Aimer inconditionnellement son enfant

un antidote à « qui aime bien châtie bien »

Ou comment ne plus être mené par la peur dans l’éducation de son enfant ?

« Sans amour, le monde serait inanimé. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî

Préambule

Un tel titre pourra sembler exagéré et provocateur à certains, mais dans un monde qui le plus souvent conditionne l’éducation à la peur, il m’apparait juste de proposer aux parents une réflexion sur la manière dont ils croient aimer leurs enfants. Peut-être pour leur permettre de découvrir qu’ils les aiment plutôt mal et – l’ayant découvert – de les motiver à avoir le goût de les aimer davantage et mieux.

C’est-à-dire de les aider à se laisser toucher par ce qu’ils font subir à leur enfant quand ils leur demandent une obéissance inconditionnelle basée sur leurs angoisses de parent. L’objectif étant de leur permettre de découvrir que ce n’est que l’amour inconditionnel qui pourra – peut-être – un jour, permettre à leur enfant d’être heureux.

Les besoins propres de l’enfant

Une jeune plante a besoin de puiser dans le sol à travers ses racines les substances, les nourritures qui lui permettront  de se développer ; si elle ne les trouve pas, elle s’étiolera et mourra.

Il en est de même pour l’être humain. Pour devenir solide et capable de gérer l’adversité et les épreuves de la vie quand il sera devenu grand, un être humain a besoin d’avoir rencontré – enfant – un être (ou plusieurs) sur lequel il aura pu s’appuyer, un être en qui il aura pu avoir pleinement confiance.

Pour un enfant, la confiance en son parent est le terreau qui permettra le développement harmonieux de sa personnalité propre.

Si – au moment où il se construit – l’enfant s’appuie sur des personnes qui ne sont pas solides, il ne peut pas pousser droit et reste « en friche » donc en manque de reconnaissance de son potentiel (qui ne demande qu’à croître et n’a pas les bonnes conditions pour le faire)[1].

Réussir la dépendance

Un enfant est – par nature – un être dépendant qui s’appuie sur les adultes de son entourage pour se construire. Pour pouvoir un jour devenir un adulte autonome, capable de s’appuyer sur lui-même (de trouver les forces en lui-même), il lui faut avoir préalablement « réussi » sa dépendance, cela revient à dire qu’il lui aura fallu pouvoir prendre appui sur au moins un tuteur fiable, c’est-à-dire suffisamment solide.

Un enfant a besoin d’amour pour se développer (comme une plante a besoin d’eau), un amour, qui lui permettra de grandir en étant en paix avec lui-même. Pour que l’enfant puisse recevoir cet amour, il faut le lui montrer et c’est là où – le plus souvent – les choses se compliquent car il n’est pas toujours facile de faire sentir à un être dépendant que nous l’aimons, surtout si sa dépendance nous pèse.

S’il ne se sent pas aimé, l’enfant dépendant développe en lui des espaces de manque, des espaces « en jachère » qui n’ont jamais pu être ensemencés ni plantés, des pans entiers de lui-même en souffrance qu’il est incapable de comprendre et qui parce qu’ils n’ont pas été compris ne peuvent pas être acceptés, restent en demande en le sollicitant inconsciemment (parce que tout ce qui nous a brûlé un jour et que nous avons soi-disant oublié, reste en nous et a besoin d’être écouté et pansé pour ne plus nous être hostile).[2]

C’est ainsi que beaucoup d’ex enfants devenus grands errent en souffrant, s’en veulent et se perdent, compensent et renoncent à eux-mêmes, incapables de comprendre la nature profonde de leurs blessures.

Enfant gâté ou enfant aimé ?

Les parents craignent d’être « bons » avec leurs enfants, ils croient souvent préférable de ne pas leur montrer leur amour véritable, de peur que celui-ci ne les gâte. Or – comme l’écrivait Oscar Wilde[3] –« Ce n’est pas ce qui est parfait mais ce qui est imparfait qui a besoin de notre amour. »

L’amour véritable ne peut pas gâter, l’amour ne peut pas corrompre, la bonté ne peut pas faire de mal, elle remplit et participe à la construction d’un psychisme et d’un monde émotionnel en développement. C’est en se sentant touché par la bonté de son parent qu’un enfant développe harmonieusement sa sensibilité, son humanité.

