Éduquer ou dresser ?

« L’éducation, c’est une vision d’ensemble, ce n’est pas juste de permettre ou de ne pas permettre. Il s’agit de guider un enfant, de l’aider à se structurer. »

Arnaud Desjardins.

  • Pourquoi mon petit garçon accepte mal la critique ?
  • La sensibilité de mon enfant est-elle normale ?
  • Les deux secrets alliés de l’amour.
  • Faut-il agir « pour le bien » de son enfant ?
  • Pourquoi nous sommes-nous « endurcis » ?
  • D’où vient le sentiment que l’enfant a de lui-même ?
  • Pourquoi mon enfant a-t-il le besoin d’être sécurisé ?
  • Que faire pour qu’il reprenne confiance en lui ?

Le mois dernier, par le biais de l’espace « Poser une question » de mon site internet, je reçois ce mail désemparé :

« J’ai un petit garçon de 7 ans qui a toujours été très sensible. Il est très gentil, a le cœur sur la main. Depuis sa naissance son père et moi nous sommes beaucoup occupés de lui, l’avons entouré, encouragé, et nous lui prodiguons énormément d’amour.

Malgré cela, c’est un enfant qui a constamment besoin d’être sécurisé, encouragé, et de savoir que l’on est fier de lui et que nous l’aimons. Dès que nous lui faisons un « reproche », il tourne son nez, ou éclate en sanglots. Notamment en ce moment, où il a quelques difficultés scolaires, nous essayons de lui faire comprendre que nous sommes là pour l’aider, et non pour l’embêter, que si nous passons du temps à faire des exercices avec lui, c’est pour que cela se passe mieux. Mais il se sent tout de suite triste.

Nous ne savons pas vraiment comment gérer la situation : d’une part il faut qu’il apprenne à accepter des remarques, mais d’autre part, je ne veux pas qu’il se sente malheureux.

Auriez-vous des conseils s’il vous plaît ? »

La plupart des parents (parce qu’ils sont adultes) ont une expérience de la vie que les enfants n’ont pas et parce qu’ils aiment leurs enfants, ils veulent leur en faire bénéficier.

C’est ainsi qu’ils diront à leur enfant encore petit : « Mon chéri une prise électrique n’est pas un jouet, il ne faut donc jamais jouer avec », ou lui répèteront de faire attention en courant et de ne pas tomber. Un peu plus tard, ils tenteront de le persuader : « Tu sais, il faut que tu saches qu’à l’école, c’est pour toi que tu travailles. » Parce qu’ils savent qu’en jouant avec une prise électrique on risque de se faire très mal, ils le répètent ; parce qu’ils savent qu’on peut se faire mal en tombant, ils préviennent. Ils savent aussi (parfois parce qu’ils l’ont appris à leurs dépends) que dans la vie, c’est pour soi que l’on apprend, c’est pour soi que l’on travaille autrement dit « qu’on récolte ce qu’on sème. » Ils le savent et veulent avec beaucoup de force que leur petit enfant l’apprenne.

Jusque là, il n’y a pas de problème, il est parfaitement naturel que l’amour veuille prévenir, protéger et enseigner. La question est juste de savoir comment les parents vont s’y prendre avec leur enfant quand celui-ci (entraîné par sa force de vie) ne pourra pas comprendre ce qu’ils veulent lui dire…

Vous me dites que votre petit garçon « a toujours été très sensible. » Les petits enfants sont naturellement sensibles. Ils sont aussi à la fois innocents et dépendants. C’est dans ce contexte que très vite, ils apprennent la peur.

Au début, quand un enfant entend par exemple son parent lui dire de courir moins vite, il ne s’en soucie guère et obéit à son simple besoin de courir. Alors qu’il obéit simplement à la pulsion de la vie en lui, son parent (qui sait lui le risque qu’il prend à courir vite), ne se sentant pas entendu peut le lui répéter plus fort. Il peut même lui arriver de le lui dire en criant, avec le ton de la voix de celui qui oublie l’amour parce qu’à ce moment il se sent désemparé et en proie à la peur (que son enfant tombe, donc souffre.) C’est ainsi que le parent (qui pourtant dit aimer son enfant) oublie son intention de l’éduquer et en arrive à le dresser, c’est-à-dire à l’obliger (pour son bien) à faire ce qu’il pense bon pour lui.

