L’apprentissage de la violence

« La violence n’est pas un jeu ; la violence n’est pas amusante ; la violence n’est pas une forme d’entraînement sportif ; la violence tue. »

Dave Grossman.

Thèmes principaux :

  • Tuer son prochain n’est pas un geste naturel, on doit apprendre à le faire.
  • Se battre pour s’intimider ou pour s’anéantir ?
  • L’usage « naturel » de la violence.
  • Comment conditionner l’être humain à tuer ?
  • L’objectif de la brutalisation : la désensibilation à la violence.
  • Similitudes entre jeux-vidéo, TV et entraînement militaire : la mise en condition.
  • La brutalisation « pour rire ».
  • Quelques études scientifiques sur l’impact de la violence.
  • Une technique efficace pour conditionner des soldats à commettre des atrocités.
  • Apprendre à aimer tuer.

Dave Grossman est psychologue, lieutenant-colonel à la retraite de l’armée américaine, spécialiste militaire du conditionnement psychologique nécessaire à l’acte de tuer : la « killologie ». Il est également professeur émérite de psychologie de l’Université d’Etat de l’Arkansas et dirige, à Jonesboro, le Killology Research Group.

Il est l’auteur de nombreux livres qui font référence sur la violence et notamment sa banalisation auprès des enfants dans les médias.

Pour aller plus loin, vous pouvez :

  • cliquer sur : www.killology.com (site en anglais.)
  • lire : « Comment la télévision et les jeux vidéo apprennent aux enfants a tuer ? » ( Stop Teaching our kids to kill ?), de Dave Grossman, paru aux éditions de Jouvence.

En voici quelques extraits…

Le texte de Dave Grossman :

Je suis né à Jonesboro, Arkansas, mais je passe mon temps à voyager autour du monde pour enseigner à des médecins, des policiers et même des militaires, ce qu’est la guerre et ce que tuer veut vraiment dire. J’ai beau être un expert international ès « science de tuer », j’ai été atterré comme n’importe qui, le 24 mars 1998, lorsque deux garçons de 11 et 13 ans ont massacré, dans ma propre ville, quatre écolières et une enseignante, et blessé dix autres élèves.

Avant de prendre ma retraite militaire, j’étais officier d’infanterie et psychologue. J’ai passé près d’un quart de siècle à étudier comment tuer les gens. Les soldats améri­cains sont très bons à ce jeu-là. Pourtant, tuer son prochain n’est pas un geste naturel. On doit apprendre à le faire.

La thèse que je défends ici est que nous conditionnons nos enfants à tuer de la même manière que l’armée conditionne ses sol­dats à tuer. J’éclairerai ce propos de mon expérience militaire.

Lorsque des animaux à bois ou à cornes se battent, ils entrechoquent leurs têtes mais évitent de se blesser mutuellement. En re­vanche, lorsqu’ils se battent avec des indivi­dus d’autres espèces, ils s’en prennent à leurs flancs pour tenter de les étriper et de les saigner. Les piranhas plantent leurs dents dans tout ce qui se présente, en revanche ils se battent entre eux à coups de queue. Les serpents à sonnette mordent toutes les espè­ces étrangères, mais se battent entre eux au corps à corps.

Il en va de même pour les êtres humains. Lorsque la colère ou la peur les submerge, à moins qu’ils ne soient sociopathes, ils se retiennent de tuer leurs semblables. C’est pourquoi ils se battent en faisant beaucoup de cinéma, en produisant des bruits ef­frayants, en prenant de grands airs, en es­sayant de s’intimider mutuellement jus­qu’à ce que l’une des parties fuie ou se soumette… A vrai dire, les batailles de l’An­tiquité n’étaient guère que des jeux de pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette. Les massacres, s’il y en avait, ne se produisaient que lorsqu’une des parties fuyait et était frappée dans le dos.

A l’époque moderne, le taux d’usage des armes à feu sur le champ de bataille a commencé par être incroyablement bas. Patty Griffith démontre, dans The Battle Tactics of the American Civil War, qu’un régiment de la Guerre civile américaine avait la capacité théorique de tuer, à chaque minute, de cinq cents à mille adversaires, mais qu’il n’en tuait, dans la réalité, qu’un ou deux. Après la bataille de Gettysburg, on put constater que 90 pour cent des 27000 mousquets pris sur les soldats morts ou mourants étaient encore chargés, ce qui veut dire que le soldat moyen chargeait son arme, épaulait, mais au moment de vérité ne par­venait pas à tirer pour tuer. Même parmi ceux qui tiraient, la plupart visaient au-dessus de la tête de l’ennemi.

