Être un parent acceptable…

« L’éducation n’a pas d’autre but que de faire d’un petit enfant un adolescent heureux. Ce n’est pas d’en faire un enfant bien élevé, un enfant sage, un enfant instruit, un enfant qui fasse honneur à ses parents, un enfant qui acquière les traditions de sa caste ou de sa classe – tout cela est secondaire. Si c’est nécessaire pour que l’enfant soit heureux, bien ; si c’est inutile pour que l’enfant soit heureux, inutile ; et si cela doit compromettre le bonheur de l’enfant puis de l’adolescent puis de l’adulte, alors non. Puissent les parents être animés seulement par ce seul but : je veux faire un petit être heureux et un adulte heureux. Il ne s’agit pas bien sûr de s’occuper de l’enfant du matin au soir ni de satisfaire tous ses caprices. Plus l’enfant apprend peu à peu la non-dépendance, plus il sera heureux. »

Extrait du chapitre « De l’Education » dans Un Grain de sagesse, d’Arnaud Desjardins*, Editions de La Table Ronde.

Illustration : Promenade au parc de Raphaëlle Jouffroy.

Les parents qui sont convaincus de la véracité de ces paroles et qui essaient de les mettre en pratique, je les appellerai des parents acceptables. Pas des parents parfaits (c’est impossible), mais des parents qui ont réfléchi aux implications de leur rôle et sont prêts à ne pas juste reproduire avec leurs enfants ce qu’ils ont vécu auprès de leurs propres parents.

Comment reconnaître un parent « acceptable » ?

Quand son enfant est petit, un parent acceptable s’occupe de le couvrir quand il fait froid, de le soigner quand il est malade, de répondre à ses questions, de l’éloigner des dangers qu’il ne connaît pas encore, de le réconforter quand il est triste, de jouer avec lui, de lui dire « non » fermement parfois… Un parent acceptable est présent, à l’écoute, bienveillant ; il accueille son enfant quoiqu’il fasse et lui donne des preuves d’amour (pas des mots ou des cadeaux), dans le but qu’il se sente aimé.

Quand son enfant « entre en adolescence », un parent acceptable « garde » l’écoute et l’amour inconditionnel en toutes circonstances, il garde aussi le jeu, le soin, les conseils, mais uniquement sur demande de son enfant, (car il peut faire confiance à ce qu’il lui a déjà donné en matière d’éducation), et il ajoute le « retrait » pour préserver le jardin secret de l’ado, son intimité.

Je vais tenter dans cet article de donner quelques exemples de la manière dont s’y prennent les parents « acceptables » et quels pièges ils reconnaissent pour éviter d’y tomber.

DE L’IMPORTANCE DE RESPECTER L’INTIMITÉ DE SON ENFANT

Le parent acceptable ne cherche pas à savoir ce que son enfant n’est pas prêt à lui dévoiler. Lire le journal intime ou le courrier de son enfant, c’est ignoble. Si l’enfant l’apprend, c’est la fin de la relation de confiance – qui n’a sans doute jamais existé d’ailleurs avec un parent qui se permet une telle intrusion. Interroger les copains pour apprendre des faits que l’enfant cache, ce n’est pas juste non plus. C’est sûr que maintenant avec FaceBook, le terme vie privée a perdu son sens. Sauf que, dans ce cas, c’est l’enfant qui livre ses « secrets », pas le parent qui les lui vole.

A propos des surprises…

Organiser pour un enfant devenu grand une fête sans lui en parler, sans voir avec lui qui il a envie d’inviter et même juste s’il a envie d’une fête, c’est ne pas se rendre compte qu’on prend le pouvoir sur lui, sous prétexte de lui faire plaisir. C’est différent si c’est lui qui demande à ses parents de lui laisser la maison pour inviter ses amis. Dans ce cas, les parents sont au service de leur enfant et se mettent en retrait, dans l’autre ils contrôlent et s’imposent, en croyant bien faire.

Avec le même état d’esprit, on peut se demander à qui profitent certains cadeaux, trop gros, trop chers, trop nombreux. Qui ressent le plus de plaisir ? Celui qui offre ou celui qui reçoit ?

Un parent acceptable est celui qui peut entendre que le cadeau-surprise qu’il vient de faire à son enfant ne lui plaît pas, celui qui peut rendre, sans commentaire négatif, l’objet acheté par erreur et offrir à son enfant ce qui lui plaît à lui.

