Sortir de sa négativité

« On a tous un point sensible, la négativité ; le ressentiment et tout le reste se produisent parce qu’on essaie de dissimuler son côté tendre. »

Pema Chödrön, Entrer en amitié avec soi-même

« Pour changer quelque chose en vous, il faut que vous changiez quelque chose dans votre relation avec l’autre. (…) Je m’ouvre à la négativité de l’autre à mon égard. »

Arnaud Desjardins, La Paix toujours présente

Qu’il se mette à pleuvoir au moment où nous avons décidé de partir pique-niquer, que quelqu’un nous contredise au moment où nous affirmons une opinion, ou que nous ayons cassé un objet auquel nous tenons : autant d’événements insignifiants en apparence, mais révélateurs de notre rapport au réel. Autant de situations banales où notre négativité s’exprime à travers notre refus de nous adapter à ce que la vie nous impose.

Nous aspirons à n’en faire qu’à notre tête, nous voulons imposer notre volonté, quand bien même l’évidence nous montre que nous n’avons pas d’autre choix que de composer avec la situation telle qu’elle est.

Pourquoi perdons-nous brusquement toute élégance face à ce qui nous échoit alors que nous savons tous pertinemment que nous ne pouvons pas décider de ce qui advient dans notre existence ?

Si cette résistance nous envahit, c’est parce que le mental – créateur de notre négativité – entretient l’illusion que nous devrions être libres de toute contingence, précisément au moment où nous ne le sommes pas.

L’être humain est fait pour l’adaptation, non pour la perfection. Pourtant, nous vivons dans un monde lancé dans une quête effrénée de perfection – une perfection nécessairement décevante dans un monde où toute création humaine n’est jamais que le fruit d’une adaptation, et jamais celui d’une liberté absolue. Notre négativité sert alors à entretenir notre illusion, à maintenir l’idée que les choses auraient pu, auraient dû, se dérouler conformément à nos attentes.

Beaucoup considèrent leur négativité comme normale ; pour preuve, la plupart d’entre nous considèrent comme « normal » de se plaindre lorsque les choses ne fonctionnent pas comme ils l’entendent. C’est précisément en cela qu’elle est dangereuse. On s’y attache parce qu’on en est prisonnier, et on la justifie sans cesse. Cette négativité nous oblige à fonctionner comme un enfant qui, après avoir cassé son jouet, se roule par terre en hurlant son refus d’admettre qu’il est cassé.

À la fin de mon article Sortir du drame – dont je vous recommande la lecture, figure cette citation de Chogyam Trungpa :

« Tout ce que l’on a à faire est de se démasquer, si pénible que cela soit ! »

Se démasquer implique d’abord de reconnaître que nous vivons presque constamment derrière des masques, et en particulier derrière celui de notre négativité. Celle-ci se manifeste par notre résistance à ce qui est, résistance nourrie par une croyance centrale de l’ego : « Rien de ce qui me contrarie ne devrait exister. »

Un réflexe impérieux nous pousse alors à refuser toute situation qui ne correspond pas à nos attentes.  Qu’il soit subtil ou manifeste, ce refus nous anime en permanence. Il se traduit par notre désir de combattre le réel, comme si le combat contre l’évidence de ce qui vient de se produire pouvait empêcher a posteriori ce qui s’est produit, ce qui est absurde, convenons-en.

Le paradoxe est le suivant : en refusant l’expérience qu’elle est pourtant en train de vivre, la personne au comportement négatif cherche à s’en protéger, précisément au moment même où elle la traverse. Elle croit pouvoir se défendre d’une réalité qu’elle juge inacceptable, tout en y étant déjà engagée.

Assumer sa négativité, la voir à l’œuvre sans la nier, constitue le point d’appui indispensable pour avancer. À l’inverse, son déni nous condamne à une répétition stérile. La négativité est l’expression persistante d’un mécontentement fondamental, d’un désir latent d’en découdre avec ce qui ne nous plaît pas. Elle révèle une forme d’infantilisme qui perdure chez l’adulte : tant qu’elle demeure dissimulée, elle empoisonne l’existence ; ce n’est qu’en étant mise au jour qu’elle devient transformable.