La différence entre l’éducation et le dressage est simple : l’éducation demande à l’enfant sa participation, elle est « aimante », le dressage ne tient pas compte de la participation de l’enfant, il exige au nom de l’efficacité, il fait donc régner la peur pour arriver à ses fins. Le parent qui éduque comprend en se souvenant qu’il a été lui-même enfant, l’autre veut être obéi, peu lui importe le vécu de l’enfant.

Les deux secrets alliés de l’amour sont la compréhension et la patience. La compréhension d’abord car c’est parce que nous pouvons comprendre le vécu de l’autre, la manière subjective dont il ressent les choses, que nous pourrons être patients avec lui.

Ce qui nous en empêche est le plus souvent notre propre crainte que les choses ne se passent pas comme nous souhaiterions qu’elles se passent, autrement dit notre propre peur. Souvent des parents pensant aimer obéissent – en fait – à leur propre peur. Là, pour garder leur équilibre précaire ils ordonnent et exigent, se racontent à eux-mêmes que la manière dont ils agissent est juste en la justifiant « pour le bien » de l’enfant.

Mais que veut dire « faire le bien de l’autre » si l’autre ne le ressent pas ainsi ?

C’est ainsi que le petit enfant qui sent que son parent détient sa survie n’a pas d’autre choix que de renoncer à lui-même et à ses besoins pour obéir à celui qui lui fait si peur.

Le dresseur veut donc se faire obéir à n’importe quel prix. L’éducateur n’a de cesse de garder un lien d’amour avec son enfant et surtout de le lui faire sentir, car il sait que rien, jamais, ne vaudra de lui sacrifier quoi que ce soit.

Je sens bien que comme tous les parents, vous êtes écartelée entre ces deux besoins : « Il faut qu’il apprenne à accepter mes remarques » et « Je ne veux pas qu’il se sente malheureux. » Mais que ressentira votre cœur de mère au cœur de l’action ? « Tant pis si parfois il est malheureux, il faut qu’il m’obéisse, « c’est pour son bien » (dans ce cas vous vous condamnez au dressage) ou « Je sais que « son bien » passera toujours (et quel que soit ce qu’il a fait) par le sentiment qu’il aura de se sentir aimé par ses parents » ?

Dans l’éducation, l’amour ne peut pas être marchandé, il ne peut donc jamais être la condition de quoi que ce soit. Quelle légèreté que de dire à son enfant comme je l’entends parfois « Si tu fais cela, maman ne t’aime plus » !

On ne plaisante pas avec l’amour : pour se sentir aimé, l’enfant a besoin de notre inconditionnel sentiment d’amour et c’est d’ailleurs bien cela que l’on appelle « l’amour maternel. »

Quand ce n’est pas le cas – donc que notre peur de ne pas être obéi – est plus grande que notre détermination à faire sentir à l’enfant qu’il est aimé, l’enfant le sent et prend peur à son tour. C’est la raison pour laquelle un enfant (que ses parents prétendent aimer) peut avoir peur.

Que va devenir un enfant qui a peur ? Parce qu’il n’est plus certain d’être inconditionnellement aimé, il apprend à devenir nerveux et se tend. Et, bien que nous lui répétions que nous l’aimons et que nous ne voulons que « son bien », il se tendra de plus en plus (par peur) s’il sent que son parent peut ne pas l’aimer.

La plupart d’entre nous sommes passés, consciemment ou inconsciemment, par ces sentiments. La plupart d’entre nous avons appris dans notre enfance à composer, c’est-à-dire à « devoir faire avec » le sentiment que nous ressentions au fond de nous-mêmes de ne pas nous sentir aimés. Quand un être (qui, pour se construire, a besoin de se sentir aimé), se sent rejeté (même si c’est soi disant « pour son bien » puisque lui ne le ressent pas ainsi) il ne peut que s’endurcir pour éviter de trop souffrir.

