À propos de l’amour et de l’altruisme

ÉCOUTEZ : À propos de l'amour et de l'altruisme(© RENAUD PERRONNET - Téléchargement du podcast en bas de page)


« Être un avec, osons le dire, cela veut dire aimer. Vous ne pouvez pas à la fois être un avec quoi que ce soit, une situation, un fait, un objet, une parole, un être humain, un instant, et en même temps être identifiés à un refus émotionnel. »

Arnaud Desjardins, La Voie du Cœur, Éditions La Table Ronde, 1987, pp. 38-39

« Vivre, c’est être utile aux autres. »

Sénèque, Lettres à Lucilius

L’histoire du jugement du roi Salomon met tout particulièrement en évidence la relation entre l’amour et l’altruisme.

Un différend opposait deux femmes ayant chacune mis au monde un enfant, mais dont l’un était mort étouffé. Les deux femmes se mettent alors – devant le roi – à se disputer l’enfant survivant. Pour régler ce désaccord, Salomon demande une épée et ordonne : « Coupez en deux l’enfant qui est en vie et donnez-en la moitié à chacune. »

L’une des deux femmes s’écrie alors qu’elle préfère renoncer à l’enfant plutôt que de le voir mourir.
Prenant la parole, le roi Salomon dit : « Donnez l’enfant qui est en vie à la femme qui vient de parler, c’est elle qui est la mère. »

Compte tenu du jugement du roi, et en préférant renoncer à avoir son enfant pour elle, la mère s’assure de permettre à son enfant de vivre.
C’est son effacement personnel qui est donc révélateur de son amour pour son enfant.

Swami Prajnanpad1 rejoint parfaitement cette idée quand il exprime que l’amour revient à « abandonner son propre intérêt. »
L’amour que porte un être à un autre ne devient donc réel qu’au moment où cet être s’arrange pour faire passer l’intérêt de celui ou de celle qu’il aime avant le sien.

On est ici très loin de l’attitude (souvent prise pour de l’amour) de celui qui veut faire le bien de l’autre malgré lui.
Ce n’est plus : je te montre que je t’aime en te disant ce que je juge bien pour toi, mais a contrario, la preuve que je t’aime, c’est que je m’efface moi-même pour te laisser être ce que tu veux être.

En psychologie on définit l’altruisme comme une « disposition bienveillante à l’égard des autres, fondée sur la sympathie. »
Mais – puisque la sympathie est une attirance – il ne faudrait pas que mon attirance pour l’autre me condamne à le vouloir pour moi. Il ne faudrait pas que la sympathie que j’éprouve pour cet autre soit un obstacle à ma lucidité par rapport à ses besoins à lui.
L’expression commune « L’enfer est pavé de bonnes intentions », met en évidence la manière dont nous sommes si facilement la proie d’un mental tellement partial que sans même en avoir conscience, il fait le malheur de l’autre ou en tous cas il ne cherche pas à faire son bonheur.

Puisque nous vivons dans un monde dans lequel nous sommes tous différents, il ne faudrait pas que mon souci personnel d’agir pour ce que je considère comme le bien de l’autre m’empêche de le considérer dans sa différence, tel qu’il est intrinsèquement dans son intimité à lui, avec ses besoins à lui.

Matthieu Ricard2 (qui a écrit un livre de 917 pages sur l’altruisme !), commence par en donner la définition du Larousse : il est dit-il « le souci désintéressé du bien d’autrui. » Il complète avec Le Robert qui parle d’une « disposition à s’intéresser et à se dévouer à autrui. »

Il y aurait donc à la fois un double mouvement centré autour de « l’intérêt » envisagé à travers des conséquences fort différentes selon qu’elles se situent pour l’autre ou pour soi-même. Désintéressement de soi-même et intérêt particulier pour l’autre. En effet, comment pourrions-nous être intéressés par l’autre si nous sommes trop intéressés, trop préoccupés, par nous-mêmes ?
Il me faut « diminuer » pour que l’autre puisse croître et c’est là tout le sens de l’humilité et de l’effacement.

On découvre alors que l’amour n’a plus grand chose à voir avec une réponse béate et spontanée faite à l’autre sur la base de ce qu’un être très occupé par lui-même ressent pour cet autre. Du genre : « je t’aime parce que tu es mon rayon de soleil ». Où est l’autre dans ce cas ? L’autre a-t-il le désir de faire office de rayon de soleil ? Il se peut qu’il préfèrerait être aimé en connaissance de ses besoins à lui – de solitude, par exemple.
Les amants s’illusionnent bien souvent quand ils se disent « je t’aime », s’ils étaient plus lucides, ils se diraient le plus souvent « j’ai besoin que tu m’aimes ».
Aimer n’est pas donné à tout le monde, cela veut dire qu’il ne faut pas se laisser abuser par le prétendu amour de l’autre ; ni nous laisser aveugler par notre prétendu amour pour l’autre, car être dans le besoin de l’autre n’est pas l’aimer. Le besoin de l’autre cache le plus souvent l’émotion bien infantile d’un être encore immature, et de nombreuses personnes – croyant être aimées – se laissent prendre au piège, quitte à déchanter plus tard.

Si l’amour est en vérité une capacité d’adaptation à l’autre, il lui faudra devenir une réponse consciente et réfléchie faite à l’autre à partir de la manière dont celui ou celle qui aime montre qu’elle (il) a compris avec lucidité les besoins de cet autre.

C’est ainsi que Swami Prajnanpad en arrive à affirmer de façon étonnante : « le calcul est inséparable de l’amour. »
Il entend par calculer « voir les choses comme elles sont, en déterminant leur position relative, sentir et puis agir, de manière à être un avec l’autre. »

« Être un avec » l’autre, c’est épouser complètement le point de vue de l’autre en s’effaçant pour lui, donc l’inverse de chercher à se mettre à sa place (ce qui n’a aucun sens si on y réfléchit). L’autre est là où il est, il s’agit donc de le rejoindre pour être un avec lui : là où il est.

Et pour ce faire, Swami Prajnanpad précise : « L’amour a les yeux grands ouverts, il est lucide, tandis que l’amour qui a les yeux fermés est aveugle. D’ailleurs ce n’est pas de l’amour. »

Ainsi, à chaque fois que je choisis de renoncer à quelque chose au profit de l’autre, j’agis par amour pour lui. On pourrait appeler cela « avoir le souci de l’autre », ce qui revient à dire qu’aimer un autre c’est réfléchir à la meilleure façon d’agir de manière à ce que cet autre soit satisfait.

Aimer l’autre c’est être pleinement attentif à lui, c’est garder les yeux ouverts sur ce qui lui donne du bonheur et de la joie, et cela nous demande de faire preuve d’altruisme en n’espérant pas que cet autre fasse ce qui nous plait, ce qui revient à être d’accord pour « abandonner son propre intérêt. »

© 2023 Renaud Perronnet. Tous droits réservés.

Notes : 

1. Sage indien et thérapeute, pour en savoir plus, visitez cette page.

2. Moine bouddhiste, il a écrit notamment : Plaidoyer pour l’altruisme. La force de la bienveillance. Éditions NIL, 2013.

Illustration :

Le jugement de Salomon, peint par Raphaël

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2 Commentaires
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Mylene

Merci pour ce partage Mais où est la limite entre aimer l’autre et rester en amour pour soi? Ici j’entends aimer sans attendre en retour. Qu’est-ce qui fait que l’on est dans l’attente ? L’ego? L’insécurité affective ? La blessure de notre enfant intérieur ?
Ce chemin est long pour restaurer tout ça…
Le chemin d’une vie…