La plupart des enfants dits « gâtés » se sentent très seuls, ils regrettent que leurs parents ne soient pas plus présents et disponibles pour jouer avec eux, sortir avec eux, les écouter vraiment. Le cadeau a parfois pour rôle de remplacer la (précieuse) présence, la vraie, celle qui fait ressentir à l’enfant « je suis important pour mes parents ». Un père acceptable peut se mettre une après-midi entière de temps en temps au service de son fils, il peut éteindre son portable et son ordinateur et parler avec lui (surtout l’écouter sans lui faire la morale), faire un bricolage, aller au cinéma, en un mot faire l’activité dont il sait qu’elle comblera son enfant.

A propos des goûts vestimentaires…

Nombreuses sont les mères qui « déguisent » leurs enfants à leur goût, qui, sous prétexte que ce sont elles qui paient, les incitent très lourdement à choisir ce qui leur plaît à elles. Un enfant qui se sent écouté, qui est en confiance, peut dire « non merci, ce pull ne me plaît pas, prends-le pour toi, maman puisque tu l’aimes. » Et la mère peut soit obtempérer soit sortir de la boutique en souriant et sans rien acheter.

Je connais une jeune fille qui, à partir de 11 ans, a refusé tout net ce que ses parents lui proposaient comme vêtements. Elle avait des idées très arrêtées sur la manière dont elle voulait désormais s’habiller. Pendant plusieurs années elle n’a plus porté que des jeans ou joggings et ne s’est plus chaussée que de baskets, ce qui n’était absolument pas dans les goûts de ses parents. Eh bien, comme ce sont des parents acceptables, ils ont supporté stoïquement ce choix de leur fille. Assez facilement en fait – m’ont-ils confié – parce qu’ils ont bien remarqué qu’elle était à l’aise comme ça. Et un enfant à l’aise, c’est l’essentiel, non ? Que pèsent les idées arrêtées des parents dans la balance ?

Par contre, cet ancien petit garçon que je connais a terriblement souffert d’être le jouet de sa mère, coiffé et habillé par elle, à son goût à elle, jusqu’à ce qu’il trouve la force de se rebeller – dans la douleur pour leur relation.

Un enfant écouté, respecté dans ses choix n’a pas besoin de ruer dans les brancards, il change de goûts tout naturellement, dès qu’il a la force de ne plus devoir ressembler à ses copains pour être accepté par eux.

A ce propos, je me souviens d’un de mes élèves de 4ème, assez mal dans sa peau, qui avait beaucoup de mal à enlever sa casquette (interdite en classe), comme si elle le protégeait d’un monde hostile. A moi de lui rappeler gentiment le règlement tout en lui montrant que je comprenais que ce soit difficile pour lui de « se découvrir ».

A propos des goûts musicaux…

Les goûts musicaux de l’ado sont aussi parfois sources de conflits dans les familles. La jeune ado en jogging et baskets écoutait du rap. La plupart des parents auraient dit, je suppose, (enfin c’est ce que mon père m’a dit) : « va écouter ça dans ta chambre ! » Ses parents ont été encore une fois stoïques, ou plutôt conscients de la chance qu’ils avaient que leur fille se sente suffisamment bien avec eux pour vouloir leur faire partager ce qu’elle aimait. Ils écoutaient avec bienveillance « sa » musique et j’ai même assisté à des conversations sur les qualités de parolier de tel ou tel rappeur. Ils l’ont d’ailleurs déposée (à 12 ans) avec deux de ses copines à son premier concert de rap. Avec plaisir puisqu’elle était heureuse et que c’était sa demande à elle. Bien sûr que chez eux, on n’écoutait pas que du rap… justement, leur fille pouvait apprécier « leurs » musiques puisqu’ils ne critiquaient pas la sienne. C’est assez simple au fond.

A propos des trajets en voiture…

Je voulais, en passant, m’arrêter un moment sur la chance de faire des trajets en voiture fréquents et un peu longs avec ses enfants. Il n’y a rien d’autre à « faire » dans une voiture que de se parler. Combien de fois ai-je emmené ma fille au collège puis au lycée (ce qui lui permettait de dormir un peu plus longtemps que lorsqu’elle prenait le car scolaire) et me suis-je réjouie de nos échanges à bâtons rompus ! Sur tous sujets, des plus anodins aux plus graves. Nous parlions aussi bien de notre impuissance face à la mort que du tee-shirt qu’elle avait vu dans une boutique, du dernier roman que je faisais lire à mes élèves et que je lui donnais envie de lire (ou pas) que de son envie de changer de coiffure, de ses craintes que de ses joies…

A propos du territoire…

Enfin, respecter l’intimité d’un ado, c’est respecter son territoire.