S’endurcir revient pour lui à tout mettre en œuvre pour se persuader qu’il n’a pas besoin de ce dont il a tant besoin : l’amour. En grandissant, il deviendra même de plus en plus cynique, c’est-à-dire la victime de son manque d’amour. Il pourra même se persuader qu’en fait il n’a obtenu que « ce qu’il a mérité » en se convainquant de sa nature mauvaise (c’est la raison pour laquelle la plupart des adultes-ex-enfants-battus expliquent que leurs parents étaient de « bons » parents parce qu’ils ne leurs infligeaient que ce qu’ils méritaient, à eux qui étaient si méchants !)

L’enfant endurci, risque en grandissant, de devenir comme « désensibilisé de son besoin d’amour » donc prêt à devenir un bon dresseur à son tour quand il sera lui-même parent.

Qui n’a pas entendu des parents (qui pourtant prétendent aimer leur enfant) dire : « Une claque ou une bonne fessée, ça n’a jamais fait de mal à personne, la preuve c’est que j’en ai reçu et que je n’en suis pas mort ! »

Ils arrivent à penser que battre, gifler ou même menacer un enfant s’appelle « l’éduquer » et sont incapables de voir leur propre attitude paradoxale puisqu’ils appellent « agression » le fait de battre, gifler ou même menacer… un adulte.

Le sentiment premier que l’enfant a de lui-même, provient du premier stade de son développement : l’idée qu’il se fait des autres et du monde est liée aux personnes avec lesquelles il est entré en contact lors des premières années de sa vie. Pour se développer, il a besoin que des liens affectifs solides se soient créés entre lui et ses parents car ce sont ces liens qui lui permettront d’élaborer une saine estime de lui-même.

Si ce n’est pas le cas, le sentiment qu’il aura de lui-même sera à la fois négatif et déficient.

Ceci dit, je ne doute absolument pas de l’amour que vous avez pour votre petit garçon. Je ne doute donc pas non plus que vous et votre mari ayez fait tout ce qui vous semble bien (à vous deux) de faire pour l’aider et tenter de l’assurer de votre amour.

En ce sens, ce serait une erreur de culpabiliser en vous disant que vous n’auriez pas dû vous y prendre comme vous vous y êtes pris. Car si vous vous y êtes pris comme vous vous y êtes pris c’est parce qu’à ce moment là, cela vous est apparu juste à tous les deux de vous y prendre ainsi. Voilà pour le passé avec lequel je vous invite à rester en paix.

Maintenant – et sur la base de votre demande – essayons, ensemble de comprendre ce qui se passe pour devenir capable d’agir le plus justement possible avec votre enfant.

Vous m’expliquez que votre enfant a « constamment besoin d’être sécurisé », convenez avec simplicité qu’un être qui a un tel besoin est un être qui ne se sent pas en sécurité. Même si cela est douloureux pour vous et votre mari de découvrir que malgré l’amour qui est le vôtre, votre enfant a « constamment besoin d’être sécurisé », osez le constater pour lui, osez le constater pour la relation entre vous et lui.

De même, s’il a besoin d’être « encouragé », c’est vraisemblablement parce que l’idéal de ses parents pensant bien faire, pèse sur lui comme une dévalorisation. L’amour idéalisé de parents pour leur enfant peut être la cause d’une charge émotionnelle excessive pour un enfant qui ne voudrait surtout pas les décevoir ! Un enfant se tend souvent pour ne surtout pas décevoir son parent et en se tendant, il est de plus en plus maladroit, alors il s’en veut secrètement (donc se pense négativement) et se tend encore plus pour, en définitive, parvenir à avoir la preuve de ce qu’il croit : qu’il est un « incapable ».

