Ne pas rester à la surface des choses

(Pratique émotionnelle.)

Il y a quelques jours, en ouvrant mon téléphone portable, je suis tombé sur un mail que ma femme venait de m’envoyer. Impulsivement, sans même prendre le temps d’en lire l’objet, je l’ai ouvert. Il contenait une photo à télécharger.

Un clic plus tard, je reconnaissais le hêtre du jardin, splendide avec ses couleurs automnales.

La photo avait été prise de l’intérieur de la maison de telle sorte que le montant de notre porte fenêtre la barrait en son milieu.

Mobilisé par ma prétention esthétique, j’étais incapable de voir autre chose que ce montant qui occupait alors la presque totalité de mon champ de conscience. En fait je ne regardais pas le hêtre mais le montant et, plus je focalisais mon attention sur lui, plus il prenait de l’importance à mes yeux. Je n’ai alors pas pu réagir autrement qu’en disant à ma femme : « Mais pourquoi tu n’es pas sortie sur la terrasse pour faire une photo sans le montant ? On ne voit que lui. »

Se sentant incomprise, elle m’a lancé : « J’étais sûre que tu allais me dire ça. »

J’ai senti aussitôt le besoin de me justifier dans mon for intérieur : elle me cherche ! C’est sûr que cette photo aurait été plus belle sans le montant.

Mais nous en sommes restés là.

 

Ce matin, dans mon bureau, alors que mon regard balayait les « objets » des derniers mails reçus, mon attention a été attirée par l’un d’eux, il y avait marqué : notre hêtre.

J’ai cliqué et vu surgir la photo, sans crier gare. En une seconde je me suis senti submergé par un immense sanglot intérieur. Il y avait là – comme condensée – toute l’incommunicabilité humaine.

La formule de Swâmi Prajnânpad m’est immédiatement revenue à l’esprit : « Personne ne vit dans le monde, tout le monde vit dans son monde. »

Et je l’expérimentais ici et maintenant dans toute sa force émotionnelle.

 

Elle était venue vers moi avec un clin d’œil complice et amical : « regarde notre hêtre comme il est beau vu de chez nous, vu de la maison dans laquelle nous habitons ensemble. »

 

En m’ouvrant à cette émotion, en lui devenant vulnérable, j’ai mesuré à quel point j’étais resté à la surface des choses, enfermé dans le terrier de mon petit moi, incapable de rencontrer l’autre dans son monde à lui, incapable de lui prendre la main qu’il me tendait.

 

Aujourd’hui en regardant cette photo, je peux à ma guise passer d’un monde à l’autre : le monde de l’esthète que le montant agresse et le monde du mari complice de son épouse qui accueille le montant.

Je peux aussi regarder les « choses telles qu’elles sont » : un hêtre aux couleurs automnales ; devant lui une terrasse sur laquelle il y a un fauteuil, une petite table ronde, un pot de fleurs. Au milieu de la photo, un montant qui montre que la photo a été prise de l’intérieur d’une maison.

Rien d’autre, n’est-ce pas ?

© 2015 Renaud & Hélène PERRONNET Tous droits réservés.

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CC BY-NC-SA 4.0 Ne pas rester à la surface des choses par Renaud Perronnet est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'utilisation Commerciale-Partage à l'identique 4.0 .

13 réflexions au sujet de « Ne pas rester à la surface des choses »

  1. Brigitte

    Je suis si touchée par ce témoignage, qui me pousse sur le chemin pour me pencher sur, et j’espère saisir, toutes ces nombreuses fois où je reste à la surface des choses en faisant souffrir les autres et en ratant des occasions de bonheur pour moi. Paradoxalement, que de profondeur faut-il pour voir que là on reste à la surface, de simplicité pour le reconnaître, réparer et le partager. Gratitude !

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  2. Mathilde

    Bonjour, et merci pour cet article que je trouve très vrai. J’aime beaucoup la photo aussi, et on dirait qu’il y a un escalier (on voit une rampe en métal) qui descend vers l’arbre. J’y vois un message caché : pour accéder à « notre être » … il faut parfois savoir descendre de quelques marches !
    En vous souhaitant un bel automne.
    Mathilde.

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  3. miny Jean-Michel

    Sans vouloir provoquer : Et si être dans le vrai c’était aussi exprimer ce qu’on ressent, même si c’est parfois surprenant, voire un peu pénible ? Avec respect et délicatesse le mieux possible selon ce dont on en est capable.