Et son territoire c’est sa chambre, quand l’enfant a la chance d’en avoir une. Certains ados aux parents ou frères et sœurs intrusifs la ferment d’ailleurs à clef ou collent dessus un explicite  panneau de sens interdit ! Celle de la jeune fille dont je parlais tout à l’heure était ouverte (elle ne craignait aucune intrusion) ; je me souviens des immenses posters de rappeurs qui couvraient ses murs… et de l’absence d’émotions de ses parents à ce propos. Quelques années plus tard, les posters avaient disparu, les goûts de la jeune fille avaient évolué, puisqu’elle n’avait pas eu à se battre pour les faire accepter. C’est plus facile de reconnaître qu’on n’aime plus ce qu’on a adoré quand les parents ne risquent pas de dire : « tu vois, je t’avais bien dit que c’était nul, ton truc ! »

A propos du portable, de l’ordi, de la télé…

Les parents conscients des réalités et du besoin de contact des ados, s’attendent à ce que – s’ils acceptent que leur enfant possède un portable – ils devront instaurer des limites d’utilisation de l’objet avant l’achat. Par exemple, pas de portable à table. Et, jusqu’au lycée disons, le portable en dehors de la chambre à une heure de coucher décente pour un collégien.

Il est important, dans une famille, de se plier à des règles de vie ; c’est une manière pour l’enfant d’apprendre à accepter celles de la société dans laquelle il va devoir trouver sa place. Il y a des lois qui sont les mêmes pour tous, adultes et enfants, comme le fait de ne pas répondre au téléphone quand on est à table. Et il y en a qui sont spécifiques à l’enfant (selon son âge), à qui il sera permis de regarder la télé ou d’utiliser l’ordi à certains moments et pendant une certaine durée. Un parent acceptable écoute les désirs de son enfant dans ces domaines et les adapte à son rôle d’éducateur – qui est là aussi pour mettre des limites et les faire respecter sans violence verbale.

Un parent digne de ce nom n’est certes pas laxiste. Il se renseigne sur ce qui passe à la télé, certaines émissions n’étant pas adaptées à des enfants parce qu’elles peuvent les troubler, les déstabiliser, leur être néfastes, les films d’horreur ou les films porno par exemple, mais pas seulement. Le parent habile permet à son enfant de regarder la télé de telle heure à telle heure, et  veille à être obéi, ce qui veut dire qu’il reste vigilant dans la durée. Et c’est parfois difficile. Combien de parents décident que la télé doit être éteinte à 21h par exemple, ne vérifient pas que la règle est respectée et ne la rappellent pas fermement et gentiment à leurs enfants lorsqu’ils « débordent »! Combien de parents laissent s’installer un flou par manque de dynamisme (un ado en a à revendre, lui, du dynamisme, pour contrecarrer les règles qui lui déplaisent) ; ils préfèrent sans doute oublier ce qu’ils ont dit pour avoir la paix – mais à quel prix !

Dans ces domaines, il faut beaucoup de doigté et d’amour. Le véritable amour, celui qui tient compte de l’importance, pour le développement harmonieux de l’enfant, de sentir que son parent fait ce qu’il dit et s’y tient.

Et bien sûr, les choses évoluent dans une famille et sont à réévaluer régulièrement en fonction de l’âge de l’enfant.

Récapitulons…

Je suis un parent « acceptable » quand je suis à l’écoute de mon enfant ; à la maison, je lui donne la priorité sur mes autres occupations si je sens qu’il a besoin de moi. Quelque chose l’inquiète, il a besoin d’en parler…  Rien n’empêche de le faire en épluchant ensemble les légumes !

D’ailleurs avec l’habitude, les choses se font harmonieusement ; le parent sait qu’il s’y est pris d’une manière acceptable avec son enfant lorsqu’il reçoit de lui en retour, par exemple de l’aide pour les tâches ménagères, sans plus avoir besoin de demander !

