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Ma fille de 14 ans en est à sa 3ème tentative de suicide…

Ou comment rencontrer la souffrance de son adolescent ?

« Un animal, un enfant et un ignorant sont esclaves de leurs désirs. Ils veulent les satisfaire immédiatement, quels que soient le moment, le lieu ou les circonstances… A quoi reconnaît-on un homme ? Un homme, avant de satisfaire ses désirs, tient compte du temps, du lieu et des circonstances, car il cherche à atteindre un but. »

Swami Prajnânpad.

Un homme, a fortiori un père…

Qu’est-ce qu’être un père ?

« Alice au chat du Cheshire : – Voudriez-vous, je vous prie, me dire quel chemin je dois prendre pour m’en aller d’ici ? – Cela dépend en grande partie du lieu où vous voulez vous rendre, répondit le chat. »

Lewis Carroll.

Le contexte :

Paul est un homme d’affaires, toujours entre deux avions, qui m’a écrit une première fois fin 2013. Après une deuxième tentative de suicide (TS) en 3 mois, sa fille de 13 ans, Lucie, se trouvait depuis deux semaines dans un centre pour évaluation et observation des adolescents.

Paul m’expliquait que sa relation à la mère de Lucie avait toujours été très conflictuelle depuis la naissance de leur fille et qu’ils se déchiraient mutuellement à propos des droits de visite et des communications avec leur enfant. Ayant obtenu le droit de garde, il m’explique : « toute trace de sa présence chez sa mère a été supprimée par celle-ci, qui ensuite a déménagé dans un appartement où ma fille dort sur un canapé du salon lorsqu’elle vient en visite, un week-end par mois, et pendant la totalité des petites vacances. Ce rythme a été imposé par la mère et je l’ai accepté sans négocier, à la demande de ma fille qui voulait absolument déménager. »

S’ensuivent un suivi psychologique et plusieurs crises de spasmophilie (syndrome d’hyperventilation lié à un état anxieux) pour Lucie.

Paul se décrit lui même comme un père « cadrant », il estime qu’au contact de sa mère laxiste, Lucie a développé pour survivre « une considérable capacité de négociation / manipulation et de mensonge de laquelle elle semble devenue prisonnière. » Il termine son portrait psychologique par ces mots : « elle a aussi une tolérance à la frustration pratiquement nulle. »

Paul est par ailleurs un homme honnête qui n’hésite pas à se remettre en cause puisqu’il partage : « Je pense avoir contribué à cette construction pendant son enfance car je ne voyais pas d’autre solution vis-à-vis de la violence psychologique de la mère à mon égard, et de façon plus déguisée à l’égard de notre fille. » En d’autres termes, il estime qu’il s’est défendu « comme il a pu » d’une femme et mère à la fois contrôlante et intrusive.

Lucide, il me dit que sa fille est actuellement en train de subir les conséquences de cette relation et partage son espoir qu’elle puisse encore « s’en sortir, arriver à faire confiance à autrui et développer des relations saines où le contrôle n’est pas l’enjeu principal. » Dans ce contexte, il m’explique que la détermination de l’équipe soignante qui entoure sa fille à aller « dans le sens d’une réconciliation avec la mère » lui pose problème car il doute que sa fille puisse s’en sortir « en conservant la relation avec sa mère, qu’elle rejette en bloc. »

Paul se vit donc dans une relation très délicate avec sa fille et quelle qu’ait pu être sa part de responsabilité dans sa relation à elle, il s’investit et cherche sur internet un conseil, « une bouée de sauvetage » qui pourrait l’aider.

Enfin il partage une dernière crainte : « Nous sommes tous les deux parents près de la soixantaine. Il n’y a pas de fratrie, et tous les ingrédients qui servent à faire un « enfant roi » sont en place depuis le début. 

Ma première intervention :

Je lui réponds en substance que deux tentatives de suicide en trois mois, c’est un immense appel au secours qu’il lui faut absolument entendre, que par delà ses craintes que sa fille développe des talents de manipulatrice et d’affabulatrice, il lui faut regarder en face son besoin réel qui est de se sentir aimée, qu’il lui faut prendre pleinement la responsabilité de son rôle de père, ce qui revient à lui dire non pas qu’il l’a entendue mais à le lui montrer à travers ses actes.

Je tente de lui mettre la puce à l’oreille, espérant une réaction de sa part en lui disant qu’il lui faut s’y prendre de telle manière avec sa fille qu’elle ne puisse pas douter qu’il soit là pour elle, quitte à délaisser pour un temps certaines de ses occupations importantes pour lui.

Je valide à ses yeux l’importance de son écoute pour sa fille et tente de lui expliquer, avec des exemples, ce que veut dire écouter un enfant de manière à ce qu’il se sente écouté. Je tente de lui faire sentir la différence pour sa fille entre « Je ne comprends pas pourquoi tu as pu recommencer une chose pareille, » qui est en fait un reproche, et « Il faut que tu saches que je n’avais auparavant rien compris, mais que maintenant j’ai compris, j’ai compris que tu avais besoin de moi et je serai dorénavant là pour toi » qui est de la compréhension vraie des besoins criants de sa fille.

Bien que ne connaissant la relation de Lucie à sa mère qu’à travers lui, je me permets de lui écrire que son objectif à lui n’est donc pas de faire en sorte que sa fille garde une relation qu’elle ne veut pas avec sa mère, mais de se donner les moyens de tout mettre en œuvre pour qu’elle garde une relation avec la vie. Étant entendu que plus tard, quand elle le souhaitera, si elle le souhaite un jour, elle pourra renouer une relation avec sa mère – si celle-ci est accessible.

