Peut-on dire que la maladie nous rend service en nous alertant ?

Question de M. C. :

Aide Soignante.

Vous avez écrit sur votre site, en réponse à la question « La souffrance psychologique pour quoi faire ? » : « Personne n’aime être malade or, d’un certain point de vue, parce que la maladie (comme la souffrance) est le signal que quelque chose ne va pas pour nous, elle nous rend service en nous alertant. »

Ne pensez vous pas que cette phrase peut culpabiliser une personne malade ?

Amitiés à vous.

Ma réponse :

Comment une personne malade pourrait-elle entendre que sa maladie lui « rendrait service » alors que son vœu le plus cher est de ne plus être malade ? Comment pourrait-elle l’interpréter autrement que comme une parole culpabilisatrice, provocatrice et odieuse ?

Comment se tenir debout, au cœur de sa souffrance psychologique ? cela semble impossible. Un proverbe anglais répond « Mend or end » ce qui signifie « Améliorez ou mettez fin ». A ce proverbe, S. Prajnânpad* ajoutait : ou acceptez.

Des milliers de fois depuis notre enfance, nous avons été confrontés à l’injustice, et des milliers de fois nous avons tenté, par le refus, de réparer cette injustice. N’y étant pas parvenus (plutôt que de nous rendre à l’évidence en constatant la fausseté de notre attitude), nous sommes le plus souvent devenus des victimes de « ce qui nous arrive ». C’est ainsi qu’encore aujourd’hui, nous ressentons intérieurement : « Je ne sais pas ce que j’ai fait au ciel pour mériter cela, cette injustice me fait enrager. »

Pour oser voir la réalité en face c’est-à-dire « accueillir ce qui nous arrive », nous avons besoin de commencer par détruire la part de ce que nos expériences d’enfance ont déposé à l’intérieur de nous : la croyance fausse que ce que nous refusons n’existera plus. Dire « Non ! ça, je ne peux pas l’accepter ! » nous fait croire à une certaine toute puissance mais ne change absolument rien à ce qui nous est arrivé. Si l’on y regarde de près, il n’y a pas d’autre alternative que l’acceptation de ce qui nous est déjà arrivé.

Une mère peut refuser que son bébé soit mort, continuer à bercer le petit cadavre mais elle ne le fera pas revivre ! J’utilise à dessein la brutalité de cet exemple pour nous montrer l’irréalisme total de notre conduite. Cet irréalisme est le même qui se manifeste dans tous nos refus quotidiens : NON à la tarte brûlée ! Non au 40° de fièvre de mon enfant ! Non à la batterie de ma voiture à plat ! Non à mon réveil qui sonne alors que je suis si bien au lit ! etc. Ces refus me donnent l’impression (fausse) que je suis tout puissant et… inhibent mon action. Oui ou non, est-ce que cette tarte est brûlée ? Mon enfant a-t-il 40° de fièvre ? Ma batterie de voiture est-elle à plat ? Suis-je d’accord pour que mon réveil ait sonné puisque je veux aller travailler ? C’est parce que je suis honnête avec « ce qui arrive » et que je cesse de me raconter des mensonges à moi-même, que je m’ouvre à « ce qui est arrivé. » Je peux alors – le plus justement possible – décider de ce qui doit être fait, compte tenu de ce que je veux : faire un nouveau dessert ou ouvrir une boîte de gâteaux, appeler le médecin ou mettre mon enfant dans un bain à 37°, téléphoner à mon garagiste, prendre les transports en commun ou demander à un(e) ami(e) de faire un crochet pour me déposer là ou je veux me rendre, décider de me rendormir un quart d’heure de plus parce que j’en ai le temps ou me lever parce que je ne veux pas être en retard au travail.

Pour comprendre « ce qui nous arrive » et décider de ce que nous allons en faire, nous avons préalablement besoin de nous être réconciliés avec. Cette réconciliation nous permet de nous réunifier (ce qui veut dire de ne plus être écartelés, divisés, entre « ce qui nous arrive » d’une part et « ce que nous aurions voulu » d’autre part).

Or c’est bien notre mauvaise habitude de refuser « ce qui nous arrive » qui nous empêche de l’interpréter avec intérêt et curiosité et nous force à le vivre avec le malaise de la rancœur et du ressentiment.

Et si « ce qui arrive » n’était qu’un signal, un indicateur de quelque chose de plus profond qui ne demanderait qu’à être reconnu et accepté que nous soyons en paix avec ?

N’est-il pas pourtant évident que tant que je refuse de m’être brulé la jambe sur mon poêle mal isolé, je demeure incapable de découvrir qu’il est mal isolé (prisonnier que je suis du refus que je me sois brûlé sur lui) je suis inopérant, incapable d’y remédier (donc de bien l’isoler) pour que ce risque de brûlure cesse !

Si j’ose m’ouvrir à « ce qui m’arrive » (par exemple à ma maladie ou à ma souffrance), si j’ose les considérer comme un clignotant qui m’avertit d’un dysfonctionnement, je peux les questionner et écouter leur réponse. Les envisager comme un éclairage qui m’est donné sur « là où j’en suis », comme une opportunité qui – peut-être – me permettra d’entreprendre et d’agir.