Imaginez cette scène : « Mon chéri, attention, ne renverse surtout pas la tasse de café que tu tiens à la main et que tu veux donner à ton papa. » (Remarquez déjà que cette injonction est étrange, avez-vous souvent rencontré des enfants qui se disent « Tiens je vais essayer de renverser cette tasse de café ! ») Donc entendant cela, l’enfant peut se tendre, se contracter, se dire intérieurement (le plus souvent inconsciemment) : « Ah tiens, le ton de la voix de maman, me rappelle ma bêtise de la semaine passée… il faut absolument que je ne la renouvelle pas parce que ça a bardé, ce jour là, ils ne m’aimaient pas (et moi non plus je ne m’aime pas quand ils ne m’aiment pas). » Tout son inconscient se mobilise, se focalise sur la faute et l’erreur. Il n’en faut souvent pas plus pour la lui faire commettre, n’avez-vous pas remarqué cela ? Et patatras, l’enfant trébuche et sa peur se réalise, la peur est comme une attraction négative qui réalise ce que nous ne voulons surtout pas. Là-dessus, le plus souvent la prédiction du parent se réalise : « Je te l’avais bien dit que tu étais un maladroit, tu vois que j’ai bien raison de ne pas te faire confiance. » Et l’enfant – intérieurement – se rend : « Ils ont raison, je ne suis pas digne de confiance. » Et c’est dans ce contexte tragique (parce qu’il n’est pas vu) que les parents « braves » s’étonnent de la « fragilité » de leur enfant et lui répètent parfois avec gentillesse : « Je ne comprends pas pourquoi tu n’as pas confiance en toi, tu sais il faut avoir confiance en soi ! » et se disent intérieurement avec sincérité : « Comme c’est étrange que cet enfant que nous aimons tant ait un tel besoin d’être encouragé ! »

Ah ! que l’équilibre est délicat à maintenir ! Parfois nous sommes aveugles. Croyez bien que je ne cherche nullement à accabler des parents (dont je fais partie), j’essaie juste de nous éclairer, de braquer un (petit) projecteur sur nos manières d’être en relation avec nos enfants. Nous ne pouvons nous construire que sur la base de nos errements, que nous aurons su reconnaître, accepter, donc intégrer, pour pouvoir ne plus être condamnés à les reproduire.

Vous dites que votre enfant a besoin de « savoir que l’on est fier de lui », n’est-ce pas la preuve qu’il ne se sent pas fier de lui ? Vous dites qu’il a besoin de « savoir que nous l’aimons », n’est-ce pas la preuve qu’il ne se sent pas aimé « tel qu’il est » ?

Ainsi vous précisez : « Dès que nous lui faisons un « reproche », il tourne son nez, ou éclate en sanglots. » Ce n’est pas que votre garçon soit « trop sensible », mais que sa sensibilité est encore intacte, il ne s’est pas encore endurci, son cœur d’enfant est resté ouvert. Sans doute veut-il toujours bien faire pour vous faire plaisir et être à la hauteur de votre demande et n’y parvenant pas, il se désespère et ne s’aime plus lui-même.

Vous me dites qu’il éclate en sanglots. Peut-être aimerait-il tant faire plaisir à ses parents qui l’aiment qu’il est horriblement déçu (peiné) quand il n’y parvient pas.

Pouvoir découvrir tout cela est une chance parce que maintenant vous allez devenir capable d’entrer en relation avec lui sur la base de ce que vous avez compris qu’il vivait.

Non pas lui expliquer – une fois encore – qu’il ne devrait pas être comme il est (sous le prétexte que les projections de ses parents ne devraient pas le troubler). Mais (beaucoup plus simplement) tenter d’être plus « légers », moins pesants pour lui.

Comment allez-vous vous y prendre, vous et votre mari pour que votre petit garçon reprenne confiance en lui ?

En répondant simplement à ces deux questions : l’amour, le « véritable amour » est-il léger ou pesant, contraint-il l’autre ou l’encourage-t-il ? Aimer l’autre est-ce l’aimer « tel qu’il est » ou tel qu’il devrait être ?

Votre enfant est « sensible » et il vous sent très bien. Sa sensibilité fait qu’il se soucie trop pour vous. En un mot votre présence, vos exigences, vos peurs, vos désirs de le soutenir, de tout faire pour que tout se passe toujours bien pour lui, tout cela pèse vraisemblablement bien lourd sur ses épaules de petit garçon de 7 ans.

Prendre conscience de cela vous aidera à être (en couple) plus légers avec lui, plus gais, insouciants, à moins dramatiser quand sa maîtresse d’école vous fait sentir qu’il ne travaille pas toujours bien.

