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Egocentrisme et vulnérabilité

Comprendre son propre fonctionnement pour devenir capable d’en sortir

« On ne réfléchira jamais trop à la nécessité de se libérer vraiment de l’autre, mais aussi de lui laisser sa liberté en évitant de se former de lui une représentation déterminée. »

Etty Hillesum[1]

Si l’égocentrisme est la tendance à être centré sur soi-même, on peut définir la subjectivité comme le caractère de ce qui appartient au sujet. L’égocentrisme est donc une manière de considérer le non-moi (le monde extérieur) exclusivement à travers le sujet, donc soi-même, et – plus précisément – à travers l’intérêt que l’on se porte à soi-même.

Une personne égocentrique est « imbue d’elle-même », imbu vient du verbe ancien « imboire », que l’on ne peut pas boire… donc impropre à la consommation.

Nous sommes donc imbus de nous-mêmes quand nous devenons impropres à la consommation pour l’autre. Quand – par exemple – voulant avoir raison, nous nous mesurons à lui dans un rapport de force, quitte à utiliser le reproche et la critique.

Les psys parlent de « faille narcissique compensée par un aménagement caractériel », ou de « personnalité narcissique », ou encore de « perversion narcissique ».

D’autres sous-entendent que la personne égocentrique est dans une émotion proche de l’arrogance en disant d’elle familièrement : « elle s’y croit, elle se la pète, elle a les chevilles qui enflent ou la grosse tête ».

Mais je veux plutôt ici parler non pas de ces excès émotionnels facilement repérables mais de quelque chose de très banal qui nous concerne tous : la manière dont nous sommes – le plus souvent inconsciemment – imbus de nous-mêmes, donc enfermés dans notre subjectivité, dans notre égocentrisme.
Du moment où, dans notre relation à l’autre, nous ne semblons avoir aucune conscience du fait que nous voyons cet autre exclusivement à travers nos propres filtres.

Le moment où nous sommes la proie d’une émotion qui, parce que nous sommes dans la domination de moi sur l’autre, nous fait nous donner à nous-même, tout à fait spontanément et sans même nous en rendre compte, la priorité sur cet autre.

Simplement parce que c’est « plus fort que nous » que nous sommes condamnés à voir l’autre à travers notre subjectivité, nous sommes donc « naturellement » imbus de nous-mêmes, naturellement égocentriques.

Un exemple parmi bien d’autres

Je suis au restaurant avec un(e) ami(e), je trouve mon plat délicieux et parce que je le trouve délicieux, j’ai envie de le partager, je propose donc à mon ami(e) de le goûter, persuadé qu’il (elle) ne pourra que le trouver bon et que cela lui fera plaisir.

L’égocentrisme c’est de passer subrepticement de « je le trouve délicieux » à « il est délicieux. » Puisqu’il est délicieux, il devient pour moi légitime et même amical de le partager avec mon ami(e).
Oubliant que mon goût ne parle que de moi-même, je me pense aimable et ouvert à l’autre au moment même où je ne suis occupé que par moi-même. « C’est tellement bon, je suis certain que l’autre va aimer. »
Si l’autre décline ma proposition, je peux même me sentir déçu et frustré : pourquoi l’autre ne veut-il pas goûter ce qui est bon ? « Tu as vraiment tort ! »
Si – après avoir gouté – l’autre fait la grimace, je peux même devenir amer, comment l’autre peut-il ne pas aimer ce que j’aime ? « Ne devrais-tu pas re-goûter ? »

C’est à dessein que je prends cet exemple sans conséquence pour faire sentir que c’est parfois même au moment où je suis persuadé d’être aimable avec l’autre qu’insidieusement je le manipule, convaincu que ce qui me plait à moi ne peut que lui plaire à lui.

De même, quand nous choisissons un cadeau pour l’autre, nous sommes nombreux à le choisir parce qu’il nous plait à nous plutôt que – nous étant intéressé aux goûts de l’autre – parce que nous sentons qu’il pourrait lui plaire.

C’est-à-dire que nous nous identifions facilement à une sorte d’universalisation de notre goût propre qui prétend que « ce qui me plait devrait plaire à l’autre. »

Nous sommes là en plein égocentrisme, à l’orée de l’intolérance et de l’aveuglement.

Si visiblement notre cadeau ne comble pas l’autre (en imaginant le cas extrêmement rare où il ose nous le dire franchement), c’est qu’il y a quelque chose qui ne colle pas : comment l’autre peut-il trouver laid ce que je trouve beau ?