Deuxième condition pour être un parent acceptable, ne pas s’immiscer dans sa vie.

Surtout quand on a à faire à un ado !

L’ADOLESCENCE, UNE SECONDE NAISSANCE

C’est compliqué de changer de peau, et douloureux. Françoise Dolto* a écrit un livre à ce propos : Le Complexe du homard. « L’enfant se défait de sa carapace, soudain étroite, pour en acquérir une autre. Entre les deux, il est vulnérable, agressif ou replié sur lui-même. (Mais) ce qui va apparaître est le produit de ce qui a été semé chez l’enfant », dit-elle. Les parents doivent être présents et bien solides pour que leurs enfants puissent s’appuyer sur eux et se confronter à eux. Il leur faut du répondant pour parfois interdire une sortie, refuser d’acheter quelque chose ou de permettre l’utilisation du portable ou de l’ordinateur toute la nuit…

Le parent qui se sent parfois bien seul devra s’appuyer sur sa confiance en ce que « son » ado a déjà reçu, pour ne pas trop peser sur lui.

Guy Corneau*, dans N’y a-t-il pas d’amour heureux, prend très au sérieux ce moment si délicat de l’existence :

« Si j’avais à délimiter les trois moments les plus importants dans la vie d’un être, l’âge de quatorze ans ferait sûrement partie de cette liste avec la naissance et la mort. La fin de la puberté est si importante pour un être humain qu’on pourrait l’appeler la « seconde naissance » . Il s’agit de la naissance au monde social. D’ailleurs, dans les tribus ancestrales, on pouvait souvent se marier à partir de cet âge. Pour le garçon comme pour la fille, le début de l’adolescence marque le moment où se réveille une forte pulsion d’autonomie. Cette pulsion est tout ce qu’il y a de plus naturel. »

Pour aller un peu plus loin, dans le même sens…

A une époque difficile pour moi, j’ai demandé à Arnaud Desjardins* de me conseiller sur la manière de vivre mon rôle de mère en insistant sur ma fragilité lors des confrontations avec ma fille de quatorze ans.

Il m’a proposé de mettre en pratique ce que son maître bengali (Swâmi Prajñânpad), s’exprimant en anglais, appelait les trois L : Light, Love et Liberty.

Je peux montrer, expliquer certaines choses de la vie à ma fille, sur sa demande, à la lumière (Light) de mon expérience et en m’assurant d’abord qu’elle est réceptive et prête à m’écouter.

Je dois – quoiqu’elle fasse – l’accompagner, l’aimer (Love), faire en sorte qu’elle me sente toujours à ses côtés.

Et il est temps que je lâche la bride pour lui laisser de plus en plus de liberté (Liberty). C’est très important pour elle de faire ses propres expériences, je dois le lui permettre même lorsque je suis persuadée qu’elle va faire des bêtises (c’est par l’erreur qu’on apprend !)

Je peux parfois aussi lui dire franchement que je fais des tentatives, des efforts (pour ne pas trop la contrôler, ne pas m’emporter) et que là, tout de suite, « je me suis encore fait piéger » !

J’ai mis en pratique ces propositions, comme j’ai pu mais sans jamais les oublier, et mes difficultés, mes inquiétudes se sont apaisées. La relation avec ma fille en a grandement bénéficié et nous sommes devenues de plus en plus complices, au fil du temps.

Parents jusqu’à la mort…

Une fois l’adolescence terminée, le jeune homme ou la jeune fille vient parfois passer des moments avec ses parents, pour leur demander conseil, partager avec eux des coups de cœur, faire un voyage, parler de ses problèmes… mais sa vie est ailleurs, et moins que jamais le parent n’a à s’en mêler. Il doit même être particulièrement vigilant pour ne pas laisser penser à son enfant que tel de ses comportements ne lui convient pas.

Pourquoi ? Pour ne pas en faire un être divisé entre ce qu’il ressent et ce que ses parents lui renvoient. Un être divisé, écartelé ne peut pas être heureux.

Combien de parents se sont séparés (quelquefois à tout jamais) de leurs enfants parce qu’ils jugeaient leur orientation amoureuse (par exemple) non conforme à leurs exigences (!), ou que le compagnon ou la compagne de leur enfant ne leur plaisait pas ! Que de drames familiaux ! Quelle infinie tristesse !

