout de ma quête et découvrir par moi-même la compassion qui est inhérente aux êtres humains. C’est un trésor que l’on a en soi mais il faut la retrouver. Les bouddhistes disent qu’il y a une veine de cristal Tsakati qui relie le coeur au cerveau. Bien à vous

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