Sachant que par définition, son adolescente de fille ne pourra jamais lui parler comme il aimerait qu’elle lui parle, donc qu’il n’a rien à attendre d’elle, je lui recommande de trouver le moyen de lui faire sentir qu’il l’aime « inconditionnellement. »

Et puis, je n’entends plus parler de lui.

Des nouvelles de Paul et Lucie :

Un an plus tard, Paul – dans un mail laconique – me demande de l’aide et m’explique que se fiant aux thérapeutes qui accompagnaient Lucie, il avait contribué à rétablir la relation entre elle et sa mère, alors même qu’il était toujours convaincu de la toxicité de leur relation. Il m’explique que sa fille a fréquenté des psys « à rebrousse poil » pendant un an et qu’il se reproche de ne pas l’avoir assez « cadrée » (sic), d’avoir été trop souvent absent et plutôt « papa cool » (sic).

Là, il s’interroge : « Internat, arrêter de travailler et la surveiller 24/7 ? » et me confie qu’elle a expérimenté les joints sans être accro.

Une semaine plus tard, Paul m’explique qu’entre les allers et retours à l’hôpital et le fait qu’il soit actuellement à l’étranger pour son travail, il ne lui a pas été facile de trouver un moment serein pour me parler. Il décide donc de continuer à communiquer avec moi par écrit.

Sa fille Lucie est toujours en observation dans un Centre d’Évaluation et d’Observation de l’Adolescent (CEOA) non pas pour des raisons psychiatriques mais « parce qu’elle n’a pas voulu aller chez sa mère à partir du weekend  dernier, où sa sortie était possible. » Il me dit avoir, dans ces circonstances, opté pour maintenir son travail afin d’avoir un minimum de moyens financiers le mois suivant pour pouvoir être de retour à la maison au moment de la sortie de l’hôpital de sa fille.

Là, il me fait la rétrospective de l’année scolaire passée par sa fille qu’il me décrit comme ayant été « incapable d’établir une  relation de confiance avec un quelconque professionnel thérapeutique, (psychologue ou pédopsychiatre) » et m’explique qu’après sa seconde tentative de suicide, Lucie a fait un « bon rattrapage scolaire », aidée en cela par son petit ami et suivie par deux thérapeutes aux styles, âges et personnalités bien distinctes, de qui elle disait « Je n’ai rien à leur dire, je ne leur fais pas confiance, elles sont téléguidées par maman, je m’en bats les couilles… »

Poussé par des psychiatres, avec bonne volonté, Paul participe à ce qu’il appelle des entretiens de « médiation » entre la mère de Lucie et lui, entretiens qui ne semblent pas avoir été probants. Il partage avec moi le constat des soignants qui sont en contact quotidien avec Lucie : « toute puissance et intolérance à la frustration. » Et il conclut que Lucie, ayant été l’objet d’une dynamique de surenchère parentale constante pendant toute son enfance, se sent aujourd’hui le « centre du monde. »

Il est toutefois à noter que pendant l’année 2014, Lucie a vécu, dans un très court laps de temps, trois événements d’autant plus marquants qu’ils relèvent de la perte de repères importants pour elle : rupture avec son petit ami, rupture avec sa meilleure amie d’enfance, et mort d’un vieil ami âgé qui les avait initiés – elle et son père – aux chevaux et à la relation à la nature.

La troisième tentative de suicide de Lucie :

Voici les faits racontés par Paul : « Le jour de la 3ème TS j’ai accompagné Lucie chez le pédopsychiatre qui l’a suivie mensuellement depuis sa deuxième TS. Ça n’a pas été un suivi facile car Lucie a rejeté cette personne (ainsi que sa psychologue à coté de la maison) depuis le début, sauté, ou écourté quelques séances, et majoritairement elle est restée fermée en disant qu’elle n’a rien à lui dire.

Le jour de la 3ème TS, j’ai été présent à la séance et face au nouveau refus de Lucie de rentrer en dialogue, je lui ai dit que moi-même, sa mère, et un bon nombre de personnes avaient été affectées par ses deux TS, et avaient investi, du temps, de l’amour et de l’argent pour essayer de comprendre et pour éviter que cela ne recommence. En disant cela, j’étais en colère et Lucie a eu les larmes aux yeux.  Ensuite la psychiatre a abondé dans le même sens et pendant qu’elle parlait, Lucie a quitté la pièce en claquant la porte et en pleurant. J’ai quitté moi même la pièce deux minutes plus tard, en convenant avec la psy que je l’appellerai pour un nouveau rendez-vous.

Après la séance chez la psy, Lucie avait rendez-vous pour travailler chez une copine. Il n’y avait pas d’école car c’était mercredi après-midi. La maman de la copine a conduit sa fille et Lucie chez elle, en convenant avec moi qu’elle ramènerait Lucie avant ou après dîner chez eux. De mon coté, j’avais prévu d’aller à un cours de danse qui avait lieu le soir.

En sortant de mon cours, j’ai appelé Lucie pour lui dire que je rentrais, et je lui ai demandé si elle avait dîné. Elle a répondu que pas chez sa copine mais qu’elle avait mangé à la maison. Et que là, elle avait sommeil. Je n’ai pas été inquiet, mais selon ce qu’a dit Lucie après, elle venait de prendre des médicaments (somnifères anxiolytiques et anti inflammatoires) dans ma trousse de toilette. Après avoir raccroché avec moi, elle en aurait pris davantage.

