J’ai peur de la mort, elle a pris quelque chose de moi

Question de Claudette :

C’est au sujet de la mort et du deuil, il est difficile pour moi d’aller au service de quelqu’un (frère, belle-sœur), ma réaction est très forte, ce n’est pas à cause de mon frère, je me sens prisonnière de la mort, la mort a pris quelque chose de moi.

La mort me fait vivre des expériences qui ne sont pas à moi.

Merci pour votre beau travail.

Mes pistes de réponse :

La première maltraitance contre soi-même c’est de considérer que l’on devrait être capable de faire ce que l’on ne peut pas faire.

Tout être humain a ses limites qu’il se doit de respecter. Personne n’a le droit de vous imposer de faire ce que vous même sentez que vous ne pouvez pas faire parce que c’est au-dessus de vos forces.

La paix intérieure vous sera donnée par le respect de vos limites et non par l’obéissance obligée à l’autre, sous le prétexte qu’il faudrait être à son service.

Éloignez-vous de ce qui vous divise, ici la croyance que vous devriez – coûte que coûte – vous mettre au service d’un membre de votre famille dans le contexte du deuil et de la mort qui vous fait peur.

Si votre réaction est très forte et que vous vous sentez pour le moment « prisonnière de la mort » comme vous dites, il vous faut commencer par le respecter, ne serait-ce que pour en savoir plus, en l’investiguant pour mieux vous comprendre.

Savez-vous pourquoi le thème de la mort vous met si mal à l’aise ?

Êtes-vous d’accord pour convenir que puisque personne n’en est jamais revenu, personne ne peut prétendre connaître la mort ?

Certaines personnes prétendent avoir vécu une expérience de mort imminente, mais n’oublions pas que ce qui est imminent est ce qui ne s’est pas encore produit, puisque c’est ce qui va se produire dans très peu de temps.

Les personnes qui ont vécu une expérience de mort imminente n’ont donc jamais rencontré la mort.

En fait on ne peut pas avoir peur de ce que l’on n’a jamais rencontré, on ne peut donc pas en porter la trace, en garder la mémoire, en soi.

La première illusion de laquelle il est important que vous sortiez c’est de croire que vous avez « peur de la mort » puisque vous ne l’avez jamais rencontrée…

Dans sa fameuse Lettre à Ménécée, Épicure met les choses en évidence : « celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. »

Épicure explique qu’en vérité « la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus. »

En conséquence, il nous invite à prendre l’habitude de penser que « la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensibilité. »

Vous n’avez donc pas peur de la mort mais de l’idée personnelle que vous vous en faites. Celle que vous vous êtes bâtie peu à peu au cours de votre existence, à travers votre expérience de la mort des autres, ou de la manière dont ces autres vous ont parlé de la mort qu’en vérité ils ne connaissent pas puisqu’ils n’ont pu vous parler que de « leur conception personnelle de la mort. »

C’est donc en vous interrogeant sur votre « représentation personnelle de la mort » que vous découvrirez peu à peu pourquoi vous avez la sensation que la mort a « pris quelque chose de vous. »

Quelque chose dont vous n’avez pas l’expérience ne peut pas vous avoir ôté une part de vous-même. Par contre il est tout à fait probable qu’à travers la manière dont vous avez pu vous faire peur avec vos propres pensées à propos de la mort, vous ayez inconsciemment créé chez vous une « détresse personnelle. »

J’ai travaillé pendant plus de 20 ans, dans le contexte hospitalier, à animer des groupes de personnes qui souhaitaient accompagner les mourants. Ça a été pour moi une opportunité de permettre à ces personnes de tenter de clarifier leur relation à la mort (car comment pouvoir accompagner quelqu’un à aller là où on a soi-même peur d’aller ?)

En préambule à chaque formation sur l’accompagnement de ceux qui allaient mourir, je proposais à chacun(e) de partager sa « représentation personnelle » de la mort en commençant par répondre avec simplicité et authenticité à un questionnaire simple que je lui soumettais.

Il s’agissait pour ces personnes de parvenir à se comprendre elles-mêmes, en « reconnaissant » ce qui était là – pour elles – dans leur relation à la mort.

Je vous invite donc – vous aussi – à tenter de répondre à ces questions pour y voir plus clair en vous.