C’est la même chose concernant les goûts artistiques. Comment l’autre peut-il ne pas aimer ce film que j’ai aimé, cette peinture qui me transporte ?

On objectera que « tous les goûts sont dans la nature », mais celui qui, imbu de lui-même est soumis à son égocentrisme, n’admet pas que l’on puisse avoir des opinions différentes des siennes.
Il juge l’autre en le trouvant « original », « bizarre », « anachronique », quand ce n’est pas « indéfendable », ou « totalement stupide. [2]

C’est parce que nous sommes imbus de nous-mêmes que nous comparons les autres à nous.

L’autre est un autre, qu’ai-je le besoin qu’il me ressemble ?

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà »

Pascal[3]

Je suis donc imbu de moi-même à chaque fois que j’éprouve le besoin que l’autre me ressemble ; l’ego – inconscient et sûr de lui – exprime par là-même de façon très ordinaire son désir de toute puissance et sa volonté de domination, ce qu’il appelle parfois « être soi-même. »

Mais si l’ego se remettait un tant soit peu en cause, il ferait la différence entre « être soi-même » et interpréter exclusivement le monde à travers le filtre de ses propres opinions.

Alors que faire ?

Pour épuiser chez soi l’émotion causée par le fait d’être « imbu de soi-même », il n’y a pas d’autre moyen que de se demander comment nous allons nous y prendre pour laisser l’autre être ce qu’il est. C’est même à cette condition que nous pourrons découvrir « ce qui coince » chez nous.

A chaque fois que je suis imbu de moi-même, j’oublie la loi, l’expression même de la dualité qui dit que « s’il y a deux, deux sont nécessairement différents », j’oublie que « quand l’autre est présent, il est nécessairement un autre. »

Le sage et thérapeute indien Swâmi Prajnânpad l’exprime ainsi :

« Il y a des variétés infinies, des formes infinies, des couleurs infinies, des goûts infinis. Tout est infini. Toute manifestation est infinie. »

Il est donc à la fois injuste et tragique d’essayer « d’annihiler, d’occulter, de recouvrir cet infini par quelque chose de fini », disait Swâmi Prajnânpad.

Laisser de la place à l’autre, c’est accepter l’infini et découvrir qu’il y a de la place pour tout le monde et cela n’est rendu possible qu’à un être humain devenu adulte.

Enfant ou adulte ?

L’enfant est naturellement égocentrique car il est incapable de voir le monde autrement que comme le prolongement de lui-même, il fusionne avec sa mère dans ce que Romain Rolland décrit comme un « sentiment océanique », il ne se sent pas différencié de sa mère. A contrario, tout ce que l’enfant ressent comme non-moi, il le nie ou désire l’éliminer.

« Tout le processus de la croissance humaine peut ainsi se ramener à poser des limites, utiles et nécessaires pour se protéger à un stade donné, puis à les faire éclater pour passer au stade suivant. »

Daniel Roumanoff[4]

Ainsi l’adulte en se développant, s’individualise ; et s’individualisant, il permet à l’autre d’exister sans ressentir le besoin de fusionner avec lui. Au fur et à mesure qu’il prend lucidement sa place dans le monde, il permet à l’autre de prendre la sienne.

A contrario, celui qui n’ose pas prendre sa place et exister pour lui-même ne peut pas faire autrement que de se mesurer constamment aux autres, dans un rapport de force, pour tenter de trouver une place. Ayant l’impression fausse que la place prise par l’autre ne peut que lui retirer quelque chose à lui, il essaie d’empêcher l’autre de la prendre par ses critiques, ses jugements péremptoires et manipulateurs.
Par contre, celui qui se permet de « prendre sa place » pour exister dans sa différence devient capable de laisser l’autre exister dans la sienne.
Ce faisant, il devient adulte et s’ouvre à « l’infinie différence des autres » en n’éprouvant plus le besoin de s’en protéger, que l’autre ne soit pas comme lui ne lui pose plus de problème. Si l’autre le comprend, tant mieux, si l’autre ne le comprend pas, il accepte que ce soit ainsi puisqu’il ne rivalise pas avec lui.