L’amour qui gâte, l’amour qui rend l’enfant arrogant et ingrat n’est pas de l’amour, c’est de l’abus, c’est la rançon dévoyée de ceux qui – craignant de donner l’amour – compensent et corrompent en gâtant l’enfant. Un enfant gâté n’est pas aimé, il est corrompu. Pourquoi ? Parce que n’ayant pas reçu ce dont il avait le plus besoin de la part de ceux qui ont le privilège de l’accompagner, il ne peut que s’appauvrir.

Un parent maladroit (qui ne sait pas comment aimer son enfant), attise en lui-même le besoin de compenser ses propres maladresses, ses propres gaucheries et, pour réguler la mauvaise conscience qu’il ressent de manière plus ou moins diffuse, il abuse de son enfant en le gâtant. Combien d’enfants ont reçu des cadeaux en remplacement de la présence et de l’écoute de leurs parents ? Combien d’enfants sont constamment achetés par leurs parents ?

Répondre à un besoin de l’enfant c’est l’aimer (c’est-à-dire être présent et attentif à lui) ; le gâter c’est se faire plaisir à soi-même, c’est lui donner ce dont il n’a pas besoin mais qu’on préjuge (sur la base de nos ressentis personnels) qui lui ferait plaisir. Gâter n’est pas se « mettre à la place de l’enfant » mais l’inverse, c’est se servir de lui, l’acheter, pour son propre compte. En fait – en gâtant leurs enfants – les parents leur montrent inconsciemment leur impuissance à les aimer.

L’amour conditionné

Beaucoup de parents sont devenus maladroits et frileux avec l’amour comme avec la bonté. N’ayant le plus souvent reçu qu’un amour conditionné lorsqu’ils étaient eux-mêmes enfants, ils ne peuvent donner qu’un amour conditionné. Je t’aime, à condition que tu fasses ce que je te dis de faire, je t’aime à condition que tu deviennes ou que tu sois celle ou celui que j’ai décidé que tu deviennes ou que tu sois.

Ils ne savent pas comment s’y prendre pour aimer ceux qu’ils ont pour mission d’aimer afin qu’ils deviennent les femmes et les hommes équilibrés de demain. Conditionnant l’amour pour leur enfant à leur besoin qu’il leur obéisse, ils trahissent leur amour au moment même où ils croient le donner.

Mais, me direz vous, si je montre à mon enfant que je l’aime alors même qu’il fait des bêtises, mon amour ne risque-t-il pas d’être pris par lui comme un encouragement à faire ou à continuer de faire des bêtises ? Et c’est à ce niveau que manipulés par nos propres craintes que notre enfant ne devienne pas ce que nous souhaitons qu’il devienne (et cela avec l’alibi de le vouloir « pour son bien »), nous lui retirons l’amour dont il a tant besoin pour se développer harmonieusement.

Avoir peur ou aimer, il nous faut choisir.

Oubliant que l’enfant est « un autre que nous », nous projetons sur lui nos propres besoins ou désirs d’enfants qui ont été négligés : nous le poussons par exemple à jouer du piano parce que nous en avons été empêchés, alors que ce n’est pas sa demande, et que son désir de faire de la batterie est nié.

Nous conditionnons l’amour que nous lui devons à ses comportements et surtout à son obéissance. L’amour devient ainsi inséparable du chantage et devient de « l’amour ordinaire », s’il est vrai que nous aimons généralement les autres à la mesure de la manière dont ces autres prennent soin de nos propres besoins. Non pas je t’aime, mais je t’aime parce que tu m’aimes ou tant que je me sens aimé par toi.

C’est ainsi que le plus souvent le parent croit aimer son enfant alors qu’il n’aime que lui-même puisqu’il conditionne son amour à la propension qu’a son enfant à respecter ses propres besoins de parent.

Mais alors qu’est-ce que l’amour ? Qu’est-ce qu’aimer ?

Nous le découvrons, aimer demande de respecter l’autre « tel qu’il est ». Pour exister, l’amour a besoin de n’être conditionné à rien. L’amour aime, c’est tout.

Une mère, un père, aime son enfant que sa chemise soit propre ou sale, qu’il pleure, qu’il soit en colère ou qu’il chante dans un moment de gaieté. Un parent continue d’aimer son enfant qui lui ment[4]ou même qui l’a volé. Vous l’avez compris, un parent ne fait pas sentir à son enfant qu’il l’aime « à condition » et, parce que celui-ci se sent aimé, il se remplit, se remplissant, il s’équilibre et devient de plus en plus mature et autonome.

