Du conflit à l’art de l’esquive

Pourquoi devrions-nous nous laisser mener par notre agresseur ?  

Puisque le monde dans lequel nous vivons est difficile à vivre et que nous ne pouvons pas pour autant le quitter, la question est de savoir dans quelle mesure nous pouvons le rendre habitable, ne fût-ce que la brève durée de notre vie éphémère.

Sôseki, Oreiller d’Herbe ou le Voyage poétique, Picquier poche, p. 8

Le jeu de la dualité

On appelle dualisme le fait qu’un objet, un concept, ne puisse pas exister sans son contraire, ne puisse pas exister autrement que par la relation qu’il entretient avec ce qui n’est pas lui, (sinon il n’est rien). Le dualisme implique que l’on ne peut donc connaître quoi que ce soit que par opposition : on ne peut par exemple définir le silence que par rapport au bruit, le bien que par rapport au mal, le bonheur par rapport au malheur, le moi que par rapport au non-moi. Les extrêmes se font mutuellement exister.

Dans un tel contexte, le conflit est inévitable, il fait partie intégrante de la relation humaine dès lors que les intérêts divergent1. En fait, c’est la dualité qui est la cause de tous les conflits, elle est aussi la cause de la division et de la disharmonie que nous pouvons ressentir à l’intérieur de nous : la vie s’exprime comme le conflit perpétuel de la dualité – puisque les contraires s’opposent.

Les habitudes qui sont les nôtres, de nous mesurer sans cesse à quelque chose ou à quelqu’un, sont une des principales causes de nos conflits. Sans cette habitude (contractée dans l’enfance) de nous comparer sans cesse à l’autre, nous serions devenus avec simplicité ce que nous sommes.

C’est ainsi que nous devenons tous naturellement prisonniers d’une logique de conflit, conséquence de notre rencontre avec les autres dans leurs différences que nous refusons.

Dans un monde duel, le conflit ne peut pas ne pas exister puisqu’il est ce qui fait advenir les choses. Le philosophe grec Héraclite, qui a vécu 500 ans avant notre ère, affirmait même que le conflit était « le père de toutes choses. »

Le conflit est le heurt qui se produit lorsque des éléments opposés, des forces antagonistes entrent en contact et cherchent à s’évincer réciproquement. Le conflit n’est pas la violence, même s’il semble pouvoir être momentanément résolu par la violence. Celui qui a éliminé son adversaire semble se retrouver sans contradiction, sans opposition, mais c’est oublier que toute chose n’existe que par sa relation avec ce qui n’est pas elle.

C’est ainsi que nous ne pouvons pas exister sans les autres (qui font partie de l’humanité comme nous). La dualité moi/non-moi ne pouvant pas ne pas exister, dans une perspective élargie, l’humanité entière est une partie de nous, et prendre soin des autres revient à prendre soin de soi, comme l’explique le Dalaï-Lama2.

La violence semble résoudre le conflit plus qu’elle ne le résout réellement car celui qui s’est senti dominé et vaincu cherchera toujours à prendre sa revanche à un moment ou à un autre, en vertu de la loi d’action/réaction de Newton. Il serait donc plus juste de dire que la violence perpétue le conflit à travers le temps et les générations. Le désir de revanche trouve son apaisement dans la soumission de l’autre, jusqu’au moment où cet autre, à son tour, exprime son désir de revanche et ainsi de suite. C’est ce qui s’exprime par exemple dans la vendetta.

La seule possibilité que nous ayons d’arrêter la pression que nous subissons de l’autre est de ne pas la lui faire subir à notre tour. C’est le plus intelligent des deux qui s’arrête, même si sa réaction première le pousse à se venger. Pour ne pas céder à la réaction nous n’avons donc pas d’autre possibilité que – plutôt que de la subir – d’en accepter la pression. Une pression acceptée est une pression qui n’éprouvera pas le besoin de la réaction en retour. Cela signifie que quand l’un des deux protagonistes accepte la pression que lui met l’autre, s’il parvient à ne pas la lui mettre en retour, elle s’arrête.

Après la guerre, la paix. Mais si la paix est établie sur la base d’un ressentiment caché, la guerre, issue de la rancœur, reviendra à coup sûr. Il y a là un cycle sans fin qui se perpétue tant que l’un des deux protagonistes ne l’arrête pas, c’est-à-dire cesse de réagir en retour.