Sur le chemin de la maison, j’ai reçu un appel d’une autre copine de Lucie qui avait reçu un appel d’elle et s’inquiétait pour elle. J’ai commencé à m’inquiéter aussi, et en arrivant à la maison, j’ai découvert Lucie recroquevillée sur le sofa de sa chambre au lieu de sur son lit mezzanine qui est en hauteur. Comme les fois précédentes jai eu l’impression qu’elle tenait à être « découverte » après son geste, qui comme les autres fois incluait aussi de nombreuses lacérations superficielles, majoritairement sur les faces externes des avant bras.

C’est moi qui ai conduit Lucie aux urgences, pendant le trajet Lucie était groggy mais consciente, et elle a mentionné le besoin de rétablir de l’équilibre dans sa vie. Lorsque je lui ai demandé dans quels domaines, elle en a énuméré trois : « l’équilibre dans ma vie familiale, mes parents et mes grands parents, l’équilibre à l’école, ou j’ai des bonnes notes mais je n’y fous rien et l’équilibre par rapport au tabac. » Ce dernier sujet a été le terrain de nombreuses discussions et mensonges entre Lucie et moi, moi-même ayant été fumeur jusqu’à très récemment, mais ayant un discours « contre », et Lucie ayant fumé avec ses copines, en cachette, mais avec l’autorisation explicite de sa mère, (4 cigarettes par jour), lors de ses visites mensuelles. »

Essayons d’y voir un peu plus clair :

Qu’est-ce qui a été le déclencheur de la 3ème TS de Lucie ? Ou « comment » rencontrer la souffrance de son enfant ?

Lucie est explicite à cet égard, les psys, elle ne leur fait pas confiance, elle n’en a « rien à foutre », elle n’a donc rien à leur dire. Et je fais l’hypothèse que si Lucie n’a rien à faire des personnes qualifiées (pour l’aider) qu’on lui propose, c’est parce qu’elle n’a rien à faire d’elle-même. Se sentant abandonnée depuis si longtemps, elle s’abandonne. Pire, parce qu’elle se déteste (et elle le montre à qui veut le voir en se scarifiant), elle ne peut avoir la moindre estime pour des personnes qui lui tendent la main. Lucie est donc parfaitement cohérente avec elle-même dans son infernale « logique » qui l’amène à saboter tout soutien psy.

Un enfant ne s’expose pas à la mort s’il se sent aimé. Lucie, 14 ans, « en crève » de ne pas ressentir l’amour de ses parents – qui se sont déchirés pendant si longtemps à travers elle. Ce fait l’accable parce qu’il lui est insupportable de sentir que son amour à elle est impuissant à les empêcher de s’entre-déchirer. Je ne sous-entends pas par là que cela veut dire que ses parents ne l’aiment pas et ne lui ont rien donné, mais simplement qu’elle n’a pas reçu ce dont elle avait et a besoin pour se développer : l’harmonie du couple de ses parents. Il s’ensuit pour elle, depuis longtemps, un mortifère besoin d’exercer un chantage impossible contre eux : « si vous ne vivez pas harmonieusement ensemble, je me tue. »

Étant donné que ses parents ne peuvent pas s’harmoniser, et compte tenu (paradoxalement) de l’immense force de vie qui est en elle, elle fait tentative de suicide sur tentative de suicide. Lucie est dans une impasse mortifère que seule elle ne peut pas dépasser. Sa désespérance, son besoin d’être aimée comme son amour pour ses parents (surtout pour son père) l’amènent à tenter l’irréparable contre elle.

C’est dans ce contexte que Lucie se retrouve – une fois encore – dans le cabinet d’un pédopsychiatre chargé de l’aider pour une énième mutique séance. Paul, son père, est présent, il est à nouveau confronté à l’insupportable pour lui : le mutisme de sa fille qui reste butée. Doit-il baisser les bras ? Définitivement ne plus croire en la possible amélioration de l’état psychique de sa fille ?

Alors n’y tenant plus, il lui assène quelque chose comme : « Il faut que tu comprennes que moi, ta mère, nous tous qui avons été affectés par tes deux tentatives de suicide, nous avons investi, du temps, de l’amour et de l’argent pour essayer de te comprendre et pour éviter que cela ne se reproduise. »

Paul ne se montre plus – à cet instant – comme un père aimant et à l’écoute mais comme un homme en colère qui – parce qu’il est mû par le sentiment d’injustice d’un père au désespoir – se retrouve miné par ce qu’il ne peut pas interpréter autrement que comme « l’ingratitude » de son enfant. Le père blessé, dans une souffrance insupportable, en veut à sa fille de se haïr et l’accuse d’être maîtresse de ce qui en réalité la contraint.

Sa phrase terrible sous-entend que Lucie « aurait pu agir autrement », si elle l’avait voulu, ce faisant il se rend lui-même victime de la souffrance de son enfant. Maladroitement, parce qu’il a l’impression d’avoir beaucoup donné, parce qu’il veut « frapper un grand coup pour la réveiller », Paul pose sur la balance de sa relation à sa fille, en les mêlant : le temps, l’argent et l’amour.

Sa fille – elle – entend qu’elle n’a pas plus de valeur que le fric et le temps des adultes qu’elle rejette, en fait elle entend ce dont elle est déjà largement convaincue (qu’elle ne vaut rien) et le fait de l’entendre à nouveau, cette fois-ci, dit par son père, l’accable.