L’amour qui permet le bonheur

Un être qui devient mature, est un être qui apprend à gérer l’adversité de la vie, un être qui devient moins dépendant des autres et plus aisément responsable de lui-même.

En fait un être qui se sent aimé demande et a besoin de bien peu de choses, il devient adulte, ce qui signifie moins dépendant des besoins des autres comme de ses propres besoins. Il s’adapte en apprenant à ne pas faire de ce qui lui arrive « un problème ». En réalité il accède peu à peu au bonheur. (Le bonheur est un sentiment d’accomplissement dans la durée qui est très différent de l’agréable dans l’instant dont parle le plaisir.)

Permettre à son enfant d’avoir accès au bonheur passe par oser lui faire sentir que quoi qu’ils fasse il sera aimé. Ce sentiment – s’il le vit – lui permettra d’avoir la certitude que quoi qu’il lui arrive il aura sa place. (Un enfant qui se sent aimé ne fuira par exemple jamais sa vie dans les anesthésiants ou les drogues, il assumera son destin.)

L’amour de son enfant commence donc par l’acceptation inconditionnelle de son comportement, non pas parce que celui-ci nous plaît nécessairement, mais parce qu’il l’a eu.

Faire sentir cela à son enfant lui permettra de ne pas se sentir écartelé entre ce qu’il a été et ce qu’il devrait être, cela lui permettra de ne pas se sentir divisé. Car c’est toujours sur la base de notre réunification que nous devenons capables de voir nos propres éventuelles erreurs. Un être divisé vit dans la peur et la peur pousse au déni[5]. La peur empêche d’accéder à la vérité des choses telles qu’elles sont ou ont été.

Accéder au respect de soi-même et des autres

C’est alors que nous pouvons expliquer et faire sentir à notre enfant, (parce que nous lui avons préalablement fait sentir que nous acceptons inconditionnellement le comportement qu’il a eu), que son comportement « ne se fait pas », parce qu’il n’est pas approprié à la situation.

En commençant par aider l’enfant à se désidentifier de son comportement, nous l’aidons à reconnaître le comportement éventuellement inapproprié qu’il a eu sans avoir le besoin de le culpabiliser. Évidemment cela sera beaucoup plus facile pour nous si nous nous sommes préalablement entrainés à reconnaître nos propres erreurs avec facilité et en famille.

C’est parce qu’ils aiment leurs parents et se culpabilisent que certains enfants ne dorment plus en se sentant responsables de leurs divorces, par exemple, alors que d’autres se révoltent en fuguant et que d’autres encore deviennent les premiers de la classe en se focalisant sur leurs études pour oublier et apaiser ainsi une souffrance insupportable.

Un enfant non culpabilisé a appris à « reconnaître les choses telles qu’elles sont », il reste à l’aise pour reconnaître juste « ce qui s’est passé », il n’est pas prisonnier d’une émotion qui lui dicterait qu’il « n’aurait pas dû » agir comme il a agi[6]. S’il a agi comme il a agi c’est parce que (au moment où il a agi), il ne pouvait pas agir autrement[7]. Quand il n’y a plus de procès d’intention, quand il n’y a pas de chantage à la punition mais à l’inverse une complicité avec son parent, pour l’amour de la vérité (voir ensemble tranquillement les choses telles qu’elles se sont passées), un enfant peut alors aisément réfléchir à ce qui s’est passé. Ne vivant plus dans la peur, il ne se ferme pas et reste accessible.

Ce n’est pas parce qu’il est maladroit qu’un enfant a laissé tomber la bouteille de sirop dans la cuisine, mais parce qu’il n’a pas senti qu’elle était si lourde et ne l’a pas prise à deux mains. Oui, tu vois, si tu la prends de cette manière elle ne risque pas de tomber.

Aimer et respecter son enfant c’est l’aider à regarder les conséquences de ses actes sans avoir le besoin d’éprouver de la culpabilité[8].

Il ne s’agit donc pas de conditionner l’amour à l’obéissance (je t’aime quand tu t’y prends comme je pense bien pour toi que tu t’y prennes), mais de créer un climat d’amour et de compréhension tel que, se sentant libre et aimé, l’enfant ne craindra pas de regarder avec son parent les conséquences de ses actes.