La prison de l’infantilisme

La fusion avec l’autre nous a à tous permis – au stade premier de notre existence – de nous développer, mais quand ce besoin de fusion s’est mal passé, quand il n’a pas été comblé, quand, dans l’enfance, nous n’avons pas reçu ce que nous avions besoin de recevoir, un sentiment de frustration se développe qui peut faire obstacle à toute maturation ultérieure.
La personne qui se retrouve dans un corps d’adulte mais est toujours soumise à ses besoins d’enfant est incapable d’accepter la différence qu’est l’autre et la ressent comme une menace qui ne peut que lui faire de l’ombre[5].

En ne reconnaissant pas à l’autre le droit à la différence, non seulement nous tentons de limiter sa liberté mais nous nous condamnons nous-même à souffrir à chaque fois que le pensant « comme nous », nous le découvrons « autre ». Dans cette découverte cruelle, nous nous conduisons comme l’enfant frustré que nous sommes restés : nous interprétons l’autre comme « méchant », parce qu’est « méchant » pour un enfant tout ce qui lui résiste.

En fait l’autre est simplement différent, il est toujours juste ce qu’il est  en vérité, un être unique, différent, identique à personne.

Swâmi Prajnânpad parlait d’un festival de nouveautés et invitait à regarder « l’infinie variété des formes » :

« La vie est un jeu, un défi, une conquête, simplement parce que les choses n’arrivent qu’une fois. Ce n’est jamais la même eau qui coule sous le pont. Tout ce qui arrive est nouveau, donc précieux, source de lumière. Tout ce qui vient, vient seulement pour vous enrichir, pour vous illuminer, uniquement quand vous êtes prêt à l’accepter. Alors, soyez toujours prêt à être étonné. »

Pour être prêt à être étonné, il ne faut pas être bloqué dans le besoin (jamais assouvi) d’être reconnu par l’autre. Tant que je demande à l’autre d’être « comme moi » ou même de simplement me ressembler, je demeure incapable de m’ouvrir à « ce qu’il est ». (Pour nous ouvrir et peut-être même nous émerveiller, nous devons dépasser le stade de la demande.)
A chaque fois que nous ramenons l’autre à nous-même, imbus de nous-même, nous l’interprétons à travers nos besoins à nous et la conception limitée que nous avons de nous-même, c’est ainsi que nous nous y prenons pour souffrir en créant notre enfer, avec des pensées interprétatives de l’autre du type « je trouve qu’il n’aurait pas dû me dire ça, qu’il aurait pu me téléphoner, etc. »

En fait, pour sortir de la prison infantile de l’égocentrisme, pour sortir de la confusion moi / l’autre, nous avons besoin d’admettre l’infini à l’extérieur de nous, dans le non-moi, donc dans l’autre, plutôt que de continuer de le regarder et de l’interpréter à travers nos besoins limités à nous.

C’est nous-mêmes qui sommes les détenteurs de ce qui nous appartient, pas les autres, nos besoins sont les nôtres, les autres n’en sont pas responsables.

Un deuil à faire

Ne ressentant plus le besoin que l’autre soit « comme nous », nous assumerons notre différence, donc notre solitude, que nous vivrons comme un défi plutôt que comme un handicap. A l’inverse de celui qui, n’étant pas encore né à lui-même, vit dans la peur d’être et ne peut interpréter son unicité, sa solitude, que comme une malédiction.

Dans le relatif, nous ne pouvons satisfaire l’autre que de manière accidentelle et il est impossible de lui donner ce qu’il demande de manière à pouvoir accéder constamment à ses désirs. Personne ne peut satisfaire les besoins ni les désirs de l’autre – qu’il ne connait jamais complètement et qui restera donc pour toujours un mystère.
Cela ne signifie pas que nous ne devons pas faire ce que l’autre nous demande si nous sommes d’accord pour le faire, mais que nous ne pourrons jamais être précisément et constamment à la hauteur de ce qu’il souhaite.
C’est très clair dans l’amitié. Si mon ami attend plus de moi que je ne peux lui donner, il m’en voudra à un moment ou à un autre et la relation amicale en pâtira. Dans une véritable amitié, une amitié d’adulte à adulte, chacun « prend » l’autre comme il est.

Il y a là un deuil à faire, le deuil de pouvoir satisfaire pleinement l’autre, le deuil d’être à la hauteur des besoins ou des désirs de l’autre. Celui qui peut le mieux satisfaire ses besoins ou désirs, c’est toujours celui qui les a.

