Manipuler son enfant après une séparation

« Plus le niveau spirituel de l’éducateur est pauvre, plus sa morale est incolore, plus grand sera le nombre des injonctions et interdictions qu’il imposera aux enfants, non pas par souci de leur bien, mais pour sa propre tranquillité et son propre confort. »

Janusz Korczak

Il est fréquent que des personnes, ayant perdu toute dignité et se sentant parfois misérables, dépourvues de ressources et d’estime d’elles-mêmes, tentent, pour survivre, croyant échapper à leur malheur, de se réfugier dans la haine de l’autre.

La haine de l’autre est toujours la conséquence d’une souffrance insupportable, c’est pourquoi un être en souffrance est potentiellement plus capable d’être dangereux pour un autre, qu’un être qui ne souffre pas.

Quand nous nous sentons assailli par la haine de l’autre, il nous faut nous souvenir qu’elle est une mauvaise réponse à un vrai problème : une souffrance intolérable liée à l’interprétation qui est la nôtre de la situation que nous vivons.

C’est en particulier le cas de beaucoup d’anciens amants qui, ne se supportant plus, en viennent à rechercher la destruction de l’autre à le haïr, oubliant leur amour passé.

Imaginons que vous veniez de divorcer obligé par votre ex-conjoint, de vous séparer de l’être que vous avez aimé dans le passé. Vous n’êtes même plus en mesure de le reconnaître et – ce faisant – vous vous en voulez de ce que vous appelez aujourd’hui votre complète cécité de l’époque : « Comment ai-je pu l’épouser ? Comment ai-je pu vivre avec une telle personne ?! »

Vous sentant délaissé, votre souffrance vous apparaît souvent comme une surprise et une injustice telle que vous êtes incapable de l’accueillir et de l’intégrer.

Victime de l’autre et bourreau de vous-même, oscillant constamment entre la rage et le dégoût contre votre ex-conjoint, il vous est parfaitement insupportable ne serait-ce que d’envisager que votre enfant puisse lui être fidèle. Parce que vous vous sentez parfaitement justifié dans votre indignation sélective comme dans vos jugements définitifs sur votre ex, vous n’avez plus qu’une seule obsession : monter votre enfant contre son autre parent. Et vous y parviendrez d’autant plus facilement que – nous le savons tous – les enfants sont des êtres fragiles et facilement influençables.

À certains moments – esclave de vos projections – en regardant votre enfant, vous ne pouvez pas faire autrement que de trouver qu’il ressemble à votre ex, par son physique ou à travers ses manières et les expressions qu’il utilise. Vous justifiez, d’autant plus facilement, à vos propres yeux vos comportements que son « style » vous est devenu intolérable.

Logique avec vous-même, emporté par votre subjectivité, esclave de votre haine de l’autre, vous avez décidé de mettre tout en œuvre pour saboter coûte que coûte l’amour que votre enfant peut avoir pour votre ex parce que ce simple constat vous rend fou/folle. Comment pourrait-il encore aimer qui vous n’aimez plus ? Mettre tout en œuvre pour l’empêcher d’aimer son autre parent devient alors votre obsession.

Vous estimez donc que vous n’avez « plus le choix », il vous faut parvenir à réussir à manipuler votre enfant après votre séparation, de telle sorte qu’il n’ait pas d’autre alternative que celle de rester fidèle à votre opinion de conjoint en rage contre son ex.

En le manipulant de manière à ce qu’il vous reste fidèle, de manière à ce qu’il épouse vos propres émotions, vous installerez votre enfant dans un schéma névrotique pratiquement impossible à briser mais justifié à vos yeux parce que vous sentez intuitivement que c’est une bonne manière d’assouvir votre besoin de le dominer.

Et vous commettez un crime contre votre propre enfant.