Apprendre la loi

C’est dans cette ouverture, dans cette accessibilité que nous pouvons lui apprendre la loi et les limites. Loi et limites qui sont les mêmes pour tous. Donc il s’agit de commencer par leur montrer que nous les respectons nous aussi. Nous faisons attention au feu nous aussi, parce qu’il brûle tout le monde, c’est la loi. Ce n’est, par exemple, pas judicieux d’interdire à son enfant certains écarts de langage et de se les permettre à soi-même en sa présence. Si on les interdit à son enfant on se les interdit à soi-même évidemment. C’est cela être conséquent et éduquer par l’exemple.

Découvrir avec lui le monde, ses us et coutumes, ses vérités et ses paradoxes, ce qui se fait et ne se fait pas. Quand un enfant sent son parent (par lequel il a besoin de se sentir aimé), en paix et adapté au monde dans lequel il vit, il s’adapte lui aussi, à condition que ce parent lui fasse sentir qu’il l’aime quoi qu’il fasse, (bien sûr cela sous entend que nous nous aimions nous-mêmes quoique nous fassions, ce qui n’est pas toujours gagné !)

Ce cadre relationnel devient alors le meilleur moyen de lui apprendre les limites à ne pas dépasser. Un être qui n’a pas peur reste ouvert. Restant ouvert, ne ressentant pas le besoin de se protéger, il sait qu’il peut parler, comprendre et se comprendre, il apprend et s’enrichit à travers ses expériences.

La souffrance d’un être mal aimé, abusé, trompé, manipulé, le condamne le plus souvent à répéter avec les autres ce qu’il a lui-même subi, donc à ne pas respecter la loi humaine et primordiale des hommes qui est fondée sur une éthique de réciprocité (ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’il nous fasse), à moins que justement, il n’ait découvert et appris, avec un autre, l’amour inconditionnel.

L’amour inconditionnel

L’amour inconditionnel éduque et redresse le cœur blessé de ceux qui se sont sentis mal aimés, ou pas aimés du tout, à partir du moment où ils le ressentent.

Comme le dit Marie de Hennezel[9],« On est toujours l’obligé de celui qui s’abandonne à nous avec confiance. »Si nous devenons vulnérables à notre enfant en lui faisant sentir la confiance que nous avons en lui et en notre amour pour lui et qu’il le ressent, cet amour agira irrésistiblement sur lui en lui permettant de s’ouvrir. Et si cela ne fonctionne pas, c’est que l’amour que nous lui montrons n’est pas assez fort.

Quand nous sentons l’autre ouvert, bienveillant et vulnérable, nous n’avons pas de raison de nous fermer ou de nous replier sur nous-même, nous nous ouvrons à notre tour.

Ceux qui le savent sont ceux qui ont osé en faire l’expérience.

La vraie question

Dès lors la question devient : Comment alors allons-nous parvenir à faire ressentir à notre enfant que nous l’aimons, que nous l’acceptons « tel qu’il est », donc inconditionnellement ?

Comment allons-nous faire sentir à notre enfant que nous l’aimons quand il rage ou quand il pleure ?

Celui qui aime ne demande pas, il donne ; s’il donne vraiment, comment pourrait-il se sentir blessé par celui à qui il donne ? Il est prêt à ce que celui à qui il donne ne reçoive pas, il ne lui en veut donc pas de ne rien avoir reçu quand il s’y est pris – sans doute maladroitement – avec lui. Il reconnaît ses erreurs comme ses maladresses quand il se retrouve en échec, il persévère dans son intention de donner et ne se lasse pas de tenter de mettre en œuvre une nouvelle stratégie, un nouveau comportement pour que son enfant reçoive enfin l’amour inconditionnel qu’il veut lui donner[10].

En disant, par exemple, à son enfant « T’es pas beau quand tu pleures » (ou quand tu es en colère), nous le divisons contre lui-même ; ce faisant, nous amplifions sa souffrance. Nous amplifions la souffrance de notre enfant parce que nous nous sentons blessés par lui sous le prétexte qu’il n’est pas comme nous voudrions qu’il soit (ici, que cela nous fait de la peine de le sentir triste ou que cela nous énerve de le sentir nerveux). Ce que nous pouvons lui dire, c’est par exemple : « je vois que tu pleures ou que tu es en colère, d’accord, si tu as besoin de moi, si je peux t’aider, je suis là ». C’est tout.