Ce deuil fait, il ne nous deviendra plus possible de nous reprocher de ne pas avoir réussi à être à la hauteur des besoins ou désirs de l’autre comme nous le faisons si souvent, et c’est infiniment déculpabilisant.
La culpabilité est une émotion narcissique (donc un obstacle à la lucidité qui tente inlassablement de différencier le moi du non-moi), elle est la conséquence émotionnelle de la personne qui est encore dans la confusion entre elle et l’autre, de celle qui ne s’est toujours pas aperçu que nous vivons tous dans des mondes différents[6].

Étant donné que « l’autre est un autre », j’ai fait ce que j’ai pu. Et tout est en ordre.

En nous acceptant nous-mêmes comme infinis et changeants, nous allons devenir capables d’accepter l’autre, le non-moi, comme infini et changeant.
Moins nous attendrons de l’autre, plus nous permettrons à cet autre d’être comme il le souhaite et à nous de vivre notre vie, à la fois dans la confiance et le respect de l’altérité.

Pour être heureux, (y compris avec l’autre) il n’y a pas d’autre moyen que d’admettre que nous sommes – ici et maintenant – ce que nous sommes en nous laissant le droit de ressentir ce que nous ressentons comme en laissant l’autre faire de même avec lui-même et en ne conditionnant pas son droit à être ce qu’il est à nos besoins à nous.

Un ego fort n’a pas peur du conflit

Le paradoxe c’est que pour ne plus être imbu de nous-même, nous avons besoin d’un ego fort. Un ego fort, c’est un ego non pas dominateur mais capable de ne pas se laisser aller à ses penchants subjectifs et narcissiques. Un ego qui laisse l’autre être ce qu’il est sans ressentir le besoin qu’il se soumette pour être en paix.

Nous vivons tous bel et bien dans la dualité et, je le répète, s’il y a deux, deux sont nécessairement différents. L’autre existe comme un autre, que cela nous plaise ou non !

C’est à dessein que j’ai fait figurer, il y a plus de dix ans, cette très courte vidéo du Dalaï-Lama sur mon site[7] parce qu’elle m’apparait être à la base de tout travail sérieux sur soi-même :

« Sur la planète, il vous faut tenir compte de l’attitude des autres – car que cela vous plaise ou non – les autres font partie de l’humanité et votre futur dépend d’eux dans une certaine mesure. Avec une perspective élargie, l’humanité entière est une partie de vous, donc faire attention aux autres revient à prendre soin de soi. »

Dans le relatif, il est impossible de faire l’impasse de l’autre, (les guerres ne sont que des tentatives désespérées et cruelles de tenter de le faire, or toutes les guerres se sont toujours terminées par des paix qui finalement reconnaissent l’autre après avoir voulu le massacrer).

C’est la loi de la différence qui nous oblige à convenir que nous serons tous nécessairement contrariés à un moment ou à un autre par un ou plusieurs autres.

« Le conflit est le père de toutes choses. »

Héraclite[8]

Or l’être « imbu de lui-même », centré exclusivement sur lui-même, a beaucoup de mal à envisager d’être contrarié. Il ne s’y résout pas et lutte. Donc il souffre.
Pataugeant chaque jour davantage dans sa souffrance, il prend à tort le comportement de l’autre comme un comportement qu’il n’aurait pas dû avoir.
Or que nous l’apprécions ou que nous ne l’apprécions pas, l’autre a bel et bien eu le comportement qu’il a eu.
Nous ne pouvons rien y faire que nous y adapter.

« Si tu comprends,
Les choses sont comme elles sont.
Si tu ne comprends pas,
Les choses sont comme elles sont. »

Maxime Zen[9]

L’ego imbu de lui-même refuse l’adaptation, il croit que de se remettre en cause va le perdre. Il tente alors de dominer désespérément par tous les moyens qu’il a en son pouvoir, il agresse, quitte à chercher à humilier, il veut avoir raison à tout prix, ce qui le pousse à l’hypocrisie. Et il finit toujours par tomber sur un os puisque… quand il pleut, il pleut et quand l’autre vous a insulté, il vous a insulté !

La parole de Maître Dōgen[10] l’exprime à la perfection :

« Même si on aime les fleurs, elles fanent ; même si on n’aime pas les mauvaises herbes, elles poussent. »

Nous nous trompons bien souvent de combat : plutôt que d’accepter que les choses soient ce qu’elles sont, nous nous battons contre elles en utilisant des méthodes de rejet, de dissimulation et de manipulation de l’autre.

