À propos de l’autonomie et de la différence dans la vie de couple

« Une vraie relation n’est possible que lorsqu’on parvient des deux côtés, à s’autoriser ses sentiments, à les vivre et à les exprimer sans crainte. »

Alice Miller

Question de Jéromine :

Profession : enseignante en littérature.

Vous dites parfois qu’il ne faut pas attendre d’être compris par l’autre pour accéder à l’autonomie ; mais alors dans un couple comment faire quand l’un est dans le déni des vrais besoins de l’autre par exemple, et que l’on supporte cela pour rester ensemble, bien que l’on ne se sente pas complètement heureux ?

Merci de votre réponse, Jéromine, 57 ans.

Ma réponse :

Un être humain est devenu autonome quand il est capable de se comporter sur la base de ses propres choix (on parle aussi d’être adulte et responsable), plutôt qu’à travers les choix décrétés par son entourage. En accédant à son autonomie, il sait quelles sont les lois et les règles qu’il respecte et pourquoi il les respecte.

En respectant ces règles, il est cohérent avec lui-même puisqu’il ne fait que respecter les règles auxquelles il a préalablement consenti.

On voit donc que si nous sommes dans l’attente que l’autre nous donne la permission d’être autonome, nous restons… dépendants de lui. En réalité, plus nous sommes dans la dépendance affective de cet autre, plus le problème se complique pour nous…

C’est alors que votre question surgit : « comment faire quand l’un est dans le déni des vrais besoins de l’autre et que l’on supporte cela pour rester ensemble, bien que l’on ne se sente pas complètement heureux ? »

D’abord il faut que nous nous mettions d’accord sur la définition du couple…

Un couple est-il une association irrémédiablement aliénante dans laquelle chacun est appelé à faire des concessions à contrecœur ; ou bien une association épanouissante dans laquelle chacun a à cœur de respecter l’autre ?

Sortons des idées fumeuses et mortifères conditionnées par l’idéal amoureux et concédons que la réalité se trouve à mi chemin entre ces deux définitions, « ça dépend » me direz-vous… du couple et des moments de vie dans l’histoire de ce couple.

Mais cela dépend plus précisément, en vérité, de la capacité pour chacune des deux personnes à être autonome, c’est-à-dire à savoir ce qu’elles veulent.

Plusieurs cas de figure se présentent à nous :

1)   Si les deux personnes sont dans la dépendance affective l’une vis-à-vis de l’autre (ce qui est certainement le cas le plus courant), elles cherchent inconsciemment à obliger et à contraindre l’autre, chacune pour leur bénéfice personnel.

Cela donne lieu à des reproches mutuels incessants et à des accusations mutuelles d’ingratitude : « Je ne comprends pas, avec tout ce que je fais pour toi, que tu te comportes encore de cette manière ! »

La dépendance affective nous contraint aussi à l’injustice car même si l’autre s’ouvre (comme il le peut) à nos besoins, elle nous forcera vraisemblablement à l’interpréter comme n’en faisant pas assez.

2)   Si l’une seulement est dans la dépendance affective.

La personne qui est dans la dépendance affective est – par définition – l’éternelle insatisfaite, puisqu’elle ne pourra jamais être « rassasiée » par l’autre… elle aura une vision nécessairement subjective et partiale de la relation.

Elle dira, par exemple, qu’elle ne se sent pas comprise par l’autre (donc pas heureuse), alors même qu’elle-même estime faire d’incessants efforts pour améliorer la relation.

Elle aura peur de la différence d’appréciation ou de jugement qui lui apparaîtra toujours comme un obstacle ou au mieux comme un malentendu. Tant qu’elle sera dans la dépendance affective de l’autre, persuadée que s’entendre, c’est « être pareil », avoir les mêmes opinions, elle ne pourra pas comprendre que c’est la différence qui fait de nous des êtres à part entière, que c’est la diversité et l’infinie variété des formes, des êtres (et de leurs comportements), qui est le principe fondamental de la vie.

Elle sera bien sûr mal à l’aise avec le conflit, qui ne pourra pas lui apparaître autrement que comme un empêchement et une détérioration de la relation.

3)   Si les deux personnes sont autonomes… ce qui veut dire (souvenez-vous), qu’elles sont d’accord pour respecter les règles auxquelles elles ont préalablement consenti, alors tout sera plus aisé.