Être là, à l’écoute, sans forcer la confidence, sans chercher à expliquer, avec la patience d’attendre que l’enfant fasse (ou non) appel à nous.

La vertu de la patience

Nous comprenons que pour que des parents deviennent capables de ne pas utiliser l’amour comme un outil de chantage, il faut qu’ils soient patients. La patience est une vertu nécessaire à l’amour. Un proverbe dit que c’est avec de la patience que le verger devient confiture…

En fait ce n’est pas le comportement de l’enfant qui rend les choses difficiles mais notre impatience, notre désir d’obéissance immédiate. « Quand je te dis quelque chose, tu obéis, c’est tout. » Et c’est la vision de notre désir de toute puissance et de domination (et les catastrophes qu’il entraîne) qui nous aidera à devenir patient. Tant que nous justifions notre impatience par le devoir d’obéissance de l’enfant, nous nous empêchons de progresser. En réalité la question est moins de savoir que notre enfant doit obéir que de nous interroger sur ce que nous faisons, sur la manière dont pouvons nous y prendre, quand il n’obéit pas.

La moniale bouddhiste Pema Chödrön[11]affirme que la patience ne s’apprend pas dans la sécurité et précise que la patience implique que l’on ait le désir d’être vivant au lieu d’essayer de rechercher l’harmonie. Une telle remarque est d’abord surprenante ; et en y réfléchissant nous pouvons reconnaître qu’aimer c’est être vivant, et oser choisir entre notre volonté de puissance et le bien-être de notre enfant. C’est notre besoin d’harmonie et de sécurité qui nous pousse à employer de mauvais moyens pour nous faire obéir. En fait notre impatience est toujours liée à une blessure personnelle (le moi qui ne supporte pas une chose et veut la faire cesser le plus vite possible), blessure qui trouve forcément son origine dans la manière dont nos propres parents ont exigé notre obéissance, en usant de violence souvent. Ils ont  instauré un rapport de force qui a créé un refoulement de notre élan vital (force de vie) qui – ici maintenant – revient en force, en nous faisant croire qu’il nous faut renoncer à notre tour à l’habileté de l’amour au profit de la domination.

Dans un tel contexte, l’enfant est toujours perdant, c’est pour cela que l’amour a un tel besoin de patience et que cette patience, pour exister et s’installer en nous, demande que nous devenions beaucoup plus clairs avec nos motivations.

Il est donc maladroit pour la relation et pour l’épanouissement de l’enfant qu’un parent attende que son enfant lui obéisse ; un parent reste prêt à tout parce qu’il sait que son enfant – qui ne lui appartient pas – est « un autre que lui », un enfant.

Conditionner l’amour à l’obéissance est donc une maltraitance[12]. Et cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas que l’enfant obéisse à certaines règles, clairement exprimées, ce qu’il fera volontiers s’il se sent aimé.

Cela veut dire que pour qu’elles soient à l’endroit, donc pour le développement harmonieux de l’enfant, les choses ne doivent pas être forcées, elles doivent venir de l’expérience directe de l’enfant. Au parent d’être disponible à ces expériences à travers sa bienveillante patience.

Après lui avoir expliqué – avec amour – la manière dont il peut tenir la bouteille de sirop pour qu’il ne la fasse pas tomber, le parent aimant peut espérer qu’il ne la fasse plus tomber mais ne pas l’attendre. Elle retombera peut-être deux ou trois fois jusqu’au moment où l’enfant aura intégré (sans stress) comment il peut la tenir pour qu’elle ne tombe pas.

Comment se sentir blessé par le comportement d’un être duquel on n’attend rien qu’il ne puisse donner à son âge ? Personne ne demanderait à un enfant de trois ans de faire une multiplication, ni à un enfant de dix ans de lire et de comprendre un manuel d’astronomie ? Le cerveau d’un enfant, ses capacités d’apprentissage, se développent année après année et les adultes ont souvent tendance à demander l’impossible (sans réfléchir ni se renseigner sur, par exemple, le fonctionnement des neurones miroirs dans le cerveau des enfants[13]).