J’entendais dire, récemment, un psychopédagogue de ma connaissance : « Aujourd’hui le principal souci des parents est la réussite scolaire de leurs enfants, il y a 40 ans c’était leur bonheur. »

Il est vrai que nous avons des circonstances atténuantes, nous qui croyons qu’on ne peut pas réussir sa vie si on ne réussit pas à l’école.

Quand vous me dites qu’il faut qu’il apprenne à « accepter des remarques, sans devoir se sentir malheureux pour autant », je suis parfaitement d’accord avec vous, vous avez certainement là un critère d’une éducation saine. C’est bien dans cette direction que nous parents devons tenter d’aller.

Comment parvenir à ce que mon enfant en arrive à accepter les remarques que je lui fais ? Cela ne sera possible que parce qu’il se sentira aimé inconditionnellement (autrement dit qu’il ne ressentira pas de remise en cause de votre amour pour lui quand vous lui reprocherez un de ses comportements.)

Pour y parvenir cela demande que vous tentiez de ne pas entrer en relation avec lui sur la base d’un rapport de force. Prenons un exemple, (cela vous aidera à inventer les vôtres), s’il vous voit, vous et votre mari continuer de manger les chocolats de la boîte et que vous lui dites à lui « Ca suffit, tu en as assez mangé maintenant ! », il vivra l’injustice. L’important est qu’il découvre que quand vous vous affirmerez devant lui, quand vous lui mettrez la limite, ce n’est pas parce que vous êtes le plus fort (car dans ce cas vous lui aurez appris le rapport de force dans votre rapport à lui, donc dans son rapport aux autres), mais parce qu’il s’agit d’obéir à des lois, auxquelles vous obéissez vous aussi.

L’éducateur est toujours associé à l’enfant, il ne fait que lui montrer le chemin qu’il suit lui aussi. Ainsi vous fermez vous-même la boîte de chocolats après que chacun en a pris trois par exemple, en disant « Je la range maintenant afin que nous ne soyons pas malades, nous la rouvrirons ce soir. » Avez-vous remarqué qu’en disant « nous », vous vous associez à l’ensemble. Il sera ainsi beaucoup plus facile pour votre enfant (qui a peut-être envie d’un autre chocolat) de s’arrêter là parce qu’il sentira que la loi a été mise pour tout le monde. Cela s’appelle à la fois la justice et la délicatesse de l’amour. (De même si votre mari décide d’entreprendre un régime, sans doute veillerez-vous à respecter son désir en ne lui proposant pas des plats trop caloriques.)

Je me souviens du ravissement de mon propre enfant, très amusé par l’idée de jouer au maître d’école avec sa mère, en lui faisant réciter les leçons qu’il avait lui-même à apprendre ! Moyennant quoi il les apprenait en jouant et en corrigeant sa mère quand elle se trompait et – comme on inverse les rôles en jouant à la marchande – elle pouvait le faire réciter à son tour (sans qu’il ait la hantise de se tromper puisqu’il s’agissait d’un jeu.)

Pour ce faire, l’art du parent, le don de l’éducation, c’est de commencer par oser ressentir que jamais, au grand jamais, son enfant ne sera « un autre lui-même », que c’est un être qui vient de lui mais qui est « lui-même » à part entière, avec ses goûts, son style et ses différences. Comme le dit le poète libanais Khalil Gibran :

« Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l’appel de la Vie à elle-même.

Ils viennent à travers vous mais non de vous.

Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. »

C’est parce que le parent ressent foncièrement cette différence qu’il pourra donner à son enfant une éducation basée sur le respect. Et respecter l’autre c’est lui faire sentir que quand on l’oblige, quand on agit avec autorité, c’est bien parce qu’on obéit soi-même aux mêmes lois, et non en vertu de je ne sais quel « droit divin » que détiendrait le parent.

Dans ces circonstances, l’enfant se retrouve avec un allié, un ami pour affronter la tâche délicate de faire ses premiers pas dans la vie. C’est cela le rôle du parent : faire sentir à son enfant qu’il n’est pas tout seul en face de ses difficultés. Et c’