Inconsciente de ce qui se passe réellement en elle, elle sent toutefois à ce moment monter en elle une formidable énergie de désespoir : à quoi bon, il ne me comprendra donc jamais, je ne suis que « ça pour lui », la preuve que ses craintes les plus folles se réalisent : il ne l’aime pas, il ne fait aucun cas d’elle, elle en a la preuve. Dans la force et la vulnérabilité de ses 14 ans, elle accuse le coup, les larmes aux yeux, et part en claquant la porte. Il ne lui est – pour le moment – plus possible de s’adonner à autre chose qu’à son désespoir, hantée par son désir de toute puissance (je dois en finir pour ne pas céder), car céder – pour elle – équivaudrait à renoncer à être aimée.

Nos enfants ont envie de mourir quand ils ne nous sentent pas suffisamment forts pour les supporter, parce qu’ils nous aiment.

L’amour que nous avons pour nos enfants peut s’exprimer de façon maladroite et même être accompagné (tout aussi maladroitement) par un pédopsychiatre. Quand le parent qui croit aimer est aux abois, il prend peur et plutôt que de donner, il tente de tuer celui qu’il prétend aimer en lui envoyant le message irrecevable suivant : en fait tu es un poids pour tout le monde, tu es la cause de tous nos malheurs avec tes suicides répétés.

Je ressens comme extrêmement touchante la manière dont Lucie s’est exprimée, comateuse à l’arrière de la voiture de son père. La « petite fille » en elle était à ce moment « revenue à la vie » et occupait toute la place, elle se sentait « sauvée » par son père, groggy mais consciente, elle était alors capable de s’ouvrir à un très grand besoin d’équilibre. Durement mises à l’épreuve, ses forces de vie momentanément non handicapées par son immense souffrance s’exprimaient en direct : elle était prête à convenir de ses véritables besoins, des besoins de chaleur et d’amour. En confiant cela à son père, elle révèle – n’en doutons pas – la véritable nature de sa relation à lui : elle l’aime, elle lui fait confiance et a besoin de sentir de sa part des preuves d’amour.

Le monde des besoins réels des adolescents est parfois si douloureusement mis à distance de celui des représentations des adultes que les besoins et les représentations s’entrechoquent sans pouvoir se rencontrer…

… Comme dans cet extrait de Une Vague d’amour sur un lac d’amitié de Marie Desplechin :

Une jeune adolescente vient de se faire morigéner par sa mère qui l’a surprise à lire tard le soir au lit et voilà ce qu’elle se dit :

« Si j’en avais eu le courage, je serais sortie de mon lit, je l’aurais pourchassée dans le couloir et je lui aurais demandé :

– D’accord, mais est-ce que tu m’aimes VRAIMENT ?

Mais j’ai onze ans, et je sais qu’on n’obtient pas grand-chose à s’obstiner bêtement au milieu de la nuit. Au mieux, je me serais entendu dire :

– Enfin oui évidemment, je t’aime vraiment ! Calme-toi maintenant et va te recoucher.

J’ai préféré me remettre à lire. Avez-vous déjà remarqué que l’amour est très différent de la pâte d’amandes ? Imaginez que vous vouliez très fort de la pâte d’amandes. Vous demandez poliment :

– Je peux avoir de la pâte d’amandes ?

– Mais oui bien sûr, vous répond l’adulte de service.

Vous vous servez. Vous mangez. Vous en reprenez un peu, pour voir. Délicieux. Vous vous gavez comme un pourceau. Et que notez-vous au bout d’un moment ? Vous notez que la question de la pâte d’amandes ne se pose plus. Du moins tant que vous n’avez pas digéré cet amas sucré qui vous écrabouille l’estomac. Vous êtes tranquille.

Prenez maintenant l’amour. Vous demandez poliment :

– Est-ce que tu m’aimes ?

– Mais oui bien sûr, vous répond l’adulte de service.

Vous êtes bien avancé. Car que notez-vous ? Que vous n’avez rien de plus. Que la question de l’amour se pose toujours.

– Tu m’aimes comment ? demandez-vous alors, en espérant une réponse qui ait la consistance de la pâte d’amande.

– Quelle question ! Lance l’adulte de service qui a le plus souvent autre chose à faire (essorer la salade, téléphoner à l’assurance, signer votre bulletin, au choix). Je t’aime beaucoup, voilà.

Éprouvez-vous un sentiment de satisfaction ? Moi, pour ma part, pas du tout. Tout le monde répond mécaniquement aux enfants. Autant mettre cinq francs dans une machine qui, au lieu de vomir une araignée rose en plastique mou, vous dirait de sa voix synthétique :

– Mais oui mon chéri évidemment je t’aime. Crouic, crouic. Je t’aime, crouic. Je t’aime, plong, plong…

Les adultes ne font aucun effort pour apporter de vraies réponses aux vraies questions des enfants. Ils préfèrent les questions  qui  ne  méritent  pas  de réponses, et les réponses qui n’ont pas besoin de questions. »

Pourquoi Paul perçoit-il si approximativement les besoins de sa fille ?

Si, le plus souvent, les adultes ne font aucun effort pour apporter de vraies réponses aux vraies questions des enfants, c’est parce qu’ils interprètent les questions des enfants à travers leurs besoins à eux. De même Paul perçoit les besoins de sa fille à travers lui-même, c’est-à-dire à travers sa propre histoire et ses besoins à lui.

Essayons de comprendre de beaucoup plus près ces différences de point de vue entre lui et sa fille.