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  4. ledieu

    moi aussi j’aime beaucoup ce texte, il me fait penser à la CNV selon Marshall Rosenberg qui disait « connect before correct », se connecter au besoin de la personne qui envoie la photo avant de dire quelque chose, traduire ce que l’autre montre ou dit par rapport à ses besoins. (ici besoin de complicité dans la beauté d’une vue) voir chaque jour l’impulsivité en moi comme vous l’avez vue le lendemain est un vrai travail d’authenticité, merci pour votre humilité et votre profondeur, je suis abonnée et je trouve vos messages avec joie

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  5. Pimpurniaux

    Bonjour,
    Merci, d’abord émue j’ai pleurée en lisant votre histoire, ensuite je me suis dis que cet arbre est magnifique et aussi les fleurs dans son beau pot, le fauteuil agréable,la petite table et presque en même temps j’ai eu envie de sauter sur le poteau comme une enfant pour monter vers le haut et avoir une autre perspective….
    Je désire rester en éveil et attentive aux deux mondes, et grâce à leur union, de nouvelles possibilités nous serons données pour évoluer, grandir….
    Quand les feuilles tomberont et que le tronc restera avec sa force, que celle-ci de par ses racines profondes soient les nôtres dans nos consciences pour devenir une sève nourrissante.
    Belle journée de vie à vous tous.
    Ariamour

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  6. Madopol

    Très imagée cette pensée et il est vrai que, malgré la complicité qu’un couple peut avoir, ce n’est pas toujours facile de voir toutes les facettes d’un message d’une image ou d’une parole et ta pensée permet d’y réfléchir. Il en va de même pour les relations entre amis ou au travail. L’interprétation peut être faussée. Merci et heureuse de te retrouver.

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  7. pascale

    Larmes silencieuses, sanglots du cœur broyé, voilà ce qui m’étreint en lisant « il y avait là – comme condensée – toute l’incommunicabilité humaine ». Merci pour ce partage. Oui, passer d’un monde à l’autre pour ne plus être prisonnier du sien. Pour être heureux en toute simplicité.

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  8. Marie

    Merci de nous rappeler que nous sommes avant tout des hommes et des femmes que nous sommes ce que nous sommes et que pour se comprendre il faut essayer de s’ouvrir. Et je trouve cela beau d’oser dire que nous sommes avant tout des êtes humains que l’on peut faire des erreurs mais qu’il nous suffit de s’ouvrir à l’autre pour l’aimer.

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  9. Pimpurniaux

    Bonjour à vous tous,

    A l’arrière de mon appartement, perchée au 5ème étage, de ma terrasse je vois beaucoup d’arbres et ce matin, je les regarde avec respect, amour.
    Toutes les feuilles avec de multi-couleurs en passant du jaune, orange, vert, rouge.. m’émerveilles et me donne envie de danser avec leurs reflets sur une musique douce et joyeuse pour m’envoler avec elles et nous rencontrées pour vivre un moment d’éternité.
    Nous sommes tous à nos occupations diverses et bon courage à chacun, je vous dis belle journée.
    Ariamour

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  10. marianna

    Bonjour, je dirais sur cette histoire que nous laissons trop vite le mental répondre à la place de notre coeur. Le coeur lui, aurais répondu « merci pour l’envoi de notre si bel arbre », notre réalisation est merveilleuse en automne. Dur dur ce mental, il nous fait défaut souvent c’est important d’en prendre conscience. Toujours du plaisir à vous lire et moi sa me donne des idées pour travailler toujours mon esprit dans la bonne direction.

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  11. Muriac

    Très intéressant…même d’un point de vue créatif! Finalement, votre femme a su sortir du cadre 😉 et percevoir autre chose, en-dehors du réflexe esthétique somme toute assez banal 😉 En outre, votre capacité à prendre du recul peut être aussi reliée à la position de l’artiste. Et pourquoi pas une série de photos « Jardin vu de l’intérieur » ?
    Au plaisir de vous lire…

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  12. Anne

    Bonjour,
    J’ai regardé la photo et ensuite…. j’ai commencé à lire le texte puis j’ai eu besoin de regarder à nouveau la photo, parce que curieusement je n’avais pas vu le montant ! oui il y avait bien un truc devant qui gênait un peu, mais derrière c’était tellement beau !
    D’une autre façon, je viens de comprendre moi aussi la difficulté de communiquer quand on ne voit pas la même chose. Ne voir « que » le barreau ou ne pas le voir du tout, nous en sommes au même point, au final… Monsieur Perronet.
    Merci de me permettre par ce texte cette prise de conscience.
    Belle journée !

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  13. FLEUR

    Merci pour cette belle expression de soi et de l’autre. J’aime beaucoup cette phrase du petit Prince : « l’essentiel est invisible aux yeux, on ne voit bien qu’avec le coeur ». Hermétique pour moi à l’origine? car j’avais du mal enfant à imaginer les petits yeux du coeur, j’ai fait cette phrase mienne, en tant qu’adulte, car elle m’a sortie de mon enfermement car j’ai compris qu’en partageant le monde de l’autre (privilège accordé grâce au partage), j’avais accès à un supplément de vie. Cette échappée belle hors de moi même me permet de relativiser mes propres points de vue et m’autorise un travail sur la tolérance.
    Merci à vous pour ce merveilleux enseignement délivré tout au long de vos articles, vous nous conviez en permanence à une remise en question, salutaire face au sentiment que la vie nous doit tout.
    Je citerai pour finir une phrase de Victor Frankl : « L’important n’est pas ce que nous attendons de la vie mais ce que nous apportons à la vie. Au lieu de se demander si la vie a un sens, il faut s’imaginer que c’est à nous de donner un sens à la vie, à chaque jour et à chaque heure ».

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