Son mot d’ordre est immuable : je n’aime pas cela, donc je refuse que ce qui s’est passé se soit passé.

Le paradoxe ultime de la négativité est qu’elle se présente comme un remède. Elle prétend nous protéger de ce que nous redoutons de vivre, alors même qu’elle nous y enferme. Pseudo-remède, elle ne se contente pas d’échouer : elle aggrave notre souffrance au lieu de nous en libérer.

Récemment, une mère m’écrivait que son fils aîné, qu’elle aimait profondément, était devenu ingrat : pas même un merci pour tout ce qu’elle avait fait pour lui. Sa négativité l’amenait ainsi à juger son fils à partir d’une attente de mère blessée, en manque de reconnaissance.

Par ce jugement, elle entérine – et valide – l’idée que son fils devrait être à la hauteur de ses besoins affectifs à elle. Une idée manifestement erronée qui procède d’une méconnaissance radicale de l’altérité. Elle ne perçoit plus son fils comme un être distinct, mais comme le débiteur supposé d’une dette qui n’existe que dans son imagination.

Cette négativité sabote la relation en interdisant toute émergence d’un sentiment positif à son égard. Elle fige le lien dans une lecture univoque, où chaque geste du fils vient confirmer l’histoire déjà écrite de l’ingratitude. En s’identifiant à cette lecture, la mère est contrainte d’endosser le masque de la victime souffrante, se définissant à travers la croyance que son fils devrait lui être reconnaissant.

Ainsi, sous couvert de légitimité morale, la négativité installe une impasse relationnelle : elle transforme l’amour en exigence, la générosité passée en dette, et la relation vivante en procès permanent.

La négativité est une véritable névrose en ce sens qu’elle nous pousse à prendre soin de notre malheur plutôt qu’à nous en défaire, elle enferme chacun dans un rôle figé et rend impossible toute rencontre réelle.

Lorsque j’ouvre la porte à mon chat, resté enfermé trop longtemps dans une pièce, il se met aussitôt à ronronner et à manifester sa joie. L’être humain, lui, demeure souvent enfermé dans sa rancœur : attaché à ce qu’il estime que l’autre aurait dû faire ou ne pas faire, incapable de passer à autre chose, il préfère le reproche à l’ouverture au moment présent.

La négativité – cette tendance inhérente au mental humain – nous pousse à avoir des opinions sur tout, à juger constamment les choses comme justes ou injustes, trop ou pas assez. Elle nous contraint à nous accrocher obstinément à nos états d’âme passés, comme si leur maintien garantissait notre identité ou notre légitimité. Ce faisant, nous nous interdisons de les dépasser.

Nous restons ainsi prisonniers de nos propres lamentations, enfermés dans une prison que nous avons nous-mêmes construite et que nous entretenons jour après jour.

Surmonter sa négativité ne consiste pas à la combattre, mais à reconnaître lucidement notre résistance à ce qui est, puis à la laisser passer, au lieu de nous y agripper. C’est dans ce dessaisissement – et non dans le reproche – que peut s’ouvrir un rapport vivant au présent.

Je suis en train de jouer avec mon petit-fils lorsqu’il se met à crier de façon stridente. En une fraction de seconde, mon mental s’impose : il m’affirme que mon petit-fils n’aurait pas dû crier – alors même qu’il vient de le faire.

Il y a là un automatisme inconscient parfaitement rodé qui, si je ne le vois pas à l’œuvre pour l’interrompre, me fait souffrir et me pousse à réagir négativement envers l’enfant. À l’évidence, cet automatisme s’enracine dans une croyance implicite : un enfant qui joue ne devrait pas crier. Celui qui adhère à cette croyance se sent aussitôt contraint de prendre position contre l’enfant qui crie, renforçant ainsi sa croyance au lieu de la questionner.