  • Dans la projection, le sujet attribue aux autres ses propres façons de ressentir. Ici le parent accablé par son sentiment d’injustice d’avoir été quitté ne voit plus que les manières de son ex à travers les comportements de son enfant. Il surimpose constamment son ex sur son enfant au point de ne plus le percevoir lui, ce qui l’amène à ne plus pouvoir le supporter.
  • La personne identifiée est littéralement comme possédée par sa manière de voir les choses. Inaccessible au raisonnement elle perd tout sens de la mesure, ce qui l’amène à agir de manière totalitaire, dominatrice et obsessionnelle.
  • Ne pas tenir compte des besoins légitimes de son enfant en même temps que de parvenir à le convaincre qu’il n’a pas à avoir les besoins qu’il a, c’est l’arracher à lui-même en le mettant en contradiction avec ce qu’il sent et c’est à coup sûr le moyen de le faire basculer dans la névrose, trouble de l’humeur en conséquence d’un conflit psychique, et qui se manifeste à travers des symptômes tels que l’anxiété, les phobies, les tocs, les obsessions, le stress ou encore la dépression.

Pour réaliser cet objectif, vous commencez par profiter de la confiance que votre enfant a en vous pour parvenir à lui faire croire que, s’il vous aime, il n’a pas d’autre choix que celui de chercher à minimiser au maximum ses interactions avec son autre parent. Ce simple chantage affectif est la clé maîtresse de votre comportement : parvenir à diviser votre enfant de telle manière qu’il sente qu’il vous trahit à chaque fois qu’il est en relation avec son autre parent, mais aussi de telle manière qu’il doute de lui-même et de ses sentiments pour votre ex.

  • Le but de la manipulation mentale ou psychique est de parvenir à modifier le désir de l’autre à l’avantage de celui qui manipule et autant que possible à l’insu de celui qui est manipulé. Pour ce faire, consciemment ou inconsciemment le parent manipulateur (parce que mû par son sentiment d’injustice) mettra tout en œuvre (pouvoir, séduction, chantage affectif, suggestion, persuasion, etc.) pour exercer une pression sur son enfant en se servant de l’amour qu’il lui porte pour le faire chanter, c’est-à-dire en parvenant à lui faire croire que s’il l’aime, il doit penser comme lui et aller dans son sens.
  • Un enfant naturellement immature donc sans expérience n’aura que peu de défense contre le chantage exercé sur lui par quelqu’un qu’il aime. Sous influence, il perdra facilement son jugement propre au profit de celui qui le manipule.

D’une manière générale, et c’est là votre finesse dans votre relation à votre enfant, vous vous arrangez pour lui faire sentir vos propres comportements de manière à ce qu’il vous en soit reconnaissant, vous lui faites ainsi percevoir votre mansuétude, en vous arrangeant pour qu’il se retrouve en dette. Vous êtes sûr d’avoir raison et d’être dans votre bon droit, et que ce sont les autres (et en particulier votre ex) qui sont injustes avec vous. Vous n’hésitez donc pas à vous sentir toujours légitime dans les leçons que vous donnez à votre enfant puisque vous pensez que c’est vous qui détenez la vision juste dans la relation à votre ex. Vous apprenez à votre enfant que dans le monde, il y a les bons et les méchants et que bien sûr, vous faites partie des bons.

  • Le sentiment de reconnaissance naturel d’un jeune être le porte à être attiré par une personne qu’il admire ou par laquelle il se sent flatté ou en dette.
  • C’est le narcissisme d’une personne, le sens de sa propre importance et un besoin d’être admiré qui font qu’un être devient persuadé « d’avoir raison » et de détenir la vision juste des choses. C’est par narcissisme qu’un être en souffrance se servira de sa souffrance pour justifier sa domination de l’autre (c’est parce qu’il ne veut pas souffrir qu’il est amené à nier et détruire l’objet de sa souffrance), persuadé avoir raison contre lui et incapable d’altérité. On comprendra que la rupture amoureuse est une souffrance particulièrement propice à l’expression exacerbée du sentiment narcissique. 
  • La vision manichéenne de la vie qui veut nous faire croire que dans la vie il n’y a que les bons et les méchants, vision à la fois simpliste et réductrice des autres et de leur complexité, rend bien sûr service au narcissique qui y voit une nouvelle opportunité d’avoir raison et de dominer.

