Avons-nous droit aux fruits de nos actions ?

Question de J-M. M. :

Infirmier.

Sans vouloir abuser de votre temps, je me décide à aborder une question qui reste impossible à éclaircir pour moi. J’ai besoin de clarifier une incompréhension d’un avis que vous avez émis lors d’un travail de groupe.

Il s’agit de l’affirmation qu’il est excessif pour notre équilibre personnel d’attendre que le monde nous apporte la satisfaction des désirs et aspirations qu’on en attend.

Selon la formule antique on aurait droit à l’action mais pas aux fruits de l’action. Je conçois qu’il est essentiel de participer à des actions désintéressées, cependant je ne puis me sentir en accord pleinement et je persiste à penser que la personne humaine est en droit d’espérer atteindre un objectif de bonheur qu’elle s’est fixée librement. Quand on met au monde un enfant, c’est probablement dans le but qu’il approche ou atteigne le bonheur qu’il s’est choisi et peut être même de pouvoir le partager avec autrui. Ca ne me parait pas irréaliste ni trop ambitieux, et je me sens être moi-même à travers cette conception.

L’alternative consiste-t-elle soit à renoncer à toute forme d’idéal personnel ou soit à renoncer à connaître la réalité telle qu’elle est ? La prise en compte de la réalité faisant obstacle à la réalisation des désirs, ou la construction de désirs faisant écran à la connaissance de la réalité. Faut-il opposer le moi au soi ?

On disait avant, c’est la faute à Rousseau l’idéaliste, c’est la faute à Voltaire le critique, devrait-on dire aussi c’est la faute à Arjuna l’obéissant, c’est la faute à Prométhée le désobéissant. Finalement le rôle de soignant ne s’oppose-t-il pas à la fatalité de la souffrance ?

En m’excusant pour ces digressions, il m’est difficile d’expliquer autrement comment je ressens cette question.

Encore merci pour tous vos avis conseils et témoignages.

Ma réponse :

Je suis heureux que ces échanges sur ce site internet soient aussi le moyen de clarifier des moments qui n’auraient pas été clairs dans les formations que je dispense. Merci à vous de m’en donner l’occasion.

Il est vrai que si nous nous fions seulement aux apparences, parce que nous agissons pour remédier à nos manques, il nous apparaît juste d’attendre de nos actions la satisfaction de nos désirs.

Le paysan, après avoir semé, n’est-il pas en droit d’attendre que ses semences germent ? L’infirmier n’est-il pas en droit d’attendre la guérison d’un malade, après l’avoir soigné ?

Vous en arrivez donc à dire que « pour notre équilibre personnel, nous semblons avoir le droit d’attendre que le monde nous apporte la satisfaction des désirs et aspirations qu’on en attend. »

Insidieusement nous apparaissons tous être dans le droit d’attendre… de guérir quand nous tombons malade (surtout quand nous faisons « tout ce qu’il faut » pour nous soigner), de ne pas nous faire regarder de travers par les autres (surtout quand nous pensons que nous sommes justes avec eux) comme de ne pas crever un pneu en voiture (surtout quand nous venons de le(s) changer). En fin de compte il nous apparaît normal (et c’est là toute la difficulté) d’attendre que le monde, les autres et la vie obéissent à nos désirs parce que nous les pensons légitimes.

Nous en arrivons à penser que nous sommes en droit d’exiger qu’on nous fasse justice quand nous sommes victimes d’une injustice et que ce n’est vraiment pas normal de se faire insulter quand on ne l’a pas mérité.

On entend parfois dire « Vous savez avec tout ce que j’ai fait pour cette personne, elle ne m’a même pas donné un merci en retour ! Je ne trouve pas cela normal ! » Sous entendu parce que je pense que la gratitude est normale, je suis en droit de l’attendre. (Et je rencontre quotidiennement des aidants qui s’y perdent.)

En fait nous sommes en proie au malaise quand – parce que nous pensons que la justice nous est due – elle ne nous est pas rendue. Or que nous pensions cela juste ou non, la réalité des faits nous force à constater que la justice peut nous être rendue mais que souvent elle ne l’est pas. Parfois, alors que nous nous sommes ingéniés à tout faire pour que les choses se passent « comme nous le souhaitons », les choses se passent autrement. En fait (et bien qu’évidemment nous ayons « le droit » de tout mettre en œuvre pour que les choses se passent comme nous le souhaitons), la manière dont les choses se passent ne dépend pas de nous.

Une sentence zen le dit très explicitement : « Même si on aime les fleurs, elles fanent, même si on n’aime pas les mauvaises herbes, elles poussent. » Est-ce juste que les fleurs que nous aimons fanent ? Est-ce juste que les mauvaises herbes que nous venons d’arracher repoussent ? En fait la vie se moque de notre conception personnelle de la justice. Que cela nous plaise ou non, elle poursuit son plan à elle… les fleurs fanent et les mauvaises herbes poussent.

L’autre jour, incidemment, quelques mois après que le terrible tsunami du 26 décembre 2004 a ravagé une partie des côtes asiatiques et indiennes, j’allume la télévision vers 22h et tombe sur l’émission « Thalassa ». Un journaliste occidental (a priori très connaisseur de ce qui est juste ou injuste) interviewe une femme de pêcheur indienne, je la revois encore dans son modeste sari vert. Cette femme vient de perdre – noyés – son mari et deux de ses enfants. Il lui en reste un – par miracle – dans les bras. Le journaliste lui tend le micro en lui posant la question suivante : « Après le drame que vous venez de vivre, vous devez être en colère contre la mer ? » Voici – je cite – la réponse qui a jailli, je dis bien jailli, de sa bouche : « Je ne suis pas en colère contre la mer car si j’étais en colère contre elle, cela voudrait dire que j’attends quelque chose d’elle or, la mer, elle, n’attend rien de nous. »

Je suis resté stupéfié par le réalisme de sa réponse, cette modeste femme de pêcheur qui venait de vivre ce drame, était en paix au cœur de sa souffrance. Il n’y avait chez elle aucun ressentiment, aucun sentiment d’injustice, elle assumait son destin (c’est-à-dire « ce qui lui était arrivé ») silencieusement en équilibre avec elle-même.