Mais c’est une autre histoire, nous ne sommes plus dans la « case » parents acceptables.

Pour conclure, on est parent jusqu’à la mort, la sienne ou celle de son enfant. C’est la raison pour laquelle il est si important de préserver la qualité de cette relation unique ; et c’est bien sûr au parent de le faire quand son enfant est sous son toit. Il peut se tromper (qui ne se trompe jamais ?), il se trompera, il lui faudra alors le reconnaître devant son enfant (« je me suis laissé emporter », par exemple), s’en excuser (« je suis vraiment désolé de t’avoir parlé sur ce ton ») et essayer d’être de plus en plus conscient de ses actes et de ses paroles, mais c’est le sujet de l’article : Pourquoi faut-il reconnaître sa toxicité à l’œuvre dans sa relation à l’enfant ?

Notes :

* Arnaud Desjardins : ancien réalisateur à la télévision française, auteur de nombreux ouvrages, il rencontre plusieurs maîtres en Asie avant de connaître Swâmi Prajñânpad, dont il a transmis l’enseignement pendant plus de trente-cinq ans, jusqu’à sa mort en 2011.

* Françoise Dolto : pédiatre et psychanalyste française (connue du grand public à travers une émission de radio), qui s’est particulièrement consacrée à la psychanalyse de l’enfance et dont elle est une figure emblématique en France.

* Guy Corneau : psychanalyste jungien et auteur québécois d’essais populaires en psychologie et en développement personnel.

© 2013 Hélène PERRONNET Tous droits réservés.

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3 réflexions au sujet de « Être un parent acceptable… »

  1. Bernard

    En lisant votre article, j’ai brusquement fait le rapprochement avec un de vos correspondant qui témoignait qu’il ne pouvait pas supporter les critiques de son supérieur. Cela m’a rappelé les séances de « tribunal » en présence du clan familial, quand il fallait montrer mon carnet de notes et mes bulletins à toute la famille. Uniquement des critiques, des reproches, uniquement le doigt sur ce qui n’allait pas. Le comble était que tous, je dis bien tous, avaient à peine le certificat d’études et à mes yeux, ils n’avaient aucune légitimité pour me juger. Comment des gens qui avaient été des cancres, qui ne maîtrisaient ni l’orthographe, ni la grammaire, qui ne pouvaient pas résoudre des fractions (je ne parle pas des équation), qui ne parlaient aucune langue étrangère… bref, comment des gens qui n’avaient rien à apporter pouvaient-ils être légitimes? Bien sûr je devais « le respect » (autrement dit la soumission) à mes instituteurs et mes professeurs (mais ça, j’en ai déjà parlé). Je me rends compte que je fonctionne à l’exemple et un soutien positif, des félicitations, des encouragements, voire même des gens qui vivent ce qu’ils prêchent, ça n’aurait pas été de trop. Je me souviens avoir décroché lors du passage au lycée, parce qu’au fond, je ne pouvais supporter tout ce poids que le clan me mettait sur les épaules. J’ai quand même réussi à avoir mon BAC, mais au bout de 5 ans au lieu de 3. Mais dans un état d’esprit résigné (déprime? Dépression?) et aucune perspective d’avenir car le BAC, c’était le summum bonum pour ma famille « nucléaire » et pas question d’aller au-delà. Et puis ça permettait de briller face au reste du clan. Ma réussite était leur réussite. Je me suis mis en colère lorsque mon père a assuré être « fier de ses enfants » alors qu’il n’avait pris aucune part dans leur éducation ni dans leur réussite. Ma « réussite », je ne l’ai due qu’à mon propre travail et cette prétendue « fierté », je l’ai trouvée illégitime.
    Je me suis toujours fait un devoir de prouver que je n’étais pas un zéro, rien que pour leur prouver et me prouver ma supériorité, surtout face à un clan que je méprisais. Le fait que je sois capable de quelque chose face à des incapables a été le moteur de mes actions et cela a continué au cours de ma vie professionnelle. Cependant, tout comme je trouvais les critiques du clan injustes, j’ai toujours trouvé injustes les critiques de mes supérieurs, sans parler de celles de mes collègues, et pour moi, la perfection dans le travail, la reconnaissance de mes compétences est non seulement le moyen d’être valorisé, mais aussi le moyen d’éviter des critiques pénibles. Cela dit, tout dépend du ton sur lequel elles sont dites. Lorsque ce sont de simples observations, je vois l’erreur, je comprends, je rectifie et je reste vigilant jusqu’à ce que le « bon chemin » soit un automatisme. C’est lorsque ce sont des accusations que cela me met en colère, parce que ça me replonge dans l’ambiance « tribunal », face aux regard vides et froids du « clan ».
    Bref, je continue d’être encore dans le défi permanent, alors qu’ayant enfin accédé à un statut supérieur, en catégorie B, j’estime dans le même temps ne plus avoir rien à prouver. C’est lorsque j’atteins une certaine maîtrise que je suis apaisé, car elle est la récompense de mon travail, de mes efforts et ayant constaté que je pouvais égaler mes collègues, je suis plus détendu. Un de mes défunts amis m’a dit, il y a quelques années: « tu veux être maître avant d’être disciple ». A-t-on le droit d’exiger des autres, tout autant que pour soi-même, d’être « maître » tout de suite? Et cela sans apport suffisant? Que valent ces exigences quand on n’a rien à offrir?
    Et là, je ne parle que du point de vue scolaire. Je n’aborde pas les critiques négatives sur mes goûts musicaux, sur mes goûts culturels (surtout face à des butors). Bien entendu, on comprendra que je n’ai JAMAIS fait ni pu faire confiance à ce clan, que je n’ai pas l’esprit de famille et que mon salut a été dans la fuite. Je ne peux pas dire que j’ai renoncé à changer ma famille, car je n’ai jamais essayé de le faire. je reste dans le constat, avec une colère qui s’estompe graduellement avec l’âge et les succès. Cette motivation qui me vient de loin, c’est quand même gênant quand on pense s’être libéré suffisamment de son passé, mais je suis obligé de reconnaître que ça reste là, que c’est là et que ça aura du mal à partir. Faut-il se résigner, faut-il continuer de s’en servir? Elle m’a quand même aidé à me redresser, alors?… La valorisation basée sur la revanche, le désir de prouver quelque chose, est elle moins légitime que la valorisation basée sur le respect et l’amour?
    Cet article a une importance fondamentale et j’espère qu’il sera largement lu et commenté.
    Merci pour l’avoir rédigé.