C’est vraisemblablement là la raison pour laquelle en Orient on apprenait à ne pas devoir triompher de son adversaire mais à le respecter : au stratégique jeu de Go, celui qui l’emporte est celui qui aura réussi, jusqu’au dernier moment, à laisser à son adversaire, l’illusion qu’il allait pouvoir gagner ; tant que l’adversaire ne se sent pas en danger, il reste potentiellement moins dangereux que s’il se sent acculé et c’est ainsi qu’on le vainc.

Pour celui ou celle qui voit plus loin que le bout de son nez, celui qui prévoit, il n’est jamais à son avantage d’écraser complètement l’autre en le terrassant, de faire de l’autre un perdant, car à un moment où à un autre, celui qui a été humilié ressentira le besoin d’écraser son adversaire dès que l’occasion s’en présentera.

On comprend donc que pour que celui qui veut que le conflit s’apaise, l’humiliation est toujours malvenue, parce que dangereuse. Si vous voulez « avoir raison » il est préférable de ne pas « la ramener » trop souvent, parce que si vous le criez sur les toits, vous allez attirer tôt ou tard, une force contraire3 sous l’apparence d’un adversaire qui vous donnera la contradiction en ressentant le désir de vous démentir violemment.

On comprendra donc que si le conflit est inévitable, il est tout à fait possible, dans un conflit, de s’y prendre avec suffisamment de finesse et d’habileté pour seulement esquiver les coups de l’autre.

Comment s’y prendre ?

Pour ce faire, le meilleur moyen en notre pouvoir est d’apprendre à tenir compte du jeu des forces opposées, cela revient à apprendre à « tenir compte de l’autre », non pas par devoir moral ou par altruisme mais par intelligence, parce que c’est toujours notre intérêt à moyen ou long terme. C’est ce qui sera vraisemblablement le plus difficile aux plus narcissiques d’entre nous qui, sous le prétexte d’injustice, ressentiront le besoin de dominer, d’écraser l’autre sans jamais songer aux conséquences néfastes et dangereuses (pour eux-mêmes) de leur propre attitude.

Tenir compte de l’autre, c’est commencer par constater avec lucidité sa différence en tant qu’autre, constater que puisqu’il est un autre, il ne peut agir que pour lui-même à travers sa vision à lui de la situation, par définition différente de la nôtre.

Tenir compte de l’autre c’est donc commencer par maîtriser ses attentes donc se souvenir que ce sera toujours une erreur de s’attendre à ce que l’autre soit « comme nous », puisqu’il est par nature imprévisible.

La formule qui nous permettra d’y voir plus clair à l’occasion d’une relation, est celle qui nous permettra de garder constamment à l’esprit les deux composantes de la relation :

  • Ce que l’autre est pour moi, bien sûr, donc par rapport à mon propre intérêt, mais aussi :
  • Ce que je suis pour l’autre, puisque l’autre n’est jamais moi et qu’il va me falloir faire avec lui en tant qu’autre.

Ce qui nous empêche de nous souvenir que l’autre est nécessairement différent, ce sont nos intérêts égocentriques, le « moi-je » qui cherche aveuglément à obéir à ses besoins à lui en dominant et qui paradoxalement nous oblige à la maladresse en nuisant à notre capacité à être intelligent et habile avec l’autre. Le « moi-je » ne peut que faire l’intéressant, il veut toujours l’exclusivité, il fonctionne comme un enfant gâté qui veut « tout tout de suite » et qui dans le contexte d’une telle maladresse court le risque de ne rien obtenir de l’autre parce qu’il l’aura mis en hostilité contre lui, parce qu’il l’aura braqué.

Pour apprendre à nous situer correctement vis-à-vis de l’autre dans un conflit il nous faut donc commencer par être attentif à détendre et à tempérer le « moi-je » et son insatiable avidité. Tenir compte de l’autre, c’est donc commencer par avoir l’intelligence et l’habileté de considérer son point de vue à lui avant de lui répondre. Prendre cette position revient à agir de manière à « créer une atmosphère favorable » entre moi et l’autre.