  • La première mort dont je me souvienne est celle de…
  • J’étais âgée de…
  • Les émotions que j’ai éprouvées à ce moment-là sont…
  • Les premières funérailles auxquelles j’ai assisté étaient celles de…
  • Elles se passaient en…
  • J’étais âgée de…
  • Ce qui alors m’a le plus frappé(e) est…
  • La personne que j’ai perdu le plus récemment est…
  • Lien de parenté par rapport à moi…
  • Les circonstances de la mort de cette personne sont…
  • Comment ai-je fait face à cette mort…
  • La perte la plus difficile pour moi a été celle de…
  • C’était difficile à cause de…
  • En général, ma réaction immédiate face à la perte est…

Dans les groupes, après avoir répondu pour elle-même, chaque personne prenait la parole et partageait ses réponses avec les autres qui écoutaient. Il y avait des silences et des larmes, mais aussi une opportunité de retour sur soi-même qui donnait à chacun la possibilité de mettre en évidence sa relation personnelle à la mort, tout en permettant à ceux qui en ressentaient le besoin de la dédiaboliser.

La plupart d’entre nous avons été plus ou moins cruellement confrontés à l’idée de la mort, ces partages permettaient aussi à chacun de sentir qu’il n’était pas seul puisque chacun partageait avec tous les autres ce point commun caractéristique de son humanité.

Parler de la mort, c’est se donner à soi-même le pouvoir de dédramatiser sa représentation en la remettant à sa place subjective, c’est aussi substituer à la peur l’évidence de notre finitude.

Quelques mois après ces échanges, de nombreux soignants expliquaient à quel point ces moments avaient été précieux pour eux parce qu’ils leur avaient permis de prendre une plus juste distance avec la représentation qu’ils se faisaient de la mort.

Ils découvraient aussi que la mort des autres n’était pas la leur, en même temps que nous sommes tous absolument égaux devant elle.

S’il est toujours parfaitement inutile de chercher à se persuader qu’on ne devrait pas avoir peur de ce dont on a peur, il est pour chacun de nous possible de tenter d’élucider les peurs qui sont les nôtres en les mettant au grand jour.

Faire bouger sa représentation personnelle de la mort c’est devenir capable d’accompagner les personnes qui vont mourir, mais aussi capable d’affronter la perspective de sa propre mort.

Quand vous partagez que « la mort vous fait vivre des expériences qui ne sont pas à vous », vous touchez vraisemblablement quelque chose d’important : pourquoi devriez-vous avoir peur de ce qui ne vous appartient pas ?

La vraie question est celle de la découverte qu’il y a plus d’avantages à vivre en restant conscient de l’inéluctabilité de la mort, qu’en cherchant à vivre comme si on n’allait jamais mourir par déni de la mort (attitude constitutive de l’angoisse.)

Sortir du déni en gardant présente à l’intérieur de soi l’idée de la mort, permet d’accéder à une autre relation à la vie, celle de l’appréciation des innombrables petites choses de la vie. Loin d’être mortifère, l’anticipation de la mort permet un regain de vie, elle permet de se réjouir de ce que l’on a comme de ce que l’on est.

C’est en ce sens qu’elle participe à l’élaboration d’un équilibre intime.

Nietzsche, dans le Gai savoir, exprime magnifiquement la manière dont on revient de cette exploration :

« On revient régénéré de tels abîmes, d’une aussi dure consomption du lourd soupçon, en ayant fait peau neuve, plus chatouilleux, plus méchant, avec un goût plus fin de la joie, avec une langue plus délicate pour toutes les bonnes choses, avec des sens plus joyeux, avec une seconde et plus dangereuse innocence dans la joie, à la fois plus enfant et cent fois plus raffiné qu’on ne l’a jamais été auparavant. »

Illustration :

Forme iconographique de l’Ars moriendi au Moyen-Âge : La Danse Macabre de Martial d’Auvergne, Philippe de Gueldre (Un transi entrainant la femme du chevalier.)

© 2021 Renaud PERRONNET Tous droits réservés. 

Pour aller plus loin, vous pouvez lire :

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Quand la peur de la mort l’emporte sur l’amour de la vie, illustration de Philippe Geluck :

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2 réflexions au sujet de « J’ai peur de la mort, elle a pris quelque chose de moi »

  1. Anne Marie

    Je pense que avant de parler de  » mort « , il faut d’abord comprendre, et accepter , l’idée que nous ne sommes que de passage sur cette terre. L’être humain n’est pas destiné à être immortel ; partir est donc normal et fait partie du cycle de la vie et de la mort de toutes choses, on ne peut pas échapper à cette loi de la nature.
    NB, il vaut mieux développer sa spiritualité que de prendre des psychotropes !

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  2. Renaud Perronnet Auteur de l’article

    Oui, partir est donc normal, partir fait partie du cycle de la vie, ce qui signifie que nous mourrons parce que nous sommes nés. Le contraire de la mort n’est donc pas la vie mais la naissance.

    Répondre

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