Adieu l’ami

En hommage à Julos Beaucarne, mort ce 18 septembre 2021.

C’est le 2 février 1975 que sa compagne Loulou, militante syndicaliste, féministe et pacifiste belge, est tuée par un immigré déséquilibré, de 9 coups de poignard.
Dans la nuit qui a suivi ce meurtre, Julos écrit une lettre ouverte qui évoque notre responsabilité collective, et appelle à « reboiser l’âme humaine » par l’amour, l’amitié et la persuasion.

Je la partage avec vous en hommage à Julos, mais aussi parce qu’elle m’apparaît plus actuelle que jamais en ces temps incertains.

RP

 

Amis bien aimés,

Ma Loulou est partie pour le pays de l’envers du décor, un homme lui a donné neuf coups de poignard dans sa peau douce. C’est la société qui est malade, il nous faut la remettre d’aplomb et d’équerre par l’amour et l’amitié et la persuasion.
C’est l’histoire de mon petit amour à moi, arrêté sur le seuil de ses trente-trois ans. Ne perdons pas courage, ni vous ni moi. Je vais continuer ma vie et mes voyages avec ce poids à porter en plus et mes deux chéris qui lui ressemblent.
Sans vous commander, je vous demande d’aimer plus que jamais ceux qui vous sont proches ; le monde est une triste boutique, les cœurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir, il faut reboiser l’âme humaine. Je resterai sur le pont, je resterai un jardinier, je cultiverai mes plantes de langage. À travers mes dires vous retrouverez ma bien-aimée ; il n’est de vrai que l’amitié et l’amour. Je suis maintenant très loin au fond du panier des tristesses. On doit manger chacun, dit-on, un sac de charbon pour aller en paradis ? Ah, comme j’aimerais qu’il y ait un paradis, comme ce serait doux les retrouvailles.
En attendant, à vous autres, mes amis de l’ici-bas, face à ce qui m’arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu’un histrion, qu’un batteur de planches, qu’un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd’hui : je pense de toutes mes forces qu’il faut s’aimer à tort et à travers.

Julos, nuit du 2 au 3 février 1975.


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