Être parent

De même qu’un fleuve s’écoule toujours vers la mer (et jamais l’inverse), les parents sont faits pour donner et les enfants pour recevoir[14]C’est la loi. Les parents qui veulent prendre ou attendent que leur enfant leur donne sont des parents dysfonctionnels et toxiques (parfois même pervers et incestueux).

Le parent aimant est celui qui – parce qu’il n’attend rien de lui – peut aimer inconditionnellement son enfant.

C’est à partir de cet amour inconditionnel que son enfant découvrira les limites à ne pas dépasser.

Et c’est ainsi que n’attendant rien de celui qu’il sait aimer, le parent recevra tout de lui : son amour en retour.

Illustration :

Merci à Valérie Parize.

Notes :

[1]Lire à ce sujet mon article : « Comment parvenir à guérir de son enfance ? »

[2]Lire à ce sujet mon article : « Esquiver ou digérer »

[3]Lire sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Oscar_Wilde

[4]Lire à ce sujet mon article : « Enfant menteur, parent qui fait peur. »

[5]Lire à ce sujet mon article : « La division contre soi-même. »

[6]Lire à ce sujet mon article : « Culpabilité et amour de soi. »

[7]Lire à ce sujet mon article : « Comment gérer celui qui dit du mal de nous ? Sommes-nous volontairement méchants ? »

[8]Lire à ce sujet mon article : « La vie n’est pas injuste mais elle est cruelle. »

[9]Lire sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_de_Hennezel

[10]Lire à ce sujet mon article : « Comment sortit de sa toxicité de parent ? »

[11]Lire sur Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pema_Chödrön

[12]Lire à ce sujet mon article : « Réponses aidantes ou maladresses nuisibles. »

[13]Lire à ce sujet mon article : « Pourquoi sommes-nous agressifs avec nos enfants et comment y remédier ? »

[14]Lire à ce sujet l’article : « Être un parent acceptable. »

© 2018 Renaud & Hélène PERRONNET Tous droits réservés.

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13 réflexions au sujet de « Aimer inconditionnellement son enfant »

  1. Anaïs

    Un très bel article qui me touche profondément.

    Cela fait maintenant 4 ans que j’ai commencé à m’intéresser à la parentalité bienveillante. C’est un vrai chemin de guérison mais il n’est pas facile à suivre. Car il est bien difficile de s’aimer inconditionnellement soi-même quand on n’a pas eu la chance de l’être petit… La pression sociale est forte envers l’obéissance des petits aussi, et cela n’aide pas.

    J’ai trois petits garçons pleins de vie. Je trouve que je manque de patience avec eux. Leur niveau sonore me stresse physiquement, alors je m’isole (j’ai dû faire silence toute mon enfance pour ne pas gêner et en ai souffert, alors j’essaye une autre stratégie. Et leur exprime aussi mon besoin qu’ils baissent le volume.)

    Je suis effectivement en recherche d’harmonie, c’est même un fondement dans mon existence. Et il est tout à fait vrai que mon impatience y puise sa source. Cela me plaît beaucoup, cette idée de désir d’être vivant à la place! J’ai réussi ces derniers temps à me sentir entièrement vivante et j’en ai ressenti une paix immense!! Je vais donc creuser cette piste. Peut-être que c’est ça que nous enseignent sans cesse nos enfants finalement: à être vivants.

    Merci pour vos magnifiques articles que je trouve toujours très inspirants (je me suis permis de vous citer sur mon blog).

    Belle journée à vous,
    Anaïs R.

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  2. barbara

    Bonjour. Je trouve moi aussi cet article vraiment magnifique et plein de ressources… il est encourageant et donne plein de pistes de compréhension et d avancement. Merci beaucoup.

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  3. BERNETIERE

    Je trouve d’habitude vos réflexions justes, raisonnables et elles me permettent souvent de prendre du recul sur mes perceptions des différentes situations traitées; mais aujourd’hui une de vos phrases m’a interloquée et stoppée net dans ma lecture : « un enfant qui se sent aimé ne fuira jamais sa vie dans les anesthésiants et la drogue; il assumera son destin. » Quelle accusation pour les pauvres parents d’un drogué ou d’un alcoolique ! A l’heure où 50 / 100 de nos jeunes ont déjà touché au canabis et plus encore au tabac et à l’alcool, vous osez ce verdict simpliste : c’est qu’ils sont mal aimés par leurs parents !
    Décevant…

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Regardons les choses de plus près.
      Si j’explique qu’il faut manger chaque jour 4 fruits et légumes pour garder la santé, ce sera culpabilisateur pour ceux qui s’en voudront de ne pas le faire. Nous pouvons tous nous faire du mal avec ce que nous lisons à partir du moment où nous nous en servons contre nous-mêmes.