C’est donc le souvenir de la compréhension que l’autre et soi vivons dans des mondes différents avec des conceptions du bien et du mal respectives, donc différentes elles aussi, qui doit être en toile de fond de tout échange relationnel.

La vraie nature de la relation

En réalité, on pourrait dire que dans une relation duelle, alors que nous croyons le plus souvent être deux, nous sommes en réalité trois :

moi + l’autre + la relation

En effet, dans une relation il y a non seulement deux moi qui chacun peuvent avoir des intérêts différents, mais aussi le fait que chacun est aussi déterminé par ses propres sentiments et son attitude à l’égard de l’autre et que c’est en grande partie le fait d’en tenir compte qui permettra aux deux parties d’avoir des attentes réalistes vis-à-vis de l’autre partie. Pour éviter la frustration, il est important de rester attentif à l’impression que nous allons donner à l’autre tout au long de notre communication avec lui (ce que je suis pour l’autre), en même temps que de vérifier si cette impression nous permet de rester en phase avec lui.

C’est ainsi qu’il est nécessaire, non pas de considérer l’autre sur la base exclusive de nos besoins à nous, mais aussi de traiter l’autre sur la base de ce qu’il est, plutôt que sur la base de ce que nous voulons qu’il soit.

Négocier un conflit avec l’autre c’est donc d’abord comprendre cet autre, et pour ce faire être capable de se mettre à sa place afin de s’adapter à ses propres paroles et à son propre comportement. C’est là le préalable indispensable pour qu’il puisse nous entendre, en se souvenant que ce qui est juste pour une personne ne l’est pas nécessairement pour une autre.

Dans ce contexte, il est également important de se souvenir qu’il est parfaitement inutile de dire à l’autre ce que nous percevons qu’il ne peut pas entendre (par exemple parce que nous savons que c’est trop éloigné de ses idées ou de son tempérament) : trop souvent et maladroitement, nous nous « déchargeons » sur l’autre sans avoir conscience qu’en procédant ainsi, nous nous compliquons considérablement la tâche en créant d’emblée et sans le vouloir un obstacle à la relation.

De telles attitudes de compréhension nous seront d’autant plus aisées que nous aurons appris à regarder nos propres attentes avec lucidité. Souvent nos comportements, nos mots, trahissent nos besoins irrépressibles parce qu’infantiles. Il nous faut donc préalablement savoir ce que nous voulons dans notre relation à l’autre : l’écraser ? le punir ? ou obtenir de lui ce dont nous avons besoin ? C’est le souvenir constant que l’autre est un autre qui nous permettra d’être clair(e) avec nous-même, en même temps que d’adapter nos attentes en les tempérant, c’est-à-dire d’apprendre à espérer le possible dans la relation à l’autre, plutôt que la réponse adéquate (et illusoire) à notre besoin égocentré.

Swami Prajnanpad rappelle que « s’accrocher de manière véhémente à ses opinions personnelles tout en voulant vivre avec les autres est contradictoire. » Il nous confronte aux choses telles qu’elles sont : « Chacun fait et fera ce qui lui plaît, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que l’autre fasse ce qui vous plaît. » Et il poursuit : « Si vous êtes capable de travailler durement huit heures par jour et si vous êtes contrarié parce qu’une autre personne n’est pas capable de le faire, qu’est-ce que cela implique ? Que vous voulez vous voir à la place des autres partout. Chacun est comme il est, et non comme vous voudriez qu’il fût.4 »

Le discernement, on dira aujourd’hui l’intelligence émotionnelle, c’est de se souvenir que puisque nous sommes dans la dualité (moi/l’autre), entrer en contact avec l’autre c’est parvenir à trouver le moyen terme entre nos critères et les siens.

Cela signifie garder constamment à l’esprit le point de vue de l’autre quand on s’adresse à lui plutôt que de courir le risque de se laisser entrainer par son propre intérêt.

Ainsi et paradoxalement : c’est en gardant à l’esprit le point de vue de l’autre avant de s’adresser à lui que nous pourrons le mieux obtenir ce que nous désirons dans une relation conflictuelle.

Toute forme d’agressivité est donc à bannir.

Je me propose maintenant d’illustrer mon propos avec deux exemples pris dans mon fond personnel récent.