    Répondre
    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Si vous parlez du point de vue de la « légitimité », je crois en effet que le besoin de revanche est aussi légitime que le besoin amour !

      Mais tentons d’aller un peu plus loin. Je crois aussi que la revanche comme le besoin de prouver quelque chose ne sont pas libres mais plutôt conditionnés par la maltraitance, en conséquence ils ne permettront pas (ou bien difficilement ?) à celui qui les vit, d’accéder à une paix profonde reliée à la confiance.
      Par contre ni le respect, ni l’amour ne créent d’aliénation, ils permettent la confiance qui conditionne la liberté qui permet à son tour une réelle paix intérieure.

      De @Hélène :

      C’est drôle que mon article, qui n’aborde pas le problème de la scolarité vue du côté des parents, vous ait donné envie de partager sur ce thème.
      J’avais en fait écrit un paragraphe sur le sujet que j’ai retiré finalement en pensant qu’il n’avait pas tout à fait sa place dans « respecter l’intimité de son enfant ». Vous me donnez l’occasion d’y revenir. Merci.
      Vous avez fait un portrait vivant de parents au comportement toxique en la matière, qui sont de loin les plus répandus. Je le sais pour y avoir eu droit, étant une élève très moyenne dotée d’un père brillant, et pour avoir essayé de nombreuses fois de calmer les parents de mes élèves qui les traitaient devant eux de nuls, paresseux, incapables…
      Vous avez eu la force de lutter, de réussir et de vous séparer de votre « clan » (« sans chercher à le changer »), bravo ! Ce n’est pas le cas de tous les ex-enfants. Combien se sont découragés, ont abandonné (les études) et ont pu à leur tour s’affubler des adjectifs dégradants dont leurs parents usaient avec eux !