      Je vous invite donc à faire la différence entre ce que j’ai écrit et la manière dont vous vous servez de ce que j’ai écrit. Si vous vous servez de ce que j’ai écrit contre vous, c’est parce que vous culpabilisez de vos propres comportements vis-à-vis de votre enfant.
      La culpabilité est une émotion négative qui se retourne contre vous, vous pousse au désespoir et vous accable.

      Pourquoi un enfant qui se sentirait relié à sa famille et aimé par elle devrait-il utiliser des produits pour la fuir, pour fuir la vie ? L’utilisation de produits anesthésiants et de drogues n’est-il pas le symptôme d’un profond mal de vivre que tant d’adolescents vivent aujourd’hui ? Beaucoup d’ados ne se perdent-ils pas parce qu’ils n’ont pas d’autres repères que ceux donnés par certains de leurs pairs perdus eux aussi ? Le rôle des parents n’est-il pas de donner des repères à leurs enfants de manière à ce qu’ils ne se laissent pas séduire par certaines sirènes ?

      Personne n’a le droit de dire à un père ou à une mère qu’il n’aime pas son enfant. Par contre et c’est bien souvent là le drame, beaucoup d’enfants se sentent mal aimés et incompris par ceux qui ont pour mission de les aimer.
      Dès lors la question est de savoir comment s’y prendre pour que l’enfant puisse se sentir aimé davantage : cela revient à dire travailler à renforcer la relation plutôt qu’à vous en vouloir. Les « drogués et les alcooliques » n’existent pas, ce qui existe ce sont des enfants qui souffrent et se perdent.
      Alors – courage – je vous invite à prendre la question à l’endroit : comment vais-je m’y prendre pour créer du lien et une véritable relation de proximité avec mon enfant de manière à ce qu’il se sente aimé inconditionnellement par moi ?

      Répondre
      1. maja

        Nous savons maintenant depuis les travaux du Dr Alexander que ce qui pousse à la consommation de produits dits addictifs c’est la qualité de notre environnement et plus précisemment la qualité de nos liens sociaux or nous parents en tant que figures d’attachements nous sommes les premiers garants de la qualité de ces liens.

        Donc cette phrase est plus que sensée, j’invite à regarder cette courte video de vulgarisation scientifique qui explique le phénomène d’addiction.

        Répondre
  4. Lisa

    Article sensible, émouvant et intéressant.
    Une critique néanmoins (enfin, je ne pense pas que cela en soit une finalement tant le verbe gâter est polysémique (ex: corrompre, avilir, nuire, altérer, détériorer, endommager gravement …et se montrer très attentionné(e) et prévenant(e) ;)) : on peut gâter ses enfants en les ouvrant à des choses auxquelles il n’existait aucune filiation (ni familiale, ni psychique, ni financière) quand notre famille/nos éducatrices/éducateurs, les personnes du moins nommé(e)s comme tel(le)s aux yeux de la loi étaient indigents sur beaucoup de plans, émotionnellement et financièrement au moins!
    C’est un ravissement que de pouvoir offrir à ses enfants ce que l’on n’a pas eu 🙂

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  5. PascaL

    La loi d’amour qui dit que « Les parents sont faits pour donner et les enfants pour recevoir » est-elle énoncée dans un livre ou texte ancien? Ou bien, suite à l’évolution de la société ou de la culture occidentale trouve-t-elle sa source dans des textes ou des lois plus récentes?
    Elle me plait bien comme repère pour continuer ma route avec ma famille.
    Merci.