Durant la Seconde Guerre mondiale, le bri­gadier-général S.L.A. Marshall confiait à une équipe de chercheurs la mission d’interro­ger les soldats sur ce qu’ils avaient réelle­ment fait pendant les combats. L’équipe découvrit que lorsqu’ils avaient un adver­saire en ligne de mire, seuls 15 à 20 pour cents des fusiliers tiraient vraiment. Seul un petit pourcentage des soldats était donc na­turellement capable de tuer quand bien même la plupart d’entre eux étaient prêts à mourir pour leur patrie.

Des fusiliers dont le taux de tir est de 15 pour cent ne valaient pas mieux que des biblio­thécaires dont 15 pour cent seulement sau­raient lire. Lorsque l’armée prit conscience de ce « problème », elle s’y attaqua systéma­tiquement. Avec succès, puisque le taux de tir est monté à 55 pour cent durant la guerre de Corée, et à plus de 90 pour cent durant la guerre du Vietnam.

Les méthodes mises au point par l’armée sont la brutalisation des soldats, leur mise en condition classique, leur mise en condition opératoire, et l’usage de modèles.

La brutalisation et la désensibilisation sont les méthodes privilégiées des boot camps, camps destinés à « dégrossir » les jeunes recrues. Dès l’instant qu’elles descendent du bus, les recrues sont malmenées physiquement et verbalement. On les contraint à des « pompes » sans fin, à des heures de garde-à-vous, à des courses innombrables avec paquetage complet, toujours sous les hurlements de sergents professionnels. On leur rase la tête, on les rassemble toutes nues, on leur colle sur le dos le même uniforme, on leur fait perdre leur personnalité. Cette brutalisation vise à casser leurs habitudes et leurs normes, à leur injecter un nouveau style de vie et à leur faire révérer de nouvelles valeurs : la destruction, la violence, la mort. Au bout du compte, les recrues perdent toute sensibilité à la violence, qu’elles acceptent comme un savoir faire normal, essentiel pour survivre dans le monde brutal qui est désormais le leur.

Or, nos enfants subissent un traitement de désensibilisation à la violence très similaire. Pas à partir de l’âge de dix-huit ans, comme les recrues, mais de dix-huit mois, c’est-à-dire dès qu’ils sont capables de discerner ce qui se passe sur un écran de télévision et commencent à imiter certains mouvements qu’ils y voient. L’enfant ne commence toutefois à comprendre d’où vient cette action qu’à partir de l’âge de 6 ou 7 ans. Mais même là, s’il comprend ce que faire semblant veut dire, son degré de développement mental est encore insuffisant pour lui permettre de faire clairement la distinction entre la fiction et la réalité.

Lorsque de jeunes enfants voient, à la télé, tuer, poignarder, violer, brutaliser, humilier ou assassiner, pour eux c’est comme si cela se produisait vraiment. Lorsqu’un gamin de trois, quatre ou cinq ans regarde un film et passe la première heure et demie à établir un rapport avec l’un des personnages, puis voit, dans les dernières 30 minutes, sans rien pouvoir faire, son nouvel ami poursuivi et assassiné sauvagement, cela équivaut, moralement et psychologiquement, à lui faire faire connaissance d’un petit camarade, à le laisser jouer longuement avec lui, puis à égorger son nouvel ami sous ses yeux. Les enfants, aujourd’hui, sont soumis à ce genre de brutalisation non pas une fois, mais des centaines de fois. On leur dit bien sûr: « C’est pour rire ! Regarde, c’est juste la télé. » Les gamins hochent de la tête et répondent que c’est OK, mais la vérité est qu’ils ne sont pas encore capables de faire la différence.

Dans son numéro du 10 juin 1992, le « Journal of the American Medical Association » a publié une étude épidémiologique décisive sur l’impact de la violence à la télé, qui compare des pays et des régions ethniquement et démographiquement similaires. Dans les uns la télévision n’existe pas encore, dans les autres elle est en place depuis longtemps. Le résultat est sans appel. Dans les pays ou régions avec télévision, on a observé, dès l’apparition du nouveau média, une explosion de violence sur les terrains de jeux pour enfants, puis, quinze ans plus tard, un doublement du nombre des meurtres. Pourquoi ce laps de 15 ans? Parce que c’est le temps qu’il faut à un enfant brutalisé à l’âge de 3 à 5 ans, pour atteindre « l’âge premier du crime ».