Vous cherchez à mettre tout en œuvre pour faire ressentir à votre enfant que vous l’aimez « conditionnellement ». L’aimer conditionnellement c’est l’aimer à condition qu’il se comporte comme vous l’attendez. Vous avez compris que si votre enfant perçoit votre amour comme une récompense, c’est ainsi qu’il apprendra le plus sûrement l’insécurité au moyen de laquelle vous pourrez facilement le dominer. Vous n’hésitez donc pas à profiter de l’amour qu’il a pour vous pour vous servir de lui comme le confident de vos difficultés d’adulte. Vous lui faites donc précisément part de vos émotions intimes, spécifiquement de vos indignations et de vos sentiments d’injustice contre son autre parent. Ayant remarqué que l’indignation est communicative, vous avez compris que plus vous serez indigné devant votre enfant, plus il sera indigné comme vous, donc plus il apprendra à penser comme vous. Vous n’oubliez donc pas que plus vous détruisez, par vos qualificatifs négatifs, l’image qu’il a de votre ex conjoint, plus, en phase avec vos émotions, parce qu’il vous aime, il vous donnera raison en apprenant à raisonner comme vous dans votre logique négative. 

  • Aimer son enfant « conditionnellement », c’est l’aimer de manière sélective, c’est lui apprendre la division, le rejet, la honte et la non confiance en soi, à l’origine de la plupart des souffrances humaines.
  • La relation entre un parent et son enfant n’est pas une relation égalitaire puisqu’elle est une relation entre un être qui a de l’expérience et un être qui n’en a pas. Se servir de son enfant comme son confident c’est courir le risque de faire peser sur lui des situations affectives qu’il ne peut pas gérer parce qu’il n’en a pas la maturité, parce qu’il ne peut que se sentir démuni face à elles, en même temps que de lui faire croire qu’il devrait être capable de les gérer puisqu’il sent qu’elles lui sont données par quelqu’un qu’il aime. La confidence de ses problèmes personnels par un parent est toujours un piège et une manipulation pour un enfant.

Vous n’hésitez pas à prendre votre enfant à témoin de vos disputes avec votre ex, mieux, vous tentez de lui faire sentir qu’il doit être partie prenante de votre déballage émotionnel, à votre avantage bien sûr, car vous pensez que s’il n’est pas pour vous, il sera nécessairement contre vous. Vous le prenez en tête à tête, vous lui expliquez la situation de votre point de vue exclusif, en n’hésitant pas à lui montrer à quel point vous souffrez. Pour ce faire, vous versez quelques larmes qui le toucheront à coup sûr en plein cœur. Vous vous servez de la « résonance affective » que votre enfant a avec vous pour l’assujettir. Peu à peu vous parvenez à lui faire ressentir votre souffrance de manière à ce qu’elle se transforme pour lui en rejet de son autre parent. Vous savez plus ou moins confusément que c’est ainsi que vous parviendrez à contrôler totalement ses sentiments pour son autre parent.

Par exemple, vous vous arrangez pour faire comprendre à votre enfant que financièrement vous êtes saigné(e) à blanc, que – depuis votre séparation – vous ne joignez plus les deux bouts à cause des exigences de rentes bien évidemment démesurées de votre ex. Vous ne laissez rien passer, en lui expliquant que son autre parent cherche à vous asphyxier depuis qu’il s’est séparé de vous. Plus vous vous justifierez, plus cela le convaincra. Vous sentez que dans sa naïveté et parce qu’il vous aime, votre enfant est prêt à vous croire. Vous comprenez qu’il est capital que votre enfant vous perçoive comme une victime (donc que l’expression appropriée de vos plaintes et de vos lamentations est très importante). Vous savez que c’est ainsi et à son insu, qu’il percevra peu à peu son autre parent comme un bourreau.

  • Émotionnellement les enfants sont vulnérables parce qu’ils sont des éponges. Se servir, contre lui-même et son propre équilibre, de la résonnance affective que tout enfant éprouve pour son parent, c’est chercher à le détruire psychiquement et à son profit.
  • Un enfant est par nature sans défense dans l’exacte mesure de son besoin d’appartenance, il lui faut être reconnu par son parent. C’est donc une attitude perverse pour un parent, que celle d’exploiter ses propres émotions devant son enfant, dans le but de lui faire vivre une émotion de haine contre son autre parent. 
  • Parvenir à faire entrer son enfant à son profit dans le triangle dramatique Sauveur / Victime / Persécuteur 1, c’est le manipuler en cherchant à détruire ses sentiments.

