Question posée par @mary :
Je serai heureuse de vous lire sur le libre arbitre ou l’absence de libre arbitre, les avis sont tellement partagés que j’aurai plaisir à avoir votre avis sur la question.
Amicalement.
Mes pistes de réponse :
Est libre celui qui peut faire ou ne pas faire une chose. Mais en sommes-nous réellement capables ?
Imaginons que, pour vous prouver que je suis libre, je me gratte le nez. Me serais-je gratté le nez si je n’avais pas eu le besoin de démontrer cette liberté ? Mon geste est-il libre ou répond-il déjà à une nécessité ? N’est-il pas déterminé par la situation elle-même et par l’intensité de mon désir de vous convaincre ?
Le moi, l’ego, parce qu’il s’identifie à lui-même, se croit spontanément libre. Il s’imagine être l’auteur de ses actes, le centre à partir duquel les décisions prennent naissance. C’est d’ailleurs depuis cet ego que s’élaborent notre perception et notre conception du monde.
Mais si – comme le disent les traditions védantiques et bouddhistes – ce point de départ était une illusion ? Et si notre perception elle-même s’organisait à partir d’une fiction ?
L’ego ne fait pourtant pas de vous ce que vous êtes. Il ne décide ni de votre naissance, ni de votre sexe, ni de votre nationalité, ni même de l’arthrose qui atteint vos articulations. Nous apparaissons au cœur d’un immense réseau de causes et de conséquences qui nous précède et nous traverse. Dès lors, que décidons-nous véritablement ?
Êtes-vous bien certaine que c’est « vous », parce que vous l’avez voulu, qui avez retrouvé ce mot que vous aviez sur le bout de la langue ? Ou bien quelque chose s’est-il simplement produit à travers vous, sans que votre volonté en soit véritablement à l’origine ?
Le libre arbitre auquel nous tenons tant n’est-il pas sans cesse démenti par les faits ? De même, l’affirmation individuelle d’un moi fixe, permanent, immuable, ne relève-t-elle pas d’une croyance davantage que d’une évidence ? Ne sommes-nous pas constamment conduits par les nécessités des situations que nous traversons ?
Nos réactions précèdent le plus souvent nos décisions. Nos émotions, nos conditionnements, notre histoire, nos désirs, nos peurs, mais aussi les circonstances extérieures, orientent continuellement nos actes. Nous croyons choisir librement alors que, le plus souvent, nous répondons aux exigences des situations.
Notre existence est tissée d’innombrables interactions, d’actions et de réactions dont la complexité nous échappe presque entièrement. Ce sont elles qui font que nous faisons aujourd’hui ce que nous faisons, dans un monde entièrement régi par l’impermanence. Où se situe donc cette liberté dont nous nous croyons les détenteurs ?
Certains diront que nous ne sommes que les instruments du destin. Cette formule peut sembler excessive. Mais en revanche, il est une différence essentielle : nous pouvons vivre endormis ou éveillés. Nous pouvons demeurer inconscients des déterminismes qui nous traversent, ou devenir progressivement conscients de leur présence.
C’est peut-être là que réside notre véritable liberté : dans la conscience que nous pouvons avoir des situations que nous traversons. Non pas dans un hypothétique pouvoir d’échapper aux nécessités, mais dans notre capacité à les reconnaître, à nous demander – par exemple – avant d’agir, si notre action nourrit la maladie du monde ou participe à sa guérison. Cette lucidité ne nous libère pas des nécessités ; elle transforme cependant notre manière de les vivre en les habitant.
Rencontrer ce qui est, c’est rencontrer la nécessité. Tout ce qui existe obéit à des lois, à des conditions, à des enchaînements sur lesquels notre volonté n’a qu’une prise limitée.
Agir à partir de ce qui est, c’est accueillir ce qui nous échoit au lieu de nous épuiser à vouloir autre chose que ce qui est. Car ce qui est ne peut, précisément pas, ne pas être.
Dire que nous faisons partie du Tout revient même à dire que nous sommes le Tout. Dès lors, c’est en affirmant une liberté séparée du Tout que nous créons nous-mêmes notre séparation.
Si nous sommes le Tout, il n’y a plus d’extérieur à notre désir. Désirer revient à désirer ce que nous sommes. Celui qui consent profondément à ce qui advient entre naturellement en harmonie avec le monde. Sa liberté cesse d’être l’affirmation d’une volonté extérieure et particulière ; elle devient accord avec le réel lui-même.
Nous retrouvons alors l’intuition d’Épictète qui nous invitait – pour être heureux – à « vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent. » Celui qui veut imposer sa volonté au monde finit inévitablement par se heurter à ses limites et souffre de ne pouvoir les abolir.
À l’inverse, lorsque nous sommes à l’unissons du Tout, lorsque nous ne cherchons plus à nous en différencier en le refusant, la paix profonde devient possible.
C’est pourquoi Arnaud Desjardins a pu écrire : « Le paradoxe, ou la clé, ou l’attrape-nigaud (qui nous attrape tous), c’est que l’affirmation de notre volonté est le fondement de notre esclavage, tandis que notre soumission est la condition de notre liberté. »
Cette formule ne célèbre pas la résignation. Elle invite à distinguer la soumission à nos illusions de maîtrise de l’adhésion lucide à ce qui est. Car c’est précisément là où l’ego voit une défaite, que se trouve la liberté véritable.
© 2026 Renaud Perronnet. Tous droits réservés
Pour aller plus loin, je vous invite à lire :
- Peut-on se libérer des pensées ?
- Démarche spirituelle ou développement personnel ?
- Esclavage et liberté
- Les malentendus fondamentaux
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