L’histoire du plugin

En décembre dernier, j’achète – pour une somme non négligeable – sur un site situé à plusieurs milliers de kilomètres de chez moi, un « plugin », c’est-à-dire un logiciel conçu pour s’adapter à mon site internet, afin de lui apporter de nouvelles fonctionnalités.

Je me sens d’autant plus rassuré à acheter ce plugin pour l’essayer que je note sur sa page d’achat la mention suivante : « Politique de remboursement : 14 jours sans poser de question. Aucun risque à l’achat. Si vous pensez que le plugin n’est pas pour vous, faites-le nous savoir dans les 14 jours suivant l’achat et nous vous le rembourserons intégralement. »

Le lendemain du jour de l’achat, après avoir essayé le plugin et découvert qu’il ne me rendait pas le service que j’en attendais, j’écris au service après-vente :

05-12-22 20:00

Bonjour, je suis désolé mais je viens tout juste de désactiver la licence que vous m’avez envoyée et de me séparer de votre plugin qui ne me convient pas. Merci d’avance de me rembourser mon achat comme convenu. Ce n’est pas votre plugin qui est à l’origine de ma décision mais le fait que j’ai trouvé ailleurs un autre plugin, plus simple d’utilisation. Cordialement.

06-12-22 14:38, je reçois cette réponse :

Bonjour, Conformément à notre politique de remboursement, nous ne sommes pas en mesure de vous rembourser.

En effet, nous ne faisons pas de remboursement si :

– L’article n’a pas répondu à vos attentes. Vous devez vérifier la démo du plugin avant de l’acheter et nous poser des questions de prévente avant de l’acheter.

– Vous ne voulez plus le plugin après l’avoir téléchargé.

– Vous changez tout simplement d’avis.

– Vous avez acheté le plugin par erreur.

– Vous n’avez pas suffisamment d’expertise personnelle pour utiliser l’article. (Nous soutenons nos produits et vous aiderons à résoudre toutes vos questions.)

– Vous demandez de la bienveillance.

Aucun remboursement ne vous sera donc accordé.

Merci.

Je clique alors sur le lien de la page qui fait référence à la politique de remboursement de l’entreprise et constate qu’en effet, elle est en complète contradiction avec le slogan mis en avant : 14 jours sans poser de questions…

Je constate que le rapport de force est clairement en ma défaveur et que je n’ai pas d’autre possibilité que de compter sur moi-même, mon acceptation des choses telles qu’elles sont et ma possible habileté relationnelle pour tenter de récupérer mon argent.

En vertu du principe qu’il sera certainement moins agressif pour mon interlocuteur de faire valoir ma bonne foi plutôt que de l’attaquer en cherchant à mettre en évidence sa mauvaise foi, je réponds :

06-12-22 20:31

Bonjour, j’ai acheté votre plugin le 4 décembre dernier. Sur la page d’achat, il est clairement écrit : « Politique de remboursement : 14 jours sans poser de question. Aucun risque à l’achat. Si vous pensez que le plugin n’est pas pour vous, faites-le nous savoir dans les 14 jours suivant l’achat et nous vous le rembourserons intégralement. »

Nous sommes le 6 décembre, au début du délai de rétractation possible de 14 jours, et je vous demande comme c’est inscrit sur la page d’achat de me faire un remboursement de la somme de XX$ sur ma banque.

Merci à vous.

Cordialement.

Plus de deux jours plus tard, ne recevant aucune réponse du service après-vente, m’appliquant à tenir toujours compte du rapport de force clairement en ma défaveur, je décide d’appliquer la méthode dite du « disque rayé » qui consiste à éviter toute discussion en répétant simplement ma demande de la manière la plus neutre possible.

J’argumente aimablement et poliment en arguant une fois encore de ma simple bonne foi. Je continue donc à choisir de me rendre vulnérable vis-à-vis de mon interlocuteur, en évitant toute forme de « bon droit » susceptible d’être interprété par lui comme une forme d’agressivité. (Il paraît que si vous rencontrez trois molosses agressifs dans une campagne déserte, le meilleur moyen de vous en défendre est de vous allonger sur le sol en exposant votre gorge à leurs crocs !) C’est ainsi que je lui réponds :

08-12-22 00:30

Bonsoir, je comprends votre hésitation à me rembourser mais je peux vous assurer que si je n’avais pas lu sur la page d’achat, écrit en toutes lettres : « Si vous pensez que le plugin n’est pas pour vous, faites-le nous savoir dans les 14 jours suivant l’achat et nous vous le rembourserons intégralement » je ne l’aurais pas acheté si vite !