Vous tentez de tout mettre en œuvre pour désorienter votre enfant. Pour ce faire, vous évitez de mettre en place des horaires et des lieux qui lui permettraient d’avoir des repères dans le temps et l’espace, par exemple de savoir chez quel parent il sera et à quel moment de la semaine. Vous cherchez systématiquement à créer la surprise dans son emploi du temps, vous le déstabilisez en ne vous montrant pas fiable pour lui. Au moment où il croit savoir où il va dormir, vous le bousculez dans ses certitudes et n’hésitez pas à lui affirmer qu’il s’est trompé et que c’est de la faute de l’autre parent, qui s’est encore une fois intempestivement décommandé. Vous créez ainsi avec votre enfant une forme de solidarité dans l’injustice et la plainte, qui lui permettra de sentir que vous-même ne pouvez rien prévoir ni être assuré de rien à cause de son autre parent.

Vous n’hésitez pas à vous mettre sur la défensive pour lui faire ressentir que toute vengeance contre son autre parent est bien sûr légitime. Vous avez compris que plus il sera convaincu de faire l’expérience de l’instabilité de son autre parent, plus il sera soumis à votre cause. Pour ce faire, vous lui parlez en termes simples de ce que vous ressentez comme étant votre implacable logique : dans la vie, il y a « ce qui est normal » et « ce qui n’est pas normal », on ne peut pas en sortir. Et moins il en sortira plus il sera indubitablement de votre côté.

Vous n’hésitez pas à peser sur votre enfant, en vous souvenant du dicton : « Qui aime bien, châtie bien », et cela vous permet de le persuader peu à peu que l’amour est nécessairement associé à la souffrance et que s’il souffre, c’est la preuve que vous l’aimez. C’est ainsi que vous parviendrez à lui faire croire à votre profit qu’il est un « monstre » à l’occasion de ses moindres révoltes.

  • On sait à quel point les repères sont importants pour un enfant parce que cela l’aide à se structurer. Toucher à ses repères c’est le mettre dans la confusion, lui qui pour le moment n’a pas suffisamment de ressources en lui-même pour se rééquilibrer.
  • Apprendre à son enfant la légitimité de la plainte c’est lui apprendre à souffrir en se sentant victime des situations.
  • Se servir de sa position de celui qui sait ou du moins de celui qui est censé un peu plus savoir que l’autre, de par son expérience, pour dominer l’autre, c’est le mode d’emploi de l’aliénation. Un enfant, pour se construire, a besoin d’un parent honnête et surtout vrai. Un parent capable de reconnaître ses torts ou ses erreurs devant son enfant est un parent qui apprend à son enfant à assumer les conséquences de ses actes en devenant responsable de lui-même (et non pas victime.) Plus un enfant aura besoin de l’approbation de ses parents pour agir, plus il sera rendu fragile et incapable de s’assumer par lui-même, plus il deviendra victime des situations adverses ou hostiles qui lui seront proposées par la vie. 
  • « L’amour et la cruauté s’excluent mutuellement. On ne gifle pas par amour, on gifle parce que dans une situation similaire, alors qu’on était sans défense, on a soi-même été giflé et contraint à considérer cela comme un témoignage d’amour. » écrivait Alice Miller. Le dicton « Qui aime bien châtie bien » est celui de la « pédagogie noire ». Aimer son enfant c’est admettre et comprendre son comportement parce qu’on a compris qu’au moment où il a agi, il ne pouvait pas agir autrement.

Parallèlement, désirant faire sentir à votre enfant que vous êtes une personne importante, vous vous montrez à lui sérieux et très occupé. Pour ce faire, persuadé que vous êtes que la valeur travail est la valeur qui dépasse toutes les autres, vous répétez constamment à votre enfant qu’a contrario des autres et en particulier de votre ex, vous, vous travaillez. Vous avez parfaitement compris que – d’une manière générale dans notre société – la valeur travail est un excellent alibi socialement reconnu qui vous permettra de vous sentir irréprochable, quels que soient vos autres comportements. Vous cherchez donc à montrer constamment à votre enfant que vous n’êtes ni fainéant ni égoïste.

Vous sentez ainsi plus ou moins confusément qu’à force de répéter à votre enfant que vous êtes supérieur aux autres, il ne pourra que vous en admirer toujours davantage en même temps que vous conforterez votre position de domination sur lui.