      Mais il existe des parents acceptables, même dans ce domaine ! Je ne parle pas des parents des premiers de la classe, ils n’ont aucun mérite. Je parle de parents d’enfants qui sont lents, n’arrivent pas à suivre, ont des difficultés de concentration, de compréhension, une mémoire mal entrainée et qui ont des résultats médiocres. Ces parents-là évitent bien sûr de s’énerver devant le bulletin ou le 03/20 à signer sur la copie, ils s’asseyent calmement avec leur enfant – à un moment où ils ont tout leur temps – et essaient avec lui de voir où sont ses difficultés, même si elles n’ont pas du tout été les leurs, et comment ils verraient un moyen de les résoudre. Ensemble, ils décideront peut-être de collaborer.
      Comment aider son enfant à comprendre un problème de math (par exemple) sans que la séance de travail se termine en drame ? D’une certaine manière, c’est assez simple (sur le papier), il suffit de reprendre avec son enfant la leçon mal comprise et de faire ou refaire ensemble avec bonne volonté, pas à pas, les exercices, en cherchant les règles à appliquer dans le cahier, ou dans le livre, en se trompant ensemble et en en plaisantant, en reprenant tranquillement pour la dixième fois s’il le faut, en évitant à tout prix de s’énerver du genre « mais ça fait 10 fois que je te le répète, t’es bouché(e) ou quoi ? », parce que ce serait la fin de ce type de coopération et de complicité si heureux pour l’adulte comme pour l’enfant.
      Ces parents-là ne sont pas pressés de voir les progrès de leur enfant. Ils ont confiance.
      Et encore une fois, si l’on fait confiance à son enfant, il pourra se faire confiance. C’est mathématique !
      Je connais une mère qui a pratiqué cette méthode avec sa fille quand celle-ci était en 4ème, avait des difficultés en math et croyait qu’elle n’y arriverait jamais. La mère n’y connaissait rien, c’est une littéraire. Elles ont progressé ensemble. Et les notes sont passées de 01 en début d’année à 15 à la fin. La jeune fille a été félicitée par ses parents et ses professeurs. Mais le plus important pour elle a été de reprendre goût à ses études, encouragée par sa réussite.

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      1. Bernard

        J’ai parlé d’apaisement, et non de paix intérieure, quoique je ne désespère pas y arriver un jour. Mais je pense qu’ en parvenant à quelque(s) réussite (s), on arrive à changer son regard sur soi-même, et à reprendre confiance, donc à être plus détendu. Plus on « récolte » de succès et de réussites, mieux on se sent, mais aussi plus on va vers des gens positifs, plus on est à même de se relever.
        Pour continuer sur ce sujet, et pour Hélène: j’ai eu la chance de pouvoir m’éloigner le plus vite possible de ces « marécages » et de me « réimplanter » en terre plus saine. J’ai aussi eu la chance de cotoyer des amis qui ne me jugeaient pas et ne m’imposaient aucun fardeau, j’ai donc pu, grâce à certaines lectures bienvenues il est vrai et à un travail de recherche intérieure, au moins voir un peu plus clair sur ma situation. Ce n’est pas pour cela que je suis déjà « libéré » d’un coup, mais cela peut être une base sur laquelle je peux oeuvrer. Ce travail pas à pas, et surtout cette gestion de l’échec apparent, revenir, réfléchir, chercher à comprendre, et surtout échanger, cela correspond à ma nature. Je voulais être « maître avant d’être disciple », parce qu' »on » m’a considéré dès 7 ans comme un adulte en miniature et qu' »on » a voulu me faire pousser trop vite. Cette hâte, est ce qu’elle ne conditionnait pas les parents auxquels vous aviez affaire? Et si on oubliait la « culture du résultat » pour favoriser celle de l’épanouissement, donc de la confiance? Votre regard est fondamental pour vos élèves, tout comme celui de mon professeur de français l’a été: il m’avait « à la bonne », il m’avait fait confiance, il respirait l’indulgence et la pondération et cela a été une bouffée d’oxygène pour moi. Continuez d’être la bouffée d’oxygène de vos élèves.
        De nouveau pour Renaud: le désir de revanche, tout légitime qu’il soit, ne doit pas nous transformer en « justiciers »; or, j’aurais tendance à faire preuve de la plus extrême rigueur en ce qui concerne les injustices dont je suis témoin, dans la vie ou dans les médias. J’ai eu la curiosité de refaire le test « victime-sauveur-persécuteur » et cet aspect de « sauveur-persécuteur », je le relie, du moins en ce qui me concerne, à ce désir de « prouver », à ce désir de revanche. Je me dois de le reconnaître, ne serait-ce que pour pouvoir laisser les autres respirer. Je pense avoir touché du doigt quelque chose d’important.

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