Merci pour votre remboursement.

Entre temps je reçois un mail automatique de l’entreprise vendeuse, j’y réponds en réitérant, une fois de plus ma demande, toujours de manière à la fois ferme et claire, selon la même procédure – neutre – du disque rayé :

08-12-22 13:34

Bonjour, ce matin vous m’avez envoyé un mail : « Hey Renaud, J’espère que vous utilisez le plugin et que vous appréciez ses fonctionnalités… » Non, je n’utilise pas votre plugin et j’attends que vous me remboursiez mon argent depuis plusieurs jours maintenant.

Merci à vous d’écouter et de comprendre ce que je demande.

Meilleures salutations.

Soudain les portes s’ouvrent, ma stratégie non-agressive semble payer :

08-12-22 13:48

Bonjour, Veuillez nous accorder 2 à 3 jours pour traiter votre remboursement. Je viens d’envoyer votre demande à notre équipe de facturation. Merci.

Je réponds aussitôt, en gardant l’ouverture :

08-12-22 13:51

Oui bien sûr, j’attendrai, merci de prendre soin de moi !

5 jours plus tard, n’ayant aucune nouvelle du service après-vente de l’entreprise, je décide de le relancer :

13-12-22 20:25

Bonjour, Pour le moment je n’ai pas eu de nouvelles de votre équipe de facturation… Pouvez-vous les relancer ? Merci !

Le service après-vente me répond le lendemain :

14-12-22 16:38

Bonjour, Désolé pour le retard. Je me suis conformé à eux et ils ont traité votre remboursement. Veuillez attendre 4 à 5 jours ouvrables. Merci.

Voulant mettre toutes les chances de mon côté, je réponds en partageant une émotion, toujours avec l’idée de mettre en avant ma vulnérabilité.

15-12-22 16:54

Bonjour, Pas de problème pour le retard mais le 18 décembre, cela fera 14 jours que je vous ai acheté le plugin. Et vous expliquez que le remboursement ne se fait plus après 14 jours.

C’est pourquoi je suis inquiet.

Merci.

Je reçois, 24h plus tard, une réponse rassurante avec des explications empathiques du service après-vente qui prennent en compte ma vulnérabilité et le partage de mon émotion :

16-12-22 17:09

Bonjour, Ne vous inquiétez pas de la politique de remboursement de 14 jours. Nous vous rembourserons votre montant. J’ai reçu les commentaires de l’équipe de facturation, ils disent qu’ils rencontrent un problème avec la Banque X pour le remboursement.

Je traiterai votre remboursement dès que possible.

J’accuse réception avec simplicité :

16-12-22 17:52

Ok, merci pour tout.

Et je reçois finalement ce dernier mail :

16-12-22 18:21

Bonjour, Nous avons remboursé votre paiement en voici la preuve.

Après avoir vérifié mon compte, je réponds, content de l’issue de cette affaire :

16-12-22 18:24

SUPER, merci à vous !

J’ai donc obtenu ce que je cherchais à obtenir de l’autre à partir d’une situation qui était a priori mal engagée. Et cela sans agressivité, en pratiquant la bonne foi par rapport à ce qui est, la procédure du disque rayé, en me montrant vulnérable, ouvert à la compréhension du point de vue de l’autre et en prenant tout particulièrement garde de ne pas attaquer, ni déconsidérer l’égo, ou blesser l’individualité de l’autre.

Il serait intéressant de jouer cette scène à l’occasion d’un jeu de rôle pour voir ce que j’aurais pu obtenir de mon interlocuteur si je lui avais répliqué furieux :

« Vous vous foutez du monde. J’exige que vous me remboursiez immédiatement ! »

Que pensez-vous que mon interlocuteur m’aurait alors répondu ?

Mon analyse personnelle de la situation est que mon interlocuteur, en me répondant de manière définitive comme il l’a fait la première fois, a tout mis en œuvre pour tenter de conserver l’argent que je lui avais imprudemment envoyé.