Enfin vous avez compris que le meilleur moyen de parvenir à ce que votre enfant reste « à sa place », c’est de pratiquer à son égard une discrète humiliation et pour cela vous utilisez la comparaison le plus souvent possible. Faisant feu de tout bois, vous ne ratez aucune opportunité de lui montrer qu’en comparaison des autres il ne peut qu’être insatisfait de lui-même. Vous avez parfaitement compris que parce que la comparaison exclut tout esprit critique en simplifiant les choses à outrance, elle est un moyen efficace pour parvenir à faire renoncer un enfant à être lui-même.

Il faut absolument que votre enfant ressente qu’au contraire de votre ex, vous êtes raisonnable et censé. C’est ainsi que vous parviendrez à lui prouver que tout ce que vous entreprenez est supérieur à tout ce qu’entreprend votre ex ; en affichant ouvertement votre mépris pour les personnes que vous qualifiez de faibles, vous avez compris que c’est ainsi qu’il apprendra. Ayant perdu votre dignité personnelle, vous êtes persuadé que plus un enfant restera dans le doute par rapport à sa propre valeur, moins il sera arrogant et dominateur.

  • Un enfant est par définition immature, se servir de sa maturité d’adulte pour chercher à le dominer est nécessairement maltraitant. A contrario, faire sentir à son enfant que personne n’est supérieur à personne puisque personne ne naît pour quelqu’un d’autre et que par conséquent personne n’a à être l’esclave de quiconque, c’est lui enseigner la liberté.
  • Ce qu’Alice Miller a nommé la « pédagogie noire » n’est pas régi par l’amour de l’enfant tel qu’il est, mais par la conception de ce qu’un enfant devrait être pour plaire à son parent. Chercher à inculquer à un enfant ce qu’il devrait être, c’est l’éloigner de lui-même au profit de ce que notre idéal voudrait qu’il soit. Éduquer un enfant c’est lui permettre de faire ses expériences tout en l’aidant à en tirer les conséquences. Pour ce faire l’enfant doit être stimulé pour son goût de la « vérité » des choses telles qu’elles sont, et non manipulé par des concepts moraux de bien et du mal ou des valeurs extérieures à lui-même.
  • Devoir ajuster son rythme de vie à son rythme de travail est le plus sûr moyen de devoir renoncer à être. Éduquer son enfant en s’arrangeant pour lui faire penser que le travail est la valeur suprême, c’est courir le risque de lui faire perdre son humanité puisque l’essentiel n’est pas ce que l’on fait mais comment on le fait.
  • Comparer son enfant à soi-disant mieux que lui c’est lui apprendre le jugement sur les autres en même temps que de le mystifier en lui faisant croire que nous devrions être tous semblables. C’est certainement une manière de faire infaillible pour faire perdre toute confiance en lui-même à un enfant en plein développement. La comparaison est humiliante, elle sape la capacité d’un être à se tenir debout par lui-même.

Vous n’hésitez pas à lui en vouloir et à lui reprocher son attraction pour votre ex, il faut qu’il comprenne que sa vie est ailleurs. Et si vous avez été injuste avec lui, vous ne vous excusez évidemment pas.

S’il est en âge d’exprimer ses souhaits quant aux modalités de garde, vous le contredisez, vous lui demandez pour qui il se prend avec ses exigences, comprendre que puisque vous êtes une personne importante, il ne peut pas avoir voix au chapitre et que, bien sûr, vous savez mieux que lui.

Si et quand votre enfant grandissant vous pose des questions quant à votre relation à son autre parent, enfermé dans votre point de vue binaire, vous lui répondez que vous n’avez que faire de la complexité des êtres, vous lui dites explicitement que tout est de la faute de votre ex, en assénant votre point de vue avec force en haussant le ton, rien de tel pour lui faire sentir que vous avez raison.

En règle générale, vous vous arrangez pour éviter le plus possible toute relation privilégiée avec votre enfant, peu disponible, vous évitez les sorties à deux, et vous arrangez toujours pour que votre nouvelle copine (copain) soit présent(e) quand vous sortez avec votre enfant car moins il aura de repères personnels et intimes avec vous, plus vous le contrôlerez.