Paul est parfaitement conscient du caractère délétère pour sa fille de la relation qu’il a entretenue avec son ex femme puisqu’il dit explicitement que cette relation a été très conflictuelle depuis la naissance de sa fille. Alors qu’il obtient le droit de garde de son enfant et que son ex femme supprime chez elle toute trace de présence de sa propre fille en la faisant coucher, lors de ses venues, sur le canapé du salon, il ne dit rien mais n’en pense pas moins. Même s’il n’exprime pas devant sa fille ce qu’il pense de son ex, sa fille le ressent (et elle aurait sans doute apprécié qu’il se mouille un peu plus), et cela participe pour elle largement à la manière dont elle se sent déchirée entre son père et sa mère. Ainsi au moment où Lucie se sent à la fois protégée par son père et maltraitée par sa mère, elle se sent aussi au cœur de l’enjeu et c’est justement cela qui lui est insupportable. A ce moment elle ressent que si elle n’existait pas, il n’y aurait plus de problème entre ses parents.

Paul se pense avoir été « plutôt papa cool » et se le reproche d’ailleurs. Qu’est-ce qu’un « papa cool » ? Dans sa mentalité à lui ce n’est pas un papa aimant mais un papa plutôt laxiste (tout ce qu’il redoute puisqu’il reproche justement à son ex de l’avoir trop été.) Il fait partie de ces parents qui pensent qu’avec les enfants, il faut faire attention de ne pas trop leur donner car quand on leur « donne ça », ils « prennent ça », ce qui signifie « beaucoup plus » que ce qu’on veut leur donner.

Quand il se définit comme « papa cool », l’écart d’incompréhension entre lui et sa fille se creuse davantage entre ses besoins à elle issue de sa souffrance propre (dont nous ne connaissons pas toutes les causes), besoins qui la rendent « intolérante à la frustration » comme le remarquent les psychiatres (un constat qui nous concerne tous dans cette société du confort), et sa peur à lui, peur de se faire avoir en donnant trop. Or il est une loi intangible : plus on a manqué, plus on a besoin. Et on ne donne jamais trop à quelqu’un qui a beaucoup manqué.

De plus, pour Paul nous pouvons parier que quelque chose de son enfance se rejoue vraisemblablement pour lui. Il a appris à avoir peur d’exprimer ses besoins, vraisemblablement dans son enfance à lui (comme la plupart des enfants), quand – alors qu’il exprimait ses besoins et que ceux-ci n’étaient pas entendus par ses parents – il n’a pas eu d’autre alternative que de les refouler en sentant que c’était à ce prix qu’il serait aimé. L’enfant choisit toujours le refoulement de ses besoins plutôt que le rejet de ceux par qui il est vital qu’il se sente aimé, sauf quand il souffre d’une manière tellement intolérable qu’il préfère mourir, ce qui est une alternative tragique au besoin de s’effacer devant les exigences de ses parents.

La peur de Paul de risquer d’être « papa cool » détermine son besoin de « cadrer » sa fille. Ne nous méprenons pas, un enfant a besoin, pour pouvoir se sentir en sécurité, de se sentir entouré de limites. Mais mettre des limites à son enfant parce qu’on a peur de lui (ou plutôt de soi-même dans sa relation à lui), est différent de lui mettre des limites parce qu’on sent qu’il les demande et qu’il en a besoin.

Pour paraphraser Alice Miller, si Paul ne parvient pas à écouter Lucie, ce n’est pas parce qu’il ne l’aime pas, mais certainement parce que dans une situation semblable quand il était enfant, alors qu’il était sans défense, il ne s’est pas senti écouté et a été contraint à croire que ses parents avaient raison. Autrement, il ne craindrait pas de montrer à sa fille qu’il la comprend et qu’il l’aime.

Quand Paul partage qu’après sa seconde tentative de suicide, sa fille a été suivie par deux thérapeutes femmes, avec des styles, âges et personnalités bien distinctes, qu’elle a rejetées toutes les deux (sans distinction !) je m’interroge. Ne déplore-t-il pas le comportement de sa fille plutôt que d’essayer de le comprendre ? Celle-ci ne le sent-elle pas ? Encore le « avec tout ce que je fais pour toi ! » Il ne semble pas avoir conscience que sa fille ne « peut pas » ne pas rejeter ses thérapeutes. En fait c’est toujours « celui qui sait », « celui qui a compris », qui parce qu’il a un « temps d’avance » sur l’autre va peut-être pouvoir se servir de ce « temps d’avance », non pas pour le juger mais pour lui faire sentir qu’il l’a compris. Et c’est ce ressenti-là qui est thérapeutique pour un enfant. C’est ce ressenti-là que Lucie – désespérément – attend. Elle attend une preuve d’amour supplémentaire comme la plupart des adolescents suicidaires et scarifiés.

Quand Paul craint que Lucie ne devienne prisonnière du blindage qu’elle se fabrique pour mener à terme la rupture avec sa mère, il a raison. Mais il ne semble pas voir que le mécanisme se joue aussi avec lui quand il pense qu’il faut qu’il la déboulonne de sa place « au centre du monde. »

Si Lucie aspire de manière aussi bouleversante pour elle et les siens à être « au centre du monde », (et n’est-ce pas la juste place d’un enfant dans sa famille, au centre ?) c’est bien parce qu’elle ne s’y sent pas ! (N’est-ce pas parce qu’il commence par être au centre qu’un enfant devenu adulte pourra supporter de ne plus l’être ?) Il n’y a donc pas lieu de la déboulonner de là où elle n’est pas. En voulant la remettre à la place à laquelle il pense que sa fille aurait dû rester (laquelle au fait ? à la périphérie ?), il nie la réalité de ses besoins, elle le ressent et ça l’insécurise.