Je ne partage pas son point de vue (pas très honnête), mais je comprends que par son refus et son long silence, il a cherché à me faire croire que je pouvais laisser tomber l’affaire puisque je n’avais plus rien à espérer de lui. Ce sont la compréhension de sa stratégie et l’acceptation de sa différence qui m’ont permis de garder mon sang-froid en ne me laissant pas abuser. Les choses étant toujours telles qu’elles sont, je gardais aussi à l’esprit par avance qu’en envoyant de l’argent à une entreprise située à plusieurs milliers de kilomètres de chez moi, il est et sera toujours possible que je tombe sur quelqu’un de malhonnête ou de mauvaise foi.

Je retiens aussi que compte tenu de l’attitude non agressive qui a été la mienne et dont je suis responsable, les choses se sont passées à l’amiable, et j’ai pu récupérer ma mise et être satisfait.

Je suis donc conforté dans le point de vue que plutôt que de m’attarder à juger l’autre comme n’ayant pas dû faire ce qu’il a fait, il était préférable pour moi de recentrer mon attention sur l’art de l’esquive des pièges qu’il pouvait me tendre, en restant moi-même, sur la base de la compréhension active de la dualité moi / l’autre en tant que l’autre est différent. Donc de faire « ce que j’avais à faire » sur la base simple de « ce que je pouvais faire » plutôt que d’avoir recours au refus et à l’indignation, quitte – en cas d’échec – à rester beau joueur si je n’avais pas obtenu ce que j’espérais obtenir de cet autre.

Comme le répétait souvent Swami Prajnanpad, s’attendre à ce qu’une autre personne agisse selon notre désir est non seulement une absurdité mais contre-nature. Je n’avais donc pas d’autre choix que celui d’agir en fonction de l’autre qui est différent, que cela me plaise ou pas. Et c’est à cette condition – en ne me laissant pas voler ma paix intérieure par ce service après-vente – que j’ai pu rester détendu.

L’histoire avec les gendarmes

Fort de ce principe éclairé, il faisait nuit ce soir de décembre où je rentrais du restaurant avec mon épouse, roulant sur une petite route de campagne sur laquelle j’ai intentionnellement brûlé un feu rouge. Je me souviens m’être dit : « Vas-y, tu peux y aller, il n’y a aucun danger avec ce feu rouge qui s’est enclenché automatiquement puisque tu as dépassé la stricte limite de 50 km/h. » J’ai donc appuyé fortement sur l’accélérateur de ma voiture, alors que le feu était passé au rouge depuis environ trois secondes.

Le fait est que tout de suite après l’avoir brûlé, ma femme me dit : « regarde derrière toi, je crois qu’une ambulance veut te doubler. » Voyant un gyrophare dans mon rétroviseur, je me serre à droite mais l’ambulance qui se révèle être… une voiture de gendarmerie, ne me double évidemment pas.

Appréciant l’ironie de la situation, je m’arrête sur une voie de délestage, sors de ma voiture et vais à la rencontre des gendarmes qui m’intiment l’ordre de rentrer immédiatement dans ma voiture. J’obtempère. Je suis assis, porte grande ouverte, une gendarme se penche vers moi et me questionne : « Vous vous doutez de la raison pour laquelle je vous arrête ? »

J’opine de la tête en même temps que je lui réponds du tac au tac : « Oui, c’est parce que je viens de brûler un feu rouge, j’en suis désolé. »

Elle me répond dans un sourire : « Sachez qu’il aurait pu vous en coûter 4 points et une amende de 135 €, mais puisque vous reconnaissez les faits, je ne vous mets pas de contravention, vous n’aurez qu’à faire un cadeau à votre femme avec cet argent. »

Je souris à mon tour, la remercie, acquiesce à son idée de cadeau et part sans lui demander mon reste.

Dans un monde trop souvent soumis au déni, à l’opinion, à la mauvaise foi et à la discussion vaine, la reconnaissance sobre de « ce qui est » a eu ses vertus auprès de personnes habituées à devoir se confronter à la fuite et à la non responsabilité des autres.

La réponse non défensive

Pour reprendre en partie le contrôle de sa vie il faut commencer par apprendre à se maitriser en ne réagissant plus automatiquement et systématiquement aux sollicitations des autres.

