Esclavage et liberté

Apprendre à nager avec le courant (pour moins souffrir)

« Dans l’homme existent un amour, une douleur, une inquiétude, un appel, de sorte que s’il possédait les cent mille univers, il ne pourrait trouver le calme et le repos. »

Djalāl ad-Dīn Rûmî

Nous faisons tous – en permanence – l’expérience que nous n’avons pas la possibilité de décider de ce qui nous arrive.

En même temps nous faisons tous aussi l’expérience que le refus de ce qui nous arrive nous empêche de nous y adapter, en même temps que ça nous condamne à en souffrir.

A contrario nous pouvons tous découvrir que c’est notre capacité à accepter ce qui nous arrive qui nous permet de nous y adapter.

C’est ainsi que la meilleure nouvelle dont nous puissions prendre conscience est que nous pouvons tous parvenir à devenir les maîtres de n’importe quelle situation qui nous est imposée, à condition que nous nous y adaptions en l’acceptant.

Si on va plus loin, cela signifie que tant que nous nous croyons tout-puissants nous courons le risque de nous perdre ; a contrario si nous acceptons d’être impuissants par rapport à n’importe quelle situation qui s’impose à nous, nous nous y adapterons avec d’autant plus de facilité.

Le travail d’acceptation de notre impuissance est un puissant moteur de transformation de nous-mêmes.

Face à ce qui nous arrive, la marge est étroite : nous pouvons nager avec le courant, c’est-à-dire faire avec ce qui nous arrive en l’intégrant, ou être emportés par le courant, ce qui signifie courir le risque à plus ou moins long terme de nous noyer.

Il est important pour chacun de nous de parvenir à être très clairs avec le fait que si nous nageons de façon prolongée contre le courant, nous ne pouvons que nous épuiser peu à peu : une énergie limitée ne peut pas rivaliser avec une énergie illimitée.

Le burnout est la maladie des personnes qui pensent devoir s’épuiser à nager contre le courant en croyant sincèrement faire ce qu’il faut pour survivre à ce qui leur arrive qui leur déplait et qu’elles refusent.

Ce n’est donc pas par manque de courage ou par besoin d’être consensuel que nous devons nager avec le courant, c’est simplement parce que nous n’avons pas d’autre possibilité, à moins de nous saboter nous-mêmes. Il s’agit-là de parvenir à nous rendre à l’évidence de la nature propre de notre condition humaine : ce n’est que très rarement nous qui décidons de ce qui va se produire.

Autrement dit, de même que quand nous sommes pris dans le courant, nous ne pouvons que « faire avec » ce courant, nous sommes toujours obligés – au cœur d’une situation telle qu’elle est – de faire avec la manière dont elle se présente. Il n’y a jamais le moyen de faire contre puisque, la situation nous étant imposée de l’extérieur, nous ne sommes pas les plus forts. Par contre nous pouvons le devenir en nous soumettant à la nécessité.

Apprendre à nager avec le courant, c’est – à travers un véritable renversement de la situation – parvenir à se donner le pouvoir de devenir le maître de ce qui nous arrive.

Swami Prajnanpad expliquait : « Nager avec le courant et être emporté par le courant sont deux choses bien différentes. Dans le dernier cas, on n’est pas libre, on n’est pas le maître. Mais celui qui nage avec le courant est le maître. Il sait qu’il est porté. « Voici une vague qui arrive… je vais passer par­ dessus… » La vague arrive. Il s’élève avec elle et il descend avec elle, et ainsi de suite… il est le maître de la situation. Il sait comment agir.1 »

La bonne nouvelle c’est que celui qui nage consciemment avec le courant devient le maître de la situation parce que l’ayant acceptée, il peut agir dessus.

C’est en ce sens qu’Arnaud Desjardins a pu dire : « Le paradoxe, ou la clé, ou l’attrape-nigaud (qui nous attrape tous), c’est que l’affirmation de notre volonté est le fondement de notre esclavage, tandis que notre soumission est la condition de notre liberté. »

Ainsi nager avec le courant nous permettra de ne plus entrer en conflit avec la réalité des choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire avec l’opposition des contraires : la dualité par laquelle nous nous laissons émouvoir.

C’est – au fur et à mesure que nous nous autoriserons à nager avec le courant – que nous parviendrons progressivement à « nous glisser tranquillement dans la non dualité », selon la si belle expression d’Aní Lodrö Palmo2 qui illustre sa calligraphie.

© 2023 Renaud Perronnet. Tous droits réservés

Illustration :

Aní Lodrö PalmoGlisser tranquillement dans la non dualité.

Notes :

1. Swami Prajnanpad, Vers la réalisation de soi, Éditions Accarias l’Originel, p. 91.

2. Aní Lodrö Palmo est devenue nonne bouddhiste à 50 ans, elle travaille pour le développement d’une culture fondée sur l’attention et la bienveillance, élève de Pema Chödron, elle a écrit L’Arme de la Bienveillance, Éditions Guy Saint-Jean, 2015.

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5 Commentaires
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François

Certes mais jusqu’à un certain point ? Car lorsque le courant nous emmène vers la haute mer ? Une gradation ? Jusqu’à un certain point car une soumission totale est dangereuse aussi ? Peut on accepter l’inacceptable ?

Dernière modification le 10 mois il y a par François
François

Merci.

Lie

Bonjour Renaud
“Apprendre à nager avec le courant”
J’aime beaucoup, votre récit
Lie

Lie

Oui, parce que mon mari est malade et que je l’aime, je vais essayer de nager avec lui, lui tenir la tête hors de l’eau, faire de mon mieux, mais je ne me noierai pas avec lui.
Sa maladie ne m’emportera pas. Sa maladie ne nous emportera pas, car on suivra ce sens, le sens du courant !
Merci, Renaud pour cette magnifique pensée !