A la fin de son dernier partage, Paul dit : « Lucie était trop vouée à elle-même alors qu’elle avait besoin d’être d’avantage cadrée. »

Si « être cadrée » veut dire « ma fille a besoin de sentir la solidité de l’amour de son père », je suis complètement d’accord avec lui, d’autant plus que je sens Paul comme un père attentif et très concerné. Et convenons par avance que Lucie ne se contentera certainement pas de peu (de miettes). Peu importe le fait que, dans sa perdition, Lucie mente ou qu’elle soit confuse, elle ne souhaite pas entendre que (comme le dit Paul), il « investit » en elle, (un langage de professionnel inaudible pour elle), elle exige des « preuves » d’amour « indubitables » qui seront les seules à pouvoir faire le poids sur sa balance mortifère.

La journaliste anglaise Vicki Makenzie raconte qu’une étude menée dans un hôpital de Londres auprès d’enfants qui n’avaient pas reçu de visites pendant des semaines a montré que c’était au moment où ils cessaient de pleurer et qu’ils devenaient « gentils » aux yeux du personnel soignant que le mal était fait.

Ces enfants risquaient de développer un comportement psychotique au moment de l’arrêt de leurs pleurs parce qu’il correspondait à la mort d’une part émotionnelle vitale d’eux.

L’hostilité de Lucie est un gage de vie, tant qu’elle râle et « se bat les couilles » de ses psys, sa part émotionnelle vitale n’est pas éteinte et elle n’est pas coupée d’elle-même.

Heureusement que Lucie « tenait à être découverte » après son geste et que ses lacérations étaient superficielles.

Quand Lucie, groggy mais consciente convient qu’elle n’a rien foutu à l’école et qu’elle a besoin d’équilibre, elle montre à son père qu’elle est vivante, elle lui montre aussi – en prêtant allégeance à ses valeurs à lui – qu’elle l’aime et qu’elle a besoin d’être aimée par lui.

Il y a des années, alors que dans un tout autre contexte, des personnes s’indignaient de la maltraitance des Chinois face aux tibétains, je me souviens de cette réponse étonnante que leur avait faite le Dalaï-Lama : « Quelle que soit votre vénération pour les maîtres tibétains et votre amour pour le peuple tibétain, ne dites jamais de mal des Chinois. Le feu de la haine ne s’éteint que par l’amour et, si le feu de la haine ne s’éteint pas, c’est que l’amour n’est pas encore assez fort. »

Il ne s’agit pas ici « d’éteindre le feu de la haine » que nous aurions pour nos propres enfants, mais le feu de notre défiance et de notre méfiance quand nous entendons leurs besoins de se sentir aimés à travers leurs cris sauvages et hostiles.

L’amour (contrairement à toute attente), se travaille. Un père peut réfléchir à la manière dont il va s’y prendre pour montrer à sa fille en détresse qu’il l’aime, plutôt que de compter sur des « liens et ressentis » soi-disant innés mais le plus souvent très émotionnels donc peu convaincants.

Cela va exiger de lui un « projet d’amour » très serré qu’il ne sera capable de mettre en place que s’il ne succombe plus à la crainte de faire un « enfant roi » – parce qu’il a compris qu’un enfant qui se sent aimé est exactement aux antipodes d’un enfant roi.

Je repose – pour Paul et Lucie – la précieuse question du psychologue Carl Rogers : « Puis-je arriver à être d’une façon qui puisse être perçue par ma fille comme étant digne de confiance, comme sûr et conséquent au sens le plus profond ? Suis-je capable d’agir avec assez de sensibilité dans ma relation à elle pour que mon comportement ne soit pas perçu comme une menace ? »

Un acte surprenant :

« Pour découvrir quel chemin vous devez prendre pour vous en aller d’ici, il vous faut savoir dans quel lieu vous voulez vous rendre »… dit à Alice le chat du Cheshire.

Or la compréhension comporte toujours un risque – rappelle Carl Rogers : « Si je me permets de comprendre vraiment une autre personne, il se pourrait que cette compréhension me fasse changer. Or, nous avons peur du changement. »

On raconte que dans les temps anciens, le roi Salomon avait à statuer sur un différend entre deux femmes à propos d’un enfant.

Chacune avait mis au monde un enfant mais l’un d’eux était mort étouffé. Elles se disputaient donc l’enfant survivant.

Pour régler le désaccord, le roi Salomon réclama une épée et ordonna : « Partagez l’enfant vivant en deux, donnez une moitié à la première et l’autre moitié à la seconde ».

L’une des femmes s’exclama immédiatement qu’elle préférait renoncer à l’enfant plutôt que de le voir mourir.

« Voici la mère », reconnut le roi.

Pouvez-vous imaginer le ressenti de l’enfant vis-à-vis de sa mère si celui-ci avait été plus âgé et conscient ?

L’amour se travaille, disais-je. Il se travaille avec des actes surprenants. J’en soumets un (parmi tant d’autres) à mon lecteur, pour les besoins de cet article (étant entendu qu’une réflexion sur un tel projet ne pourrait se faire véritablement que dans le cadre d’un face à face thérapeutique) :

Après – bien sûr – s’être finement renseigné sur les goûts et les désirs de Lucie :

« Ma chérie, voici ce que j’ai décidé si tu es d’accord. Je me suis arrangé avec mon travail pour le mois prochain, je suis donc libre et te propose que nous faisions un voyage tous les deux pendant quinze jours. Je suis prêt à assumer le fait de te faire manquer l’école. Pour ce voyage que je te propose, nous commencerions par passer quelques jours à New-York dans un bon hôtel, nous visiterions la ville, puis nous partirions ensemble faire une grande randonnée équestre dans l’Ouest Américain. Qu’en dis-tu ? »

Là, vous vous engageriez vous-même à tout mettre en œuvre pour – pendant ces 15 jours – être à 100% « au service » de votre fille. Être un père prêt à tout parce qu’il n’attend rien.