Ce faisant, il deviendra par exemple possible d’éviter l’escalade dans le conflit en répliquant avec des réponses non-défensives qui non seulement permettent à l’interlocuteur de ne pas se sentir agressé en retour, mais envoient en plus des messages apaisants.

On a l’habitude de penser qu’à coup sûr, l’autre va nous interpréter comme un faible si on ne se défend pas à l’occasion d’un conflit ; alors que c’est exactement le contraire qui se produit : on sait tous qu’une personne qui reste calme dans un conflit est une personne qui garde et préserve à la fois sa force et son pouvoir.

Mais le plus souvent, esclaves de nos émotions, de nos réactions, et alors même que nous ne cherchons pas consciemment la perpétuation du conflit, nous rentrons, sans même nous en rendre compte, dans le cercle vicieux attaque / retraite / défense / escalade.

Une réponse non défensive est une réponse qui ne se focalise pas sur l’attaque. Une réponse défensive (qui fait que nous nous retrouvons « sur la défensive ») est une réponse qui s’exprime « en fonction » de l’attaque, sur le mode œil pour œil, dent pour dent.

Répondre en fonction de l’attaque est dangereux pour celui qui ne souhaite perdre ni ses yeux, ni ses dents et qui est hostile à l’escalade et à la guerre ; à l’inverse la réponse non défensive parce qu’elle fait fi de l’attaque, s’exprime ailleurs, sur un autre mode et dans un espace nouveau, généralement elle surprend et permet le plus souvent d’apaiser la situation.

L’attitude défensive est basée sur le rapport de force qui sera toujours un rapport de concurrence, or il ne s’agit pas d’être meilleur que l’autre en se mesurant à lui (auquel cas on lui donne du pouvoir sur soi), mais de parvenir à rester soi-même donc libre de l’autre.

Si votre compagne(on) alors que vous rentrez du travail, vous accueille par ces mots : « La vaisselle n’était même pas faite quand je suis rentré(e) ! » Vous pouvez lui répondre : « Je n’vois pas pourquoi ça serait toujours à moi à la faire ! » ce qui revient à lui déclarer la guerre à votre tour. (Auquel cas cela montre que vous avez un sérieux besoin de parler avec elle/lui afin de déterminer qui fait quoi ?)

Vous pouvez aussi lui faire une réponse défensive justificatrice classique et typique de la position de la victime qui cherche à battre en retraite : « Tu t’imagines peut-être qu’avec tout ce que j’ai eu à faire ce matin, j’aurais eu le temps de la faire ? »

Mais vous pouvez aussi lui faire une réponse non défensive qui, par exemple, reconnaîtra sobrement les choses telles qu’elles sont : « C’est vrai que la vaisselle n’était pas faite. »

En ne cherchant pas à envenimer la relation à travers un rapport de force, il est possible que la tension puisse retomber, ce qui vous permettra, dans un second moment, de voir si vous avez envie maintenant de faire la vaisselle avec votre compagne(on), de la lui laisser faire seul(e), ou de lui rendre service en la faisant vous-même ?

Souvenez-vous que toute décision fondée sur notre propre choix lucide nous éloigne de notre toujours possible impulsivité. Une personne apaisée s’ouvre toujours plus facilement aux demandes de son interlocuteur qu’une personne qui se braque.

Ma non agressivité lucide à l’œuvre dans l’histoire du plugin m’a permis de récupérer une somme d’agent qui – sinon – aurait été vraisemblablement perdue. De même que la reconnaissance sobre que j’avais bel et bien brûlé un feu rouge a permis à une responsable de gendarmerie d’avoir le désir de ne pas me sanctionner pour ma faute.

En conclusion, nous pouvons sentir à travers ces deux exemples que moi et l’autre (le moi et le non moi), sont les deux aspects d’une même réalité, comme le recto et le verso sont les deux aspects d’une même page. Et garder en mémoire que le moi et le non moi sont les deux aspects de la totalité « nous ».