S’ouvrir à soi-même c’est tenter de se comprendre sans a priori donc interpréter l’émotion de sa souffrance psychologique comme le signal de quelque chose qui ne va pas chez soi et cela n’est possible que sur la base de l’acceptation. C’est par exemple, parce que je constate qu’en ce moment je suis de plus en plus nerveux et que je ne refuse pas ce que je constate, que je peux me poser la question : « Qu’est-ce que cela me dit de moi ? » Et peut-être – avec honnêteté – répondre « cela me montre que je ne prends pas assez soin de moi », et c’est sur cette prise de conscience qui est à la base de toute démarche thérapeutique que je pourrai agir et progresser dans le respect de ce que je vis et de ce que je suis.

Suis-je l’acteur vivant de la situation que je suis entrain de vivre ou une victime maltraitée et condamnée à subir le sentiment de l’injustice ?

Quand je me détends par l’ouverture à « ce qui m’arrive », je commence à me tenir debout parce que je suis sur le seuil de l’accès à ma réunification, sur le seuil de la paix. Quand je me tends encore davantage, ravagé intérieurement par mon ressentiment contre « ce qui m’arrive », je m’enferme dans la dramatisation de mon « enfer » et je m’écroule.

La souffrance psychologique est un signal de la vie qui – parce qu’elle est notre alliée – nous met la puce à l’oreille à propos du dérapage que nous sommes en train de vivre. Si la vie s’y prend de la sorte, c’est pour nous permettre de rectifier notre attitude avec nous-mêmes, sur la base de ce que nous aurons compris de ce qui nous arrive, mais – et là je suis d’accord avec ce que votre question sous-entend – cela n’est audible que… pour celui qui n’est pas dans la révolte et le refus de ce qui lui arrive, par conséquent pour celui qui ose voir le lien entre ce qu’il est et ce qui lui arrive, et qui – parce qu’il est engagé sur un chemin thérapeutique – se permettra de changer vraiment.

S. Prajñânpad* le dit admirablement : « La vie est un jeu, un défi, une conquête, simplement parce que les choses n’arrivent qu’une fois. Ce n’est jamais la même eau qui coule sous le pont. Tout ce qui arrive est nouveau, donc précieux, source de lumière. Tout ce qui vient, vient seulement pour vous enrichir, pour vous illuminer, uniquement quand vous êtes prêt à l’accepter. Alors, soyez toujours prêt à être étonné. »

Tant que nous n’envisageons pas le lien entre ce que nous sommes et ce qui nous arrive, nous ne pouvons que demeurer les victimes de ce qui nous arrive. A l’inverse, si nous osons envisager que tout n’est pas toujours de la faute des autres ou du destin, nous pouvons sortir de notre comportement de victime écrasée par l’injustice pour nous tenir debout, au cœur même de ce que nous refusions, et trouver la paix.

*S. Prajñânpad (1891 – 1974), sage et thérapeute indien – qui a proposé, entre psychanalyse et Vedânta, une voie originale vers la liberté.

© 2006 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

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2 réflexions au sujet de « Peut-on dire que la maladie nous rend service en nous alertant ? »

  1. Masson

    Profession : Retraitée (Cadre supérieur santé)
    Ville : Fort de France
    Pays : Martinique

    Je découvre votre site avec plaisir.
    Votre réponse à la question « La maladie nous rend-elle service ? » correspond tout à fait à mes conceptions et je considère également qu’il n’y a pas seulement la maladie qui peut nous rendre service comme opportunité d’apprentissage mais aussi tout ce qui compose notre vie : les difficultés rencontrées avec différentes personnes, une situation vécue dans la joie ou la souffrance, une rencontre… tout ce qui compose notre vie a un sens pour apprendre sur nous même.
    Ce qui est merveilleux quant on s’ouvre à accepter le lien entre soi et la situation, c’est que, comme par magie ou comme si nous nous mettions alors sur la même « fréquence » que le problème en l’acceptant (il ne devient plus un obstacle) alors la situation se règle par une voie incroyable ou de façon toute simple… indépendamment de nous !
    De toute façon le problème n’en est plus un donc le regard diffère et nous continuons notre chemin… vers une autre expérience de vie qui continue à nous apprendre…
    Merci à vous.

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  2. Anne

    Profession : Médecin
    Pays : France

    Je vous propose ces mots de Yvan Amar, que vous connaissez peut-être déjà :
    « Si quelqu’un me guérit et me retire mon mal, j’entends aussi qu’il me hisse au niveau de conscience que j’aurais atteint si j’avais moi-même résolu ce que ce mal devait m’apprendre. Sinon, s’il me laisse dans le même état de conscience après m’avoir retiré mon mal, il me vole l’outil de ma croissance que peut être cette maladie. »
    Cela peut être un élément de réponse à M.C. pour sa question du 18/10.

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