Par exemple à ne pas visiter le Metropolitan Museum parce que Lucie préférerait flâner sur le pont de Brooklyn en revenant de Manhattan, à sortir tard même si le soleil est levé depuis longtemps et que vous trouvez dommage de ne pas en profiter, ou à continuer de parler avec elle et l’écouter (même tard dans la nuit), alors que justement c’est le lendemain matin que la chevauchée commence…

La loi du père ne peut fonctionner qu’accompagnée d’un rapport de compréhension et d’affectivité. A travers sa souffrance endurée, votre adolescente a affiné la qualité de son besoin d’amour, c’est dire qu’elle est devenue exigeante.

Je crois que c’est en mesurant l’intensité de son besoin que vous parviendrez – peut-être – à rencontrer vraiment la souffrance de « votre » adolescente en y étant vulnérable, à vous laisser toucher par elle et donc à n’avoir d’autre but que de chercher à l’apaiser.

Pour aller plus loin :

Je vous invite vivement à vous procurer la série télévisée américaine En analyse (In Treatment) créée par Hagai Levi.

Le comédien Gabriel Byrne y joue le rôle d’un psychothérapeute sensible et empathique qui (dans la saison 1) rencontre une adolescente sportive et suicidaire (Sophie, magnifiquement interprétée par Mia Wasikowska) qu’il tente de comprendre et d’apaiser mais qui lui donne bien du fil à retordre…

© 2014 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

VOS COMMENTAIRES SONT EN BAS DE PAGE, JE VOUS RÉPONDRAI LE CAS ÉCHÉANT.

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CC BY-NC-SA 4.0 Ma fille de 14 ans en est à sa 3ème tentative de suicide… par Renaud Perronnet est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d'utilisation Commerciale-Partage à l'identique 4.0 .

8 réflexions au sujet de « Ma fille de 14 ans en est à sa 3ème tentative de suicide… »

  1. Muriel

    Bonjour,
    l’histoire de cette famille en souffrance est bouleversante. Je la vois comme une histoire à trois où tout est emmelé. La jeune fille me semble avoir du mal à trouver sa place dans ce qui se joue entre eux trois. Elle est à un age où l’on cherche ses repères en regardant autour de soi et a beaucoup de difficultés à en trouver tant les problèmes du couple semblent envahissants et catalysés sur elle. Oui, elle est le centre mais le centre d’une situation confuse où chacun de ses comportements (mutisme, fuite, appels au secours) est considéré comme le problème familial alors qu’il n’en est que la manifestation. Elle doit se sentir bien seule entre une mère qui la traite comme une invitée et un père qui vaque à ses multiples occupations.
    J’ai vécu un peu la meme situation en tant que mère divorcée quand mon fils avait 12 ans. Il se sentait étranger chez son père remarié et délaissé par moi qui travaillais aussi beaucoup et essayais aussi de sortir un peu pour ne pas m’oublier. Il n’a pas fait de TS mais a commencé à « trainer » beaucoup dehors avec des jeunes plus agés et désoeuvrés qui disait-il « lui servaient de famille ». Je l’ai aussi emmené chez des psy à qui il disait que tout allait bien pour lui et qu’il n’y avait aucun problème.
    Lorsque j’ai compris qu’il allait droit dans le mur et se mettait en danger, j’ai cessé de chercher à discuter avec lui, de lui faire des sermons inutiles et j’ai changé mon mode de vie. J’ai diminué mon rythme de travail, supprimé les heures sup, j’ai cessé de sortir, mis ma vie personnelle entre parenthèse, j’ai gagné moins d’argent et lui ai fait des cadeaux plus modestes mais j’ai été présente à la maison tous les soirs, tous les week-ends, disponible par ma simple présence. Je ne l’ai plus forcé à voir des psy, ce n’était pas d’eux dont il avait besoin mais de moi. J’ai respecté son refus d’aller chez son père, à quoi bon l’y forcer? Peu à peu, ça a été long et cahotique, il a vu qu’il y avait sa mère là, disponible quand il rentrait, je l’ai senti se détendre, reprendre confiance retrouver des repères et petit à petit, la rue a perdu de son attraction. Cela a eu bien plus d’effet que tous les longs discours et autres tentatives de communication verbale. Je ne me pose pas en exemple parfait, loin de là mais aujourd’hui, il a 21 ans et est un jeune homme bien dans sa vie. La mienne, en tant que femme a connu une éclipse de 8 ans, c’est long mais je ne regrette pas ce « sacrifice » ni ses conséquences sur mon épanouissement personnel quand je sais qu’ainsi, j’ai sans doute aidé mon fils à ne pas se perdre. Il a revu son père plus tard, de sa propre initiative quand il s’est senti pret et je ne m’en suis pas melé, c’était entre eux deux. Je crois que quand la famille se délite et que l’enfant en souffre au point de partir à la dérive, un parent n’a pas le choix, il doit penser à l’enfant d’abord, rester sur le pont pour lui assurer un repère stable. Aucune discussion, contre partie matérielle ou aide extérieure ne peut se substituer à la présence rassurante du parent quand le jeune rentre chez lui. Attendre la TS pour voler à son secours c’est, à mon sens, l’encourager à recommencer puisque il faut en arriver là pour qu’il obtienne cette présence. Aujourd’hui, mon fils ne me remercie que pour une seule chose, d’avoir été là tout simplement, il n’en demandait pas plus.