Nos procédés pour mentir et tricher

Celui qui nie ce qui est au moyen de son arme favorite, la mauvaise foi, utilise un de ces procédés. Il tente de cacher ou déguiser les choses, il argumente, quitte à dissimuler son véritable caractère en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas, en se parant, par exemple, de vertus qu’il n’a pas. Il joue un double jeu qui s’apparente à la fausseté et à la fourberie : comme la situation nous échappe, feignons d’en être l’organisateur.
Le principe de la mauvaise foi est de faire violence à la vérité. Par exemple, j’arrive à 18h à un rendez-vous qui était fixé avec l’autre à 17h, je lui affirme avec force qu’il s’est trompé et que nous avions rendez-vous à 18h.
C’est ma volonté contre les faits, j’ai peur de reconnaitre mon retard parce que je l’interprète comme une faute. C’est donc mon immaturité qui me condamne à faire violence à la vérité.
Celui qui ne s’accorde pas le droit à la différence a peur de ce que pense l’autre (de se sentir écrasé ou humilié par lui), il bat en retraite et s’oblige à la ruse. Ainsi il fabule et se contorsionne dans la justification plutôt que de convenir des faits, il utilise la manipulation pour paraître ce qu’il n’est pas et croit devoir être.

« Le refus absurde de la vérité est naturel chez l’homme. L’homme ne veut pas être mais paraître. Il ne veut pas voir ce qu’il est, mais essaie seulement de se prendre pour le personnage pour lequel les gens le prennent quand ils parlent de lui. »

Swâmi Prajnânpad

La personne égocentrique et imbue d’elle-même est, comme nous l’avons vu, incapable de voir le monde autrement qu’à travers ses peurs liées à son immaturité. Elle ne voit donc pas l’autre « tel qu’il est » mais à travers ses propres distorsions mentales qui lui permettent de se protéger de l’autre, pour ne surtout pas l’éprouver de manière directe, ce qu’elle redoute.
A l’étroit, engoncée dans un ego petit et faible, elle tente de gagner du temps en se racontant des histoires qui correspondent le plus souvent à des souffrances passées non résolues, qui n’ont jamais été revisitées dans un travail thérapeutique, et qui sont aujourd’hui devenues ses points faibles.
Ainsi plus un ego se sent petit et faible, plus il est dupe de lui-même, donc imbu de lui-même.
Ayant peur de montrer ce que je suis, incapable d’être simplement moi-même devant les autres, je cherche à paraitre ce que je ne suis pas, quitte à fabuler en me racontant des histoires à moi-même et aux autres pour fuir mes propres responsabilités.
Manipulé par mon refus d’être ce que pourtant je suis à un moment précis, je suis dans le paraître et la prétention. Je peux par exemple hurler : « Mais non je ne m’énerve pas ! «

Manipulés par notre besoin d’avoir raison en paraissant ce que nous ne sommes pas, nous utilisons constamment différents procédés pour ne surtout pas voir la manière dont nous sommes en train de tricher avec nous-mêmes ou avec l’autre.

Les procédés utilisés par ceux qui veulent paraitre partent tous de leur interprétation subjective des faits. Ceux qui en usent sont parfaitement convaincus (au moment où ils en usent), de la justesse de ce qu’ils disent, à moins qu’ils ne deviennent capables d’y regarder de plus près.

Parmi ces procédés – qui tous ont un rapport avec la mauvaise foi (qui est en fait un déficit de foi en soi) – l’un utilisera le procès d’intention qui lui permettra de tirer d’une situation des conclusions sans preuves, pour en faire des vérités, auxquelles il croira dur comme fer.
Par exemple, une jeune femme, (parce qu’elle est victime d’un schéma d’abandon), attend un coup de téléphone de son compagnon qui tarde à venir. Au fur et à mesure de son attente, elle se persuade insidieusement que son compagnon n’a aucun intérêt pour elle, pire elle se convainc qu’il ne l’appellera plus et se demande ce qu’elle a bien pu faire ou dire pour qu’il la laisse tomber.
Il lui faudra vraisemblablement un accompagnement suivi et un très fort désir de « voir les choses telles qu’elles sont » pour parvenir à sortir de ses illusions et pour convenir que ce dont elle était pourtant certaine n’est qu’une hypothèse directement induite par son schéma d’abandon. Et même après l’avoir vu, il lui faudra se surprendre encore de nombreuses fois « la main dans le sac », en train d’interpréter le monde et les autres à partir de sa fausse loi (on va m’abandonner), avant de pouvoir réaliser peu à peu que chacun d’entre nous est principalement concerné par lui-même et interprète les autres à travers ses propres filtre.