Si vous constatez que votre enfant se cache pour téléphoner à son autre parent, c’est bon signe, cela montre qu’il vous craint. Surprenez-le dans son forfait et faites-lui-en le reproche, une injonction comme : « Qu’as-tu besoin de téléphoner à ta mère (à ton père) ? » l’aidera à se sentir mal à l’aise avec lui-même et participera à sa servitude. C’est au moment où ayant honte de son besoin de parler à son autre parent, il y renoncera, que vous l’aurez vaincu : vous serez enfin parvenu à le faire renoncer à votre ex-conjoint et à l’associer à votre haine de l’autre.

  • Aimer son enfant c’est l’aimer tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Malheureusement de très nombreux parents ayant eux-mêmes été humiliés par leur propres parents tout en étant contraints de prendre cette humiliation pour un témoignage d’amour, en arrivent à leur tour à humilier leur enfant, et cela d’autant plus à un moment de leur vie où, dépendants de leur ex, ils se sentent eux-mêmes enfermés dans une situation qui leur apparaît comme injuste.
  • Si aimer son enfant c’est l’aimer tel qu’il est, cela passe pour le parent de s’accepter lui-même comme il est ou a été, qui est la condition nécessaire pour pouvoir reconnaître ses propres erreurs auprès de ses enfants. Avoir peur de sa propre vulnérabilité c’est se contraindre à se montrer soi-même dominant vis-à-vis de son enfant. 
  • L’enfant, pour se développer harmonieusement, a besoin de se sentir aimé inconditionnellement. Il s’agit pour un parent de lui faire sentir qu’il l’aime « quoi qu’il fasse » c’est-à-dire que ses comportements lui donnent ou ne lui donnent pas satisfaction. Cela signifie que l’amour ne peut ni ne doit être une récompense pour personne. Un être qui s’est senti aimé et compris par ses parents indépendamment de ses comportements développe sa confiance en lui-même c’est-à-dire qu’il a appris à ne pas devoir redouter les erreurs qu’il ne peut pas éviter de commettre.
  • Apprendre à son enfant la diversité des êtres c’est lui permettre de ne plus avoir honte de lui-même en accédant à sa propre humanité. Répondre franchement, les yeux dans les yeux, aux questions de son enfant, c’est lui permettre de ressentir sa propre valeur en se sentant aimé par nous. Lui apprendre la complexité de la vie, c’est lui apprendre le respect qu’il doit à l’autre, non pas parce qu’il le faut mais parce qu’il le sent. C’est ainsi que vous parviendrez à créer peu à peu un lien profond et unique avec votre enfant, lien issu de votre amour et de votre respect pour lui en tant qu’être nécessairement différent. 
  • Vous parviendrez d’autant plus à respecter votre enfant que vous parviendrez à respecter sa mère (ou son père), votre ex. Pour ce faire il vous aura fallu remettre en cause votre propre narcissisme c’est-à-dire votre propension à croire qu’il ne doit pas y avoir de frustration dans les relations amoureuses, ce qui n’est certainement pas une petite affaire. C’est parce que vous aurez vous-même su prendre soin de vos propres souffrances et en particulier de celles du petit enfant que vous avez été autrefois, que vous serez un jour capable de ne pas en infliger à votre enfant.
  • Nous avons donc tous été plus ou moins piégés par l’amour parental et en particulier à travers les manipulations de nos parents, en conséquence d’une séparation. Comme l’exprimait Alice Miller interviewée par la journaliste suédoise Ami Lönnroth : « Ce qu’on appelle amour parental est souvent tellement empreint d’agression et de besoins narcissiques non satisfaits que le respect des parents pour l’enfant est faible ou totalement absent. Kafka insiste sur le fait que le respect pour l’enfant est de loin beaucoup plus important pour sa vie que ce qu’on appelle « l’amour parental ». Ce phénomène pourrait souvent être décrit ainsi : « Mon enfant est ma propriété. Je l’aime parce qu’il est à moi. Je l’aime parce que je ne pourrais exister sans lui ». C’est une forme d’amour qui ne voit pas l’enfant, qui est aveugle à ses besoins. »

© 2025 Renaud Perronnet. Tous droits réservés.

Notes :

1.[1] Lisez mon article : Le Jeu de la victime

Affiche dessinée par Bernard Villemot pour la caisse de sécurité sociale de Paris en 1957

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