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la prétention de certaines de nos attitudes :

– « Vous rendez-vous compte, mon chauffe-eau est tombé en panne et ce matin j’ai été contraint de prendre une douche froide !

– C’est incroyable, cet imbécile – au volant – m’a fait une queue de poisson !

– Je rêve, figurez-vous que ma collègue – avec qui j’ai eu une dispute hier – vient de me raccrocher au nez au téléphone !

– Ce cachet d’aspirine n’est même pas capable de me soigner mon mal de tête ! Que fait donc la médecine ?

– Qu’est-ce que c’est que cet infirmier qui n’est pas fichu, au XXIème siècle, de faire en sorte que ma plaie ne suppure plus ?! »

Prétentieusement, parce que nous pensons avoir conquis la vie, il nous devient facile de penser que nous sommes en droit d’avoir une attente par rapport à elle, donc qu’elle doit nous obéir.

C’est aussi la pseudo toute puissance de la médecine moderne et le bras de fer que certains médecins font avec la mort quand ils la considèrent comme un échec personnel en ne se souvenant pas que la mort est simplement le moment où la médecine s’arrête.

Revenons au réel : « Nous avons droit à l’action, pas aux fruits de l’action », revenons à la sagesse de cette modeste femme de pêcheur : la vie n’attend rien de nous, en conséquence n’attendons rien d’elle.

L’arrogance, c’est se sentir en droit d’attendre – que dis-je – d’exiger les fruits de l’action. Or, même si nous exigeons que nos actions produisent les fruits que nous en attendons, il n’en reste pas moins réel que les fruits qu’elles produiront ne seront pas toujours ceux que nous en attendons.

Autrement dit, nous sommes condamnés au tâtonnement et à l’erreur, nous ne pourrons jamais être sûr du résultat de nos actions, l’incidence est toujours potentiellement duelle.

En fait, nous sommes condamnés à agir pour remédier à notre mal-être occasionné par nos manques (et cela tombe bien puisque nous avons le droit à l’action) mais nous sommes également condamnés à ne jamais avoir la certitude que nos actions produiront les fruits que nous souhaiterions leur voir produire.

Agir c’est prendre le risque que l’action ne produise pas le fruit escompté.

La réussite comme l’échec ne sont que les interprétations subjectives que nous donnons à ce qui nous arrive.

L’humoriste Pierre Dac disait : « seul l’imprévisible est certain. » Que nous appelions cet imprévisible le grand mystère, Dieu, l’ordre de l’univers ou le hasard, une chose est certaine : les choses arrivent comme elles arrivent et pas comme nous les désirons.

Il y va donc de notre propre équilibre que nous fassions taire notre arrogance pour nous situer au cœur de l’ordre des choses « telles qu’elles sont. »

Cependant parce que nous avons la possibilité d’agir, il nous est toujours possible de tenter de faire cesser ce qui nous est intolérable.

Ainsi je peux :

– Aller chez le garagiste afin de faire réparer ma voiture qui est en panne, mais ce n’est pas parce qu’elle est réparée qu’elle ne tombera pas en panne une nouvelle fois.

– Intervenir en exprimant à ma collègue de travail que je ne suis pas d’accord pour qu’elle continue de me parler sur le ton sur lequel elle le fait, mais ce n’est pas pour cela qu’elle arrêtera.

– Tout faire, en tant qu’infirmier, pour appliquer le précieux protocole que j’ai appris afin que la plaie de ce malade se referme, mais ce n’est pas pour cela qu’elle guérira.

Comment procéder ?

  1. D’abord reconnaître nos besoins.
  2. Puis nous détendre (respirer) afin de n’être pas trop tendus vers notre but.
  3. Nous orienter vers l’action afin de tenter d’obtenir ce que nous désirons.
  4. Etre habile (du latin habilis ce qui signifie adapté) car plus notre action sera adaptée à la situation, plus elle aura de chances de porter les fruits que nous souhaitons qu’elle porte.
  5. Ne rien attendre après que nous avons posé l’action.

Alors, nous découvrirons (peut-être) :

  1. Qu’il nous est possible de reconnaître nos besoins comme de nous détendre.
  2. Qu’après avoir agi, nous sommes en paix, cela s’appelle « avoir fait ce que l’on a à faire. »
  3. Que n’ayant pas obtenu ce que nous désirions, nous pouvons faire une nouvelle tentative (nous y prendre autrement) pour tenter de l’obtenir.
  4. Qu’ayant obtenu la réalisation de notre désir, (nos actions ayant coïncidé avec le « possible »), nous pouvons nous réjouir de ce que l’on appelle un cadeau de la vie (qui ne dépend pas de nous.)

Homère raconte que pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à pousser éternellement un énorme rocher jusqu’en haut d’une montagne, « et quand il était près d’en atteindre le faîte, alors la masse l’entrainait, et l’immense rocher roulait jusqu’au bas. Et il recommençait de nouveau, et la sueur coulait de ses membres, et la poussière s’élevait au-dessus de sa tête. »

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe.

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