Quelqu’un d’autre utilisera la perception sélective – qui lui permettra de se centrer sur un détail, en ne retenant qu’un seul élément d’une réalité pourtant complexe.
Par exemple, un parent dysfonctionnel regarde le bulletin scolaire de son enfant sur lequel ne figure qu’une seule mauvaise note. Focalisant son attention sur elle, il oublie toutes les autres et commence une litanie de reproches.

Un autre procédé couramment utilisé est la généralisation abusive qui s’apparente au sophisme, et qui nous fait étendre à toutes les situations une expérience malheureuse et isolée. Pour la repérer, il nous suffit de prêter attention au nombre de fois que nous utilisons les quantificateurs universels « toujours » et « jamais » avec nous-même et les autres.
Un exemple simple : si, victime d’une fausse loi inculquée dans son enfance qui lui dit qu’il rate tout ce qu’il entreprend, un étudiant échoue à un examen, il risque d’arrêter son cursus universitaire pour obéir à cette loi.
Là encore, il faudra à cet étudiant un travail assidu sur lui-même et une prise de conscience de ses fausses lois mentales pour envisager que, s’il a échoué, ce peut être aussi parce qu’il a insuffisamment travaillé une matière.

Voisin du procédé précédent, la conclusion prématurée nous permettra de croire en la vérité de nos convictions les plus angoissées. A travers notre éducation (nous reproduisons ce que nous avons appris tant que nous ne l’avons pas remis en cause), beaucoup d’entre nous attribuent une grande valeur aux événements négatifs, ce qui leur permet inconsciemment de dévaloriser les situations heureuses.
Par exemple si une personne est victime d’un syndrome d’exclusion sociale, en arrivant dans une soirée, elle pensera automatiquement[11] et sans s’en rendre compte : « Personne ne veut me parler, évidemment, je vais rester sur la touche. »
Elle est incapable de voir que si elle reste sur la touche c’est moins que personne ne veuille lui parler que parce que sa fausse loi (je reste toujours sur la touche) la condamne à avoir des attitudes physiques et psychologiques renfrognées de repli sur elle-même qui ne sont guère avenantes pour les autres.

Il est un autre procédé favori de beaucoup d’entre nous, celui de l’exagération qui bien souvent nous pousse à surestimer de façon très subjective les relations entre les événements défavorables et nous-même. C’est ainsi que nous nous y prenons pour qu’un incident anodin prenne figure de catastrophe.
Par exemple, à l’occasion d’un simple mal de gorge, un anxieux permanent se répétera à lui-même : « Pourvu que je n’aie pas un cancer du larynx. » Ou plus courant un autre dira : « Qu’est-ce que tu foutais ? Ça fait 2 heures que je te cherche partout ! » alors que ça fait peut-être tout juste 1/4 d’heure qu’il attend.

Ces quelques procédés (non exhaustifs), nous permettent d’interpréter le monde, les autres et nous-même plutôt que de les voir tels qu’ils sont.
Leur principale caractéristique réside dans le fait que nous ne pouvons pas nous en libérer autrement qu’en les voyant – de manière répétée – à l’œuvre en nous. Cela veut dire que nous ne pouvons pas les remettre en cause tant que nous n’avons pas pris conscience que nous sommes manipulés par nos schémas de pensée (ou fausses lois) qui nous y assujettissent.
Nous sommes en effet tous manipulés à notre insu par ce que nous persistons à ne pas vouloir voir chez nous.

Dans le cadre thérapeutique, je suis particulièrement frappé par la manière dont la plupart des personnes – alors même qu’elles ont identifié – pour elles-mêmes – les spécificités de leurs tendances à la subjectivité (ce que l’on peut appeler leurs « schémas principaux » ou leurs « fausses lois »), ce qui revient à dire leurs principaux « écueils », en restent les victimes désolées pendant longtemps encore[12].
C’est que bien souvent elles ont beaucoup de mal à s’investir émotionnellement dans ce qu’elles constatent pourtant rationnellement avec une certaine facilité. Ces personnes ont appris depuis si longtemps à s’éloigner d’elles-mêmes et de leurs ressentis qu’il leur est difficile d’oser s’investir « pour elles-mêmes » autrement qu’intellectuellement.
Vivre pleinement, donc en connaissance de cause, leur émotion de désolation est pourtant le chemin qui leur permettrait d’en sortir, mais nous en reparlerons.