Le Journal concluait qu' »à long terme, l’exposition des enfants à la télévision est un facteur causal dans la moitié environ des homicides qui sont commis aux Etats-Unis, soit dans quelque 10 000 cas chaque année.  » L’article concluait : « Si, par hypothèse, la télévision n’avait jamais été introduite aux Etats-Unis, ceux-ci connaîtraient chaque année 10 000 homicides de moins, 70 000 viols de moins, 700 000 agressions de moins. » Le conditionnement classique est celui qui fait saliver les célèbres chiens de Pavlov chaque fois qu’ils entendent une cloche, parce qu’ils ont appris à en associer le tintement avec la mise à disposition de nourriture.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais étaient passés maîtres dans l’art de mettre leurs soldats en condition. Les officiers faisaient agenouiller des prisonniers chinois dans une fosse, les mains liées derrière le dos, puis sélectionnaient un certain nombre de leurs soldats, auxquels ils ordonnaient de descendre tuer « leur » prisonnier à coups de baïonnette. Les autres soldats, restés au bord de la fosse, étaient obligés de regarder et d’applaudir, ce qui les conditionnait à associer la notion de plaisir à la souffrance et à la mort d’un être humain. Après les exécutions, les soldats – spectateurs étaient d’ailleurs conviés à boire du saké, à manger un repas comme ils n’en avaient point fait depuis des mois, et à passer un peu de temps avec une « femme de réconfort ».

Au fil des années de guerre, les officiers japonais purent constater que cette technique était extraordinairement efficace pour donner aux soldats la capacité de commettre des atrocités. Alors que la mise en condition opératoire apprend aux soldats à tuer, la mise en condition classique est une technique, subtile mais puissante, qui leur apprend à aimer tuer.

© Dave GROSSMAN.

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4 réflexions au sujet de « L’apprentissage de la violence »

  1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

    ET SI NOUS N’ETIONS PAS FAITS POUR LA VIOLENCE ?

    Je lis dans l’édition du journal LEMONDE.FR du 15.11.07 :

    « Epidémie de suicides » chez les vétérans américains des guerres d’Afghanistan et d’Irak

    Une véritable « épidémie de suicides » sévit chez les anciens militaires américains, avec 120 morts par semaine, révèle une enquête de la chaîne de télévision américaine CBS. Au moins 6 256 personnes ayant servi dans l’armée ont mis fin à leurs jours en 2005 – soit une moyenne de 17 par jour -, rapporte la chaîne dans son enquête diffusée mercredi soir.

    Alors que le taux de suicide dans la population est de 8,9 pour 100 000, la proportion chez les anciens militaires est de 18,7 à 20,8 pour 100 000. Le chiffre est encore plus élevé chez les jeunes âgés de 20 à 24 ans, où la proportion atteint 22,9 à 31,9 suicides pour une population de 100 000, soit quatre fois le taux de suicide enregistré chez les non militaires pour cette même tranche d’âge.

    « Ces chiffres montrent clairement une épidémie de problèmes de santé mentale », estime, dans l’émission de CBS, un militant des droits des anciens combattants, Paul Sullivan. La chaîne cite aussi le père d’un soldat de 23 ans ayant mis fin à ses jours en 2005, qui affirme que les dirigeants du pays et l’état-major ne veulent pas que la véritable ampleur du problème soit connue. Le gouvernement « ne veut pas de chiffres », il « ne veut pas que le nombre des morts soit diffusé », estime ainsi Mike Bowman.

    « PERSONNE NE REVIENT ÉGAL À LUI-MÊME »

    Les Etats-Unis comptent 25 millions d’anciens militaires, dont 1,6 million ont combattu en Afghanistan et en Irak, selon CBS. Cette enquête ne porte pas seulement sur les militaires ayant été au combat, en Irak, en Afghanistan, au Vietnam ou durant la deuxième guerre mondiale, mais sur tous les anciens soldats.

    « Tout le monde ne revient pas de la guerre blessé, mais au bout du compte personne ne revient égal à lui-même », souligne sur la chaîne Paul Rieckhoff, un ancien combattant dans les marines, fondateur de l’association Anciens combattants en Irak et Afghanistan pour l’Amérique.

    CBS souligne qu’il s’agit du premier calcul du nombre de suicidés chez les anciens militaires conduit à l’échelle des Etats-Unis. Le département des anciens combattants dépense quelque 3 milliards de dollars par an pour des services spécialisés dans la santé mentale, selon CBS.