Quelles sont ces règles ? Ce sont celles du respect de la différence. Une personne autonome se souvient que l’autre est différent. Mieux, elle sait et met en pratique que, comme le disait S. Prajñânpad, « aimer c’est comprendre et sentir que l’autre est différent. »

Une personne autonome ne se sent pas liée à une autre par la peur, elle ne redoute (par exemple) a priori pas une remise en cause de la relation. Elle sait que la relation évolue au fur et à mesure que les personnes qui la constituent évoluent. Elle ne s’étonne pas (ou de moins en moins) que l’autre ne la comprenne parfois que bien peu… et ne s’en étonnant plus, elle se rapproche de l’autre…

Les membres d’un couple autonome s’aiment donc davantage en ne conditionnant plus leur relation à leur dépendance affective.

Ils savent qu’il est inhérent à notre condition humaine d’être déçu (parce que notre déception parle de notre attente), d’être en colère (parce que notre colère parle de notre besoin de justice),  d’avoir peur (parce que notre peur parle de notre besoin de nous protéger du danger), ou d’être tristes (parce que notre tristesse parle de notre besoin de nous adapter à la perte).

Ils ne se tracassent donc pas outre mesure de se sentir « malheureux » ou parfois « pas complètement heureux » comme vous dites, et c’est en n’en faisant pas un problème insurmontable, donc en s’autorisant à vivre pleinement ce qu’ils ont à vivre, que peu à peu… ils deviennent plus heureux.

Ces personnes découvrent que, parce qu’elles se sont préalablement ouvertes à leurs propres besoins sans attendre que l’autre le fasse, il leur est possible de s’ouvrir davantage à l’autre, donc d’accéder à plus de bonheur et d’équilibre. (L’épouse peut par exemple s’acheter elle-même le bouquet de fleurs qu’elle ne reproche plus à son mari de ne pas penser à lui acheter).

Elles découvrent par là même que leur bonheur est conditionné par leur capacité à s’aimer elles-mêmes.

Pour répondre encore plus précisément à votre question :

Si vous aimez votre mari, vous acceptez qu’il ne soit pas aussi ouvert avec vous que vous pouvez le souhaiter et cela ne vous oblige pas à vous résoudre à le quitter.

Tant que vous resterez subjective, c’est-à-dire enfermée dans votre point de vue à vous, vous ne pourrez pas être heureuse. Mais si – pas à pas – vous concédez que (comme le disait Yvan Amar) « l’autre est mon aventure », il est possible que la relation à votre mari participe activement à votre découverte du chemin de votre bonheur.

La vie de couple a certes ses vicissitudes (ses alternances de moments heureux et moins heureux), mais c’est à travers leur acceptation donc leur dépassement que nous aurons accès au bonheur.

Deux personnes qui vivent ensemble depuis longtemps ont souvent développé des images de l’autre, sortes d’étiquettes qui les empêchent de voir l’autre comme il est, en devenir, capable de changer. Conscientes de cela, il est important qu’elles osent remettre en cause ces étiquettes qui sont à l’origine de bien des malentendus. Pour ce faire, elles peuvent décider de se parler en s’écoutant vraiment donc avec authenticité.

Elles peuvent aussi (chacune à leur façon) se souvenir que (comme je l’ai entendu dire Thomas d’Ansembourg) dans la relation de couple il faut savoir ce que l’on veut : « avoir raison ou être heureux ».

© 2012 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

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Marie
Marie
4 mai 2020 11:14

Bonjour, je viens de lire votre article sur la dépendance affective. J’ai un partenaire dépendant mais de ses parents. Il a 40 ans, nous sommes en couple depuis 8 ans et avons 2 enfants en bas âge. Mon conjoint passe les caprices de ses parents devant les besoins de nos enfants, et je ne parlerai même pas de moi-même. Et non seulement cela mais aussi il m’empêche d’être indépendante (p. ex je ne peux pas avoir un avis différent de ses parents ni dire quoi que ce soit car je suis de suite qualifiée d’agressive). On doit même manger comme… Lire la suite »