Dans ces moments de cécité extrême vis-à-vis des schémas qui nous obligent à voir le monde et les autres à travers des filtres, nous sommes particulièrement sûr de notre « bon droit » à penser ce que nous pensons et à l’asséner à l’autre… ou à nous-même.
Il y a là quelque chose de particulièrement cruel et tragique de constater que, voulant manipuler l’autre pour nous défendre de lui, nous ne nous manipulons en réalité que nous-même en créant notre propre souffrance.

Les deux tendances égocentriques

Je crois que pour n’avoir plus besoin d’utiliser les subterfuges que sont la ruse, l’hypocrisie, le déni et la dissimulation, il nous faut trouver en nous-mêmes le « goût de la vérité » (de ce qui est), que ce qui est nous soit favorable ou non – ce qui est l’apanage d’un ego fort, à qui il sera plus facile de reconnaitre les choses telles qu’elles sont, qu’à un ego faible qui est encore en demande de reconnaissance, de mendicité affective et de besoin de se protéger de l’autre – qu’il craint.

Cette crainte, quand elle est adaptée à la réalité, nous permet de mettre en place des défenses légitimes.
Mais, si elle n’est pas adaptée à la réalité, elle parle de nous, de nos peurs et de nos difficultés à « prendre notre place » parmi les autres. Dans ce cas, nos peurs ne sont plus légitimes mais fantasmées, elles ont pour origine notre manque d’assurance et nos malaises en compagnie des autres, elles nous contraignent à toutes sortes de projections sur les autres comme « elle me regarde de travers » ou « il me fait la gueule. »
Soumis à nos projections, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous méfier, de nous défier des autres, notamment en ayant facilement du ressentiment contre eux.
Tragiquement, un être qui a été abusé projettera facilement le pire sur une personne qui pourtant la regarde de façon sinon amicale du moins neutre.
Ce pire est le plus souvent faux et non justifié dans le réel… mais pour en être convaincu, il faut oser s’interroger sur la manière dont notre passé influence nos perceptions, et découvrir qu’il n’y a en vérité aucune raison de se méfier de cette personne.
Tant que nous demeurerons manipulés à notre insu par notre passé, il nous sera difficile de parvenir à avoir une relation stable et équilibrée avec les autres.

Il y a donc schématiquement deux tendances égocentriques possibles.

La tendance égocentrique, infantile et dépendante de la personne majoritairement dominée par son passé – qui projette constamment ses besoins sur les autres, nous en avons largement parlé dans cet article. Selon les contextes, cette personne tentera de séduire (manipulation), de détruire (agressivité, violence) ou de fuir l’autre. Cette personne a peur de vivre et est insécure, elle est condamnée à constamment mesurer, calculer ses relations avec les autres (elle ne peut pas vivre les relations autrement que dans un rapport de force, elle vit sa vie principalement en termes de choix exclusifs et pense en mode binaire (il lui semblera par exemple naturel de résoudre ses conflits en termes de gagnant / perdant : si ce n’est pas moi, c’est lui ; si ce n’est pas lui, c’est moi).

L’autre tendance est celle de la personne égocentrique lucide (lucide quant à son côté égocentrique) donc davantage « capable de voir les choses comme elles sont » et l’autre « tel qu’il est ».
Capable, par exemple, de comprendre que si l’autre est triste c’est certainement parce qu’il vit une perte et que s’il est agressif c’est parce qu’il ressent une injustice, cela sans se sentir personnellement gêné ou culpabilisé.

L’ouverture à la vulnérabilité

Cette personne est donc capable de s’ouvrir à l’autre en le considérant comme « un autre que lui »[13] ; elle est capable de se rendre vulnérable à l’autre. La personne qui a intériorisé cela peut se laisser toucher par l’autre sans s’identifier à lui. Elle garde constamment en elle la conscience de ne pas être l’autre et que l’autre n’est pas elle. En s’ouvrant à l’autre, elle peut ressentir sa souffrance et lui montrer de la compassion[14] (et non de la pitié).
Cette personne prend soin de son côté vulnérable ou du moins s’arrange pour ne pas le meurtrir ; elle sait par exemple que la vraie écoute demande de se laisser toucher par l’autre, si par exemple elle ressent le besoin de pleurer, elle pleure.
Elle ressent sa différence comme une force et elle peut alors s’en émerveiller. Elle n’a plus peur de sa solitude et ressent qu’en vérité tous les autres sont comme elle : uniques. Ce faisant elle se « socialise » avec facilité, sourit de la différence plutôt que de la juger ou de chercher à la minimiser.
Dans ce contexte pacifié, elle s’adapte à « ce qui est » tout en refusant la fatalité (elle a compris que pour être en mesure de refuser la fatalité, il faut d’abord convenir de ce qui est). Elle s’indigne donc de moins en moins des comportements des autres et préfère compter sur ses propres forces pour faire ce qu’elle a à faire. Elle devient responsable.