    Répondre
    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Si – comme le disait Martin Buber – la tâche de vie de l’être humain est bien « l’actualisation de ses possibilités uniques, sans précédent et jamais renouvelées », la tâche des parents, et en particulier du père, est d’aider son enfant à réaliser cette actualisation. (A l’inverse du père incestueux qui, parce qu’il se sert de son enfant pour lui-même, l’en empêche.)
      Cette « loi d’amour » comme vous dites est donc étroitement liée à cette Loi de vie qui interdit l’inceste : si le parent ne prend pas l’enfant pour lui-même, il aime inconditionnellement son enfant c’est-à-dire qu’il s’offre à lui à travers son rôle de parent en l’accompagnant dans sa réalisation, tout au long de son actualisation.
      Je crois que c’est pour permettre cela que les parents sont faits pour donner et les enfants pour recevoir.

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  6. Mathilde

    Bonjour et merci pour cet article que je trouve très juste. Je comprends que, puisque aimer vraiment (son enfant ou un autre proche), est un chemin pour la plupart des gens, qui doivent apprendre ce que l’on ne leur a pas montré, il y a des erreurs, des choses que l’on regrette. Comment faire avec celles-ci, face à son enfant ? (Est-ce utile de lui dire que l’on aurait du agir autrement, ou mieux vaut continuer sa route et essayer de faire mieux la prochaine fois ?). Je me demande aussi comment se situer par rapport aux autres proches (père, mais aussi grands-parents) de l’enfant. J’ai un jeune neveu (1 an), et je suis allée le garder avec ma mère la semaine dernière. Au cours de cette semaine, j’ai vu que, à la fois sa mère à lui, mais aussi ma mère (donc sa grand-mère), avaient parfois des comportements pas aimants ou mal aimants vis à vis de lui (ex : ce que vous citez « t’es pas beau », alors qu’il pleurait, et aussi lui donner un bain trop froid et dire que « ça va, ce n’est pas trop froid », alors que je n’ai pas rêvé il trouvait l’eau trop froide et boudait alors que d’habitude il joue). Comment faire, quand c’est son enfant, pour le protéger tout en ne le privant pas de personnes qui sont, le plus souvent, des ressources très positives pour lui, sans rentrer dans des discours que ces personnes ont tendance à mal prendre (ex : ma mère est persuadée que, puisqu’elle a réussi à élever 4 enfants, elle « sait y faire », sans voir que la façon dont elle nous a élevés, si elle était « correcte », certes, n’est plus celle dont on veut élever des enfants aujourd’hui). Idem par rapport au père, comment faire quand on n’est pas d’accord avec sa façon d’agir, mais qu’on ne veut pas le mettre mal à l’aise, et donc encore plus maladroit ?
    Merci d’avance de vos réponses.

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Les erreurs, il faut apprendre à les assumer puisque nous ne pouvons pas ne pas en faire. L’important est aussi notre intention et notre détermination à nous laisser toucher par les besoins de notre enfant donc à écouter ce que dit notre coeur.
      L’important est votre attitude vis-à-vis de l’enfant, vous n’êtes pas responsable de celle des autres. Si votre attitude est différente et bienveillante, l’enfant sentira la différence (souvenez-vous de votre enfance à vous, ne sentiez-vous pas la différence entre les personnes ?)
      Comme toujours dans la vie il faut choisir… en tout cas c’est un bon choix que celui de soustraire un enfant à une personne manipulatrice et maltraitante quand on le peut, ne croyez-vous pas ?
      C’est parce qu’on cherche à être « bien vu » par un être qu’on ne trouve pas – en soi – la force de ne pas se soumettre à lui…

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  7. Mathilde

    Merci pour votre réponse. Je comprends mais personne n’est parfait. Je pense pouvoir dire que je ne côtoie personne qui n’ait pas eu, devant moi, de comportement parfois maltraitant, ou manipulateur, ou blessant. Mais je fais la différence entre les personnes maladroites et mal aimées ou celles mal intentionnées ( qui peuvent être aussi mal aimées, évidemment). Exemple, on peut aimer un conjoint parfois violent verbalement, ou colérique, et aussi avoir besoin de lui. Il faut beaucoup de courage mais aussi beaucoup de certitude pour penser que l’autre n’est pas un bon parent, car comment peut-on se sentir capable de juger ceci ?

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Oui, notre échange prend un sens théorique absurde, chacun fait comme il le peut. Je ne sais pas ce que c’est qu’un bon ou mauvais parent, je m’intéresse aux comportements dans une relation et dans une situation donnée entre deux êtres. C’est en examinant les comportements des parents et en les confrontant aux besoins de l’enfant qu’il est possible de dire s’ils sont appropriés ou non.

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