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  2. Mathilde

    Merci Monsieur Perronnet pour cet article très riche et intéressant. Si j’essaie de me mettre à la place de ce père, une difficulté que je vois c’est le décalage dans le temps entre l’application du remède (les preuves d’amour, si j’ai bien compris) et son effet. Tout comme la phrase du Dalaï-Lama : si je suis convaincue et touchée par sa vérité, dans une situation difficile, quand on a commencé à changer, à faire un effort pour se mettre plus à l’écoute de l’autre, mais que ça ne marche pas encore… Comment avoir alors la patience, et ne pas céder au découragement, et de se dire « cette méthode ne marche pas, c’est avant tout du cadre qu’il faut (au sens de cadre selon les besoins du père, comme vous le décrivez bien, pas selon ceux de sa fille), et de tout arrêter pour faire deux pas en arrière ? D’autant plus qu’il y a encore un discours un peu simpliste sur « l’enfant roi » qui considérerait votre suggestion de vacances à New York comme trop « gâtante » très présent dans la société (c’est l’impression que j’ai quand j’entends beaucoup de gens parler de la façon dont il faut éduquer les enfants par exemple). Alors voilà : comment garder le cap ? Comment sait-on qu’on a raison, même si cela ne marche pas tout de suite ? Et comment le sent-on tout le temps, et ne cède-t-on pas au doute ?
    Aussi, parfois la souffrance d’un enfant s’exprime de manière plus agressive envers l’autre et non envers lui-même, je suppose que c’est alors encore plus dur d’appliquer des méthodes aussi douces, en tout cas de ne pas céder à la colère, au « self-defence primitif ». Qu’est-ce qui peut aider dans ce sens ?

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  3. Freedom

    Bonjour, cette histoire me parle beaucoup et me ramène à l’impuissance, au désarroi qu’un parent peut ressentir face au mal-etre de son enfant. Mon fils a 12 ans et demi et parle de se suicider par la fenetre (la semaine dernière, en pleine crise, il a ouvert la fenêtre et je l’ai rattrapé). Je suis plus que désemparée, il refuse de se faire aider par un psy ou un therapeute qualifié, il dit qu’ « on ne parle pas de sa vie privée à un inconnu ». La 1ere fois qu’il a dit qu’il voulait sauter par la fenetre (j’habite au 5e etage), c’était il y a 3 ans, apres que ma separation d’avec son pere ait été effective et que son pere ait quitté le domicile suite à la decision du tribunal (procedure de divorce très conflictuelle toujours en cours). Je ne sais plus les raisons qui l’ont poussé à dire cela, mais depuis il tient ces paroles régulièrement et accuse sa soeur (qui a 10 ans) d’être la source de tous ses maux : il voudrait qu’elle n’ait jamais existé, il voudrait la voir morte ou lui mourir. Il m’accuse en disant qu’elle est ma « chouchoute », que je ne lui fais jamais de remarque alors qu’à lui tout le temps. Depuis décembre, l’intensité est montée d’un cran, et chaque fois qu’il rentre chez moi (résidence alternée 1 semaine sur 2) c’est une crise abominable où nous pleurons tous les 3. Il ne se sent pas aimé, s’insulte tout seul, c’est dire son estime pour lui-même. Fut un temps il avait scotché des papiers dans l’appartement où il avait écrit « je hais ma vie ». Nous sommes dans le chaos tous les 3 et ma fille entend, depuis qu’elle est née quasiment, que son frère la déteste (ils peuvent etre par ailleurs tres complices).
    Ne sachant plus que faire vu l’intensité croissante de son mal-etre, j’ai demandé de l’aide à mon médecin qui m’a recommandé de consulter au plus vite. Je suis partagée avec cela car ce n’est pas la demande de mon fils.
    Cependant j’ai expliqué à mon fils que je ne savais plus quoi faire pour l’aider à part l’emmener chez une personne neutre dont c’est le métier. Il m’a dit qu’il ne dirait rien, qu’il répondrait juste aux questions. J’ai dit d’accord et nous avons rdv dans une semaine.
    Je voudrais, moi, pouvoir lui apporter ce dont il a besoin, mais visiblement je n’y arrive pas et plus ça va, plus je lui en veux de mettre notre famille dans cet état. Je voudrais pouvoir l’aimer inconditionnellement… Il pense que la solution c’est de ne plus vivre avec sa soeur, de la tuer ou de mourir lui-même.
    Je pense que sa soeur est le symptôme pas la cause réelle et je suis convaincue qu’il reproduit via son comportement envers sa soeur (il est intrusif, sur son dos tout le temps, l’empêche de faire ce qu’elle aime, lui impose de jouer avec lui…) des choses qu’il perçoit de la relation entre son père et moi.
    Quant à ma relation avec son père, la communication est coupée étant donné que « tout se passe merveilleusement bien chez lui et affreusement mal chez moi », selon lui.
    Je vous remercie de m’avoir lue et pour votre aide.

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Si vous convenez avec lucidité que vous n’arrivez plus à apporter à votre enfant ce dont il a besoin et que de surcroit vous lui en voulez, il vous reste à vous faire aider plutôt que de continuer de présumer de vos forces et de rêver à ce qui est inaccessible pour vous.
      Les comportements de votre fils sont pour moi des symptômes qui montrent qu’il a urgemment besoin de rencontrer une personne aidante pour lui en qui il apprendra peu à peu à avoir confiance. Sans doute y aller avec lui (une manière de lui montrer le chemin) et commencer le travail devant lui en parlant au psy de lui, avec votre coeur de mère qui ne se protège pas de ce qu’il ressent.

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