Pour nous exercer à la vulnérabilité, nous avons un moyen infaillible, celui d’oser pleinement faire l’expérience de notre contrariété. Pour cela nous avons à tout moment ou presque un « allié » de taille : l’autre, en tant qu’il est différent.

Faire l’expérience de notre contrarié c’est regarder avec intérêt la manière dont nous disons non à ce qui est, dont nous refusons l’évidence et surtout dont nous nous y prenons pour continuer à avoir des comportements aussi absurdes.
Nous nous retrouverons donc face à face avec notre mauvaise foi, avec nos subterfuges, avec nos façons de juger et de fuir l’autre et de nier la réalité en utilisant un ou plusieurs des procédés que j’ai mentionnés plus haut.

C’est là le début du fameux « travail sur soi-même. » Apprendre à regarder ses comportements émotionnels en face, avec intérêt et patience (donc sans les fuir), plutôt que d’interpréter ceux des autres de la manière qui nous arrange.
Ainsi nous nous rapprocherons inévitablement de nous-même et des autres car, celui qui a compris et vu ce qui se passe à l’intérieur de lui-même devient beaucoup plus indulgent avec les autres – qui lui ressemblent étrangement.

« Quand on se sent comme un baril de poudre sur le point d’exploser, la patience signifie de simplement ralentir – arrêter un moment – au lieu de toujours suivre sur-le-champ la même réaction habituelle. On ne fait rien, on arrête de se parler à soi-même et on entre alors en rapport avec le point vulnérable. Mais on reste aussi totalement honnête avec ce que l’on ressent. On ne réprime rien ; la patience n’a rien à voir avec la répression. En réalité, elle a tout à voir avec la douceur, une relation honnête établie avec soi-même. »

Pema Chödrön[15]

La patience permet en effet de s’ouvrir à soi-même et à la vérité de ce que l’on ressent pour entrer en contact avec le point vulnérable et connecter « l’incroyable pouvoir de guérison de la douceur »[16].

Illustration :

Merci à Wikipédia, sur Egocentrism.

Notes :

[1] Etty Hillesum est une grande figure de la spiritualité contemporaine, juive, elle meurt à Auschwitz en 1943, ayant choisi délibérément de ne pas se dérober au drame de son peuple.

[2] Lire à ce sujet mon article : Ne pas se remettre en cause

[3] Blaise Pascal est un penseur du XVIIème siècle qui s’est consacré à la réflexion philosophique et religieuse, mais également aux travaux scientifiques.

[4] Daniel Roumanoff est un élève de Swâmi Prajnânpad, il a consacré sa thèse de doctorat (et de nombreux autres livres) à son enseignement.

[5] Lire à ce sujet mon article : L’identification à son enfant intérieur

[6] Lire à ce sujet mon article : Culpabilité et amour de soi

[7] Vous la trouverez ICI.

[8] Héraclite d’Éphèse est un philosophe grec qui a vécu au VIème siècle avant notre ère. Il explique le devenir par la transformation des choses en leur contraire et par la lutte des éléments opposés.

[9] Branche japonaise du bouddhisme mahāyāna.

[10] Maître Dōgen est l’un des plus grands maîtres du bouddhisme japonais, il a vécu au XIIIème siècle.

[11] Lire à ce sujet mon article : Pensée positive ou travail sur les pensées

[12] Lire à ce sujet mon article sur les 5 stades le la libération d’un schéma

[13] Lire à ce sujet mon article : La juste relation d’accompagnement

[14] Lire à ce propos mon article sur La compassion idiote

[15] Pema Chödrön est une enseignante bouddhiste qui a particulièrement écrit sur la relation que nous entretenons avec nous-mêmes et l’art et la manière dont nous pouvons trouver du courage dans les moments difficiles.

[16] Expression utilisée par Lily Jattiot, analyste jungienne, lors d’une causerie en juin 2009.

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