Marie
Marie
Répondre à  Renaud Perronnet
4 mai 2020 14:31

Merci beaucoup pour votre réponse rapide. La situation s’empire lentement mais sûrement. Mais cela ne date pas d’aujourd’hui (cela a commencé 6 mois après la naissance de notre premier enfant et une scène de l’année dernière m’a réellement ouvert les yeux (j’ai été agressee verbalement par sa famille mais c’était moi qui étais appelée agresseur – il a pris le côté de ses parents avant même essayer de voir ce qui s’est passé – il n’était pas témoin de la scène). En effet j’ai déjà pris une décision pour nous protéger et pouvoir vivre notre vie. Oui, mon partenaire me… Lire la suite »

audrey
audrey
11 janvier 2017 21:44

Bonsoir, merci pour cet article à ce moment de ma vie. Je suis en plein dedans et bien cet article m’aide à retrouver mon calme et paix intérieure.
Gros remerciements

Noée
Noée
20 avril 2015 16:21

Bonjour, Je me permets d’écrire à nouveau sur votre blog après la lecture de cet article que je trouve très enrichissant et qui me parle sur l’autonomie dans le couple. Pour autant, je suis très troublée car je viens par ailleurs de lire des éléments sur les passifs-agressifs et j’ai l’impression de reconnaître au moins en partie mon conjoint dans cette description. Nous sommes ensemble depuis plus de vingt ans, une relation chaotique même si de l’attachement entre nous. Je me suis tout de même posée la question de ma dépendance affective car j’ai toujours eu beaucoup de mal à… Lire la suite »

Soly
Soly
21 février 2014 17:44

Je n’ai jamais compris comment, dans un couple, on peut exiger de l’autre d’être son TOUT ! Il est impossible de combler une personne sur tous les plans, comment peut-on encore y croire ! L’idéal n’est pas la réalité ! je trouve çà très malhonnête intellectuellement parlant. Je n’oublie pas pour autant, que les femmes, encore actuellement, n’ont pas eu d’autre choix que de faire semblant d’y croire pour pouvoir vivre dans ce monde régit par les hommes, mais les hommes aussi en souffrent au bout du compte, le monde en souffre… Cela ne veut pas dire que je sois… Lire la suite »

Jéromine
Jéromine
28 septembre 2012 12:08

Je lis et relis votre article apaisant. Je crois que je vais rester dessus quelques jours pour le mâcher, le détricoter, le … digérer, et sûrement, le VIVRE. Merci infiniment. Je crois bien que j’ai compris ce que vous voulez dire, et cela me ramène encore à une autre question, qui n’est pas moindre : est-ce que je sais toujours ce que je veux ? Je veux des choses parfois contradictoires. Je crois que je suis une vieille enfant qui n’a pas assez grandi. Je plaisante là, mais il est possible que j’aie besoin d’une aide plus précise, dans ce… Lire la suite »

jean michel
jean michel
29 septembre 2012 13:42

Saint Exupery disait “si tu diffères de moi, loin de me léser tu m’enrichis” La notion “aimer” est de nature très ambivalente, qui peut vouloir dire et faire ressentir “j’ai besoin” , “je trouve beau désirable”, etc Une forme d’amour pas forcément partagé est celui de l’oblativité de la mère qui se donne du mal pour conforter l’avenir et le bien être physique et moral des êtres qu’elle “met ” au monde. Dans un repas pris en commun, on ne mange pas forcément la même chose, mais on peut partager des impressions, ou bien parfois on mange ensemble mais seulement… Lire la suite »

Martine
Martine
28 septembre 2012 12:53

Le mariage devant Dieu, à l’église nous oblige de prêter serment, on se promet fidélité, on partage nos joies et nos peines, on se promet de se servir jusqu’à la mort.
Dans ce cas, il est difficile de faire ce que l’on veut, ce que l’on désir, ce que l’on ressent, si l’autre n’est pas d’accord.

martine
martine
Répondre à  Renaud Perronnet
30 septembre 2012 12:34

Martine, est mon prénom de baptême, toute la culture que j’ai reçu est basé sur ce baptême.
A l’église au moment du mariage, le prêtre nous unis , pour le pire et le meilleur et cela jusqu’à que la mort nous sépare, vraiment , je ne vois pas comment me délier de cette culture que j’ai reçu depuis bébé ,à moins de me couper la tête.