    Une étude publiée la semaine dernière montre que les anciens combattants représentent un quart des sans-abri aux Etats-Unis, alors qu’ils ne représentent que 11 % de la population adulte. Selon l’étude, citée par le Times, au moins 1 500 anciens combattants des guerres d’Afghanistan et d’Irak auraient déjà été identifiés comme sans-abri. L’organisme chargé d’aider cette population (The National Alliance to End Homelessness) estime qu’en 2006 il y avait 195 827 vétérans sans-abri.

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  2. TIB

    En tant que parents, c’est ce qu’on se… (tue) à répéter aux acteurs de l’Education Nationale à propos de nos enfants.
    C’est aussi une banalisation éhontée des termes dans les milieux du travail, du sport. Je cite : »On va le tuer », « Combattre l’adversité », ou « Vas-y, flingue-le » dans la cour d’école ou « on va le shooter ! », « Il faut se battre » pour obtenir quelque chose. Certains termes sont aussi employés, ex : il a été « humilié » pour justifier une violence gratuite entre enfants ou ados, ou même des adultes… La liste est encore longue et pénible.
    Comme nous, mon fils de 12 ans, qui a été victime il y a un an d’un tabassage en règle dans la cour du Collège, a entendu ces différents termes prononcés AVANT-APRES ces violences, par le Principal et l’équipe enseignante, alors qu’il était sur le carreau. Nous avons trouvé votre site à l’occasion de la recherche d’un sujet d’exposé en matière de « vie scolaire » : il a souhaité chercher un thème sur les soldats enrôlés d’office et Voilà son avis : PS : Je trouve votre site tres cool.
    Merci. Cordialement.

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  3. Renaud Perronnet Auteur de l’article

    L’ARMEE AMERICAINE DEVELOPPE UN SPRAY ANTI-SUICIDE

    Je lis dans l’édition du journal LEMONDE.FR du 21.08.12 :

    Le suicide est le plus grand ennemi de l’armée américaine. Selon les derniers chiffres du Pentagone, il y a eu 116 suicides potentiels depuis le début de l’année au sein des troupes, dont 66 sont confirmés. La hausse est de 18 % par rapport à l’an dernier. Le mois de juillet détient même un triste record, avec 26 cas, soit presque un par jour. En Afghanistan, les soldats américains qui meurent sous les balles des talibans sont désormais moins fréquents que ceux qui mettent fin à leurs jours, selon Business Insider.

    Pour tenter d’y mettre un terme, l’armée américaine a octroyé 3 millions de dollars à l’école de médecine de l’université d’Indiana et au docteur spécialiste en neurobiologie Michael Kubek pour mettre au point un produit capable de répondre en urgence aux idées suicidaires, rapporte The Daily.

    Un spray de thyréostimuline

    L’équipe du Dr Kubek a développé un spray délivrant une dose de thyréostimuline (TSH). Cette hormone, naturellement produite par le cerveau, permet de chasser les envies de suicide grâce à un effet antidépresseur très rapide. Elle a déjà été utilisée par le passé pour traiter les dépressions sévères, rapporte Slate.fr, mais son administration demeurait un problème compliqué.

    « Nous savons depuis les années 1970 que le TSH a des effets antidépresseurs, et que ça marche très rapidement […] Le problème a été de trouver comment le faire entrer dans le cerveau », explique le Dr Kubek au Daily. Jusque-là, le seul moyen connu et efficace était l’injection lombaire, « peu adaptée à un usage individuel d’urgence », souligne Le Point.fr.

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  4. Claude

    Enfin quelqu’un qui prend vraiment en compte ce problème !

    Quand je dis à des ados qu’ils se détruisent le cerveau avec leurs jeux vidéos terribles, ils disent : « Mais non, tu vois bien que je ne tue pas des gens dans la réalité ! ». Des jeux vidéo où ils trouvent très « cool » de s’identifier à des tueurs à gage…
    Je parle ici d’ados « normaux », tout à fait humains et généreux dans d’autres circonstances.

    Pas le temps maintenant de faire un commentaire plus long, je serais intarissable sur ce sujet. Juste une idée encore : il est essentiel de guérir la violence dont nous sommes tous imprégnés plus ou moins inconsciemment, ce n’est pas que « les autres ».

    Merci pour cet article qui voit les choses en face, ça fait du bien. à très bientôt.

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