Convaincu que la résistance qu’il oppose intérieurement au cri dissipera la situation non désirée, il ne voit pas que, dans l’instant même, c’est précisément cette résistance qui engendre sa souffrance. Le cri n’est pas le problème ; le refus du cri qui a eu lieu l’est.

Que disent les faits ? Un enfant a crié. Rien de plus. En l’absence de résistance à ce fait, il n’y a pas de souffrance. Plutôt que de fixer mon attention sur le cri, je le laisse passer à travers moi. Je ne le retiens pas, je ne m’y accroche pas ; je me rends transparent au cri de l’enfant.

C’est d’ailleurs ce qui se produit dans les nombreux moments où, absorbé par autre chose, mon petit-fils crie sans que je le remarque. Ne focalisant pas mon attention sur ses cris à travers la croyance qu’il ne devrait pas crier, ceux-ci passent simplement, sans laisser de trace.

Si, par exemple, je pense que mon fils devrait téléphoner à la vieille mère que je suis, je résiste à son comportement à partir d’une croyance erronée : celle qu’il devrait me téléphoner alors qu’il ne le fait pas. En le jugeant indigne sous ce prétexte, je deviens le créateur de ma propre souffrance.

Paradoxalement, c’est en rejetant mon fils à travers mes jugements – croyant m’en débarrasser par l’opinion négative que j’en ai – que je l’installe au cœur de mes préoccupations. Plus je le condamne intérieurement, plus il occupe mon esprit ; et c’est ainsi qu’il devient, pour moi, une cause majeure de souffrance.

Dans nos relations, nous n’avons pas d’autre problème que celui de vouloir autre chose que ce qui nous échoit. Nos jugements sur les autres engendrent des résistances, lesquelles sont à l’origine de nos multiples souffrances. Lorsque je lâche ma négativité et mes jugements sur la manière dont l’autre devrait se comporter, je cesse de créer de la résistance : la relation s’allège alors d’elle-même, devenant plus fluide et plus vivante.

Quand cesserai-je donc de me comporter comme un enfant gâté qui se roule par terre, dépité de ne pas obtenir ce qu’il veut ?

C’est bien par la manière dont nous réagissons aux autres que nous nous blessons. En devenant plus lucides, plus présents et plus vigilants à l’égard de nos mécanismes réactifs – en nous ouvrant à eux pour les voir à l’œuvre plutôt que de nous y abandonner inconsciemment – les autres cesseront d’avoir du pouvoir sur nous.

Comme l’exprimait Swami Prajnanpad : « La frustration et la dépression viennent simplement du refus, du fait de dire non. (…) Toujours accepter, absorber. Chaque fois que vous refusez une chose, vous la laissez en place et elle vous troublera toujours. » Pas de refus : plus de troubles, plus de frustrations, plus de dépressions.

Il précise encore : « Des barreaux de pierre ou de fer ne font pas une prison. (…) On devient un prisonnier seulement quand on refuse ces barreaux. Si vous les acceptez, vous êtes libre. Pourquoi ? Parce qu’alors vous ne vous jetez plus aveuglément contre eux pour vous cogner et vous blesser. En connaissant la limite, en acceptant la limite, vous transcendez la limite. Vous devenez sans limite. »

Notre négativité qui s’exprime par nos refus est une véritable maladie du mental – une forme de folie ordinaire qui nous condamne à souffrir. Le Dalaï-Lama estime « qu’à chaque individu incombe la responsabilité de réduire la négativité des situations auxquelles il se trouve confronté. » Pour ce faire – pour en sortir – il nous faut y être attentif afin d’en percevoir la présence au-dedans de soi.

Oser adopter la position de celui qui se démasque en voyant l’aberration qu’il y a à vouloir autre chose que ce qui est est notre tâche principale. Car vouloir autre chose que ce qui est, c’est faire le choix de souffrir.

© 2026 Renaud Perronnet Tous droits réservés

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