Swami Prajnanpad nous rappelle : « Si vous désirez obtenir quelque chose d’un autre, vous devez agir pour lui et satisfaire ses demandes et ses désirs. Aussitôt que vous faites quelque chose pour l’autre, vous devenez l’autre. Donc quand vous faites quelque chose pour l’autre, en réalité, vous le faites pour vous-même.5 »

Devenir l’autre, c’est être interdépendant avec lui : « L’extérieur n’est pas indépendant de l’intérieur. L’intérieur n’est pas indépendant de l’extérieur, ce sont les deux aspects.6 » Cela signifie donc que pour pouvoir éventuellement obtenir quelque chose de l’extérieur, il me faut préalablement vérifier si ce que je suis à l’intérieur est bien adapté à ce que je perçois à l’extérieur. A l’inverse, si je ne perçois que mon propre intérêt je peux être certain que je me montrerai à l’autre de manière inadaptée pour lui, donc que c’est en cherchant à servir exclusivement mon propre intérêt que je le servirai le moins.

Si l’autre est mon complément dans l’unité, je ne peux rien obtenir de lui sans le prendre en compte. C’est donc nécessairement – on ne peut pas en sortir – en tenant compte de la nature et des désirs de l’autre que je pourrai atteindre la complémentarité, l’unité et la paix.

Il n’y a pas d’autre moyen de s’y prendre pour passer du « je » au « nous » c’est-à-dire pour atteindre la paix avec l’autre. Et si nous n’y parvenons pas, nous pourrons toujours sentir que depuis notre intérieur, depuis notre bout de la relation à nous, nous avons fait tout ce qui nous était humainement possible de faire pour l’obtenir. Cela nous permettra en conséquence de nous sentir en paix avec nous (et sans l’autre), en nous recentrant sur ce qui dépend de nous.

© 2023 Renaud Perronnet. Tous droits réservés

 

Seng-Ts’an a vécu au 7ème siècle, il est un patriarche chinois de l’école bouddhiste Chán qui est le bouddhisme chinois, équivalent du bouddhisme zen au Japon, il écrit :

Ne vous attachez pas aux vues duelles ;
évitez soigneusement de les suivre.

Si l’esprit demeure en paix dans l’Un,
ces vues duelles disparaissent d’elles-mêmes.

Toutes les oppositions
sont fruit de nos réflexions.

Dans la non-dualité, toutes choses sont identiques,
il n’est rien qui ne soit contenu en elle.

Toutes choses ne sont qu’une chose.
L’esprit de foi est non-duel.

Seng-Ts’an

Illustration :

Nik Ad, Dodging bullets

Notes :

1. Pour aller plus loin, vous pouvez faire le test : Êtes-vous au clair avec les notions de conflit et de violence ?

2. Voir, sur mon site, la vidéo de 44 secondes : « Que cela vous plaise ou non » 

3. Lire à ce sujet mon article : Que veut dire : « Vous l’avez attiré » ?

4. Swami Prajnanpad, La Vérité du bonheur, Éditions Accarias L’Originel, p. 98, 99.

5. Daniel Roumanoff, Swami Prajnanpad, tome 2, p. 168.

6. Swami Prajnanpad, Un désir sincère d’absolu. Entretiens avec Frédérick Leboyer. Éditions Accarias L’Originel, 2022, p. 138.

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4 Commentaires
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Noémi

Bonjour Renaud, c’est toujours un plaisir de vous lire, et de vous relire. J’adhère à vos positions, et réussis en général à obtenir des résultats de la même manière que vous (pas d’agressivité, priorité à l’empathie et reconnaissance de ses propres responsabilité et vulnérabilité). Toutefois, il est important de reconnaître que cela ne marche pas toujours : avec par exemple l’ex-mari violent et agressif, à qui vous laissez à maintes reprises des marges de manoeuvre afin qu’il ne se sente pas acculé ou humilié, et qui en use et abuse, et qui en sus refuse les concessions de peur de… Lire la suite »

Sly

Bonjour Renaud. C’est vraiment un plaisir de vous lire. Chacun de vos articles est un concentré d’enseignements et d’informations. J’adhère à toute la théorie dualiste dans toute chose et notamment dans la relation. Pour vos deux exemples du plugin et des gendarmes, on pourrait penser que ce sont 2 coups de bols, mais à y voir de plus prêt, votre action a entraîné une réaction de ces personnes qui vous ont été favorables PARCE QUE vous l’avez favorisé !! Par ailleurs, vous n’avez pas traité de la pression sociale, lorsqu’il s’agit par exemple d’un leader politique ou d’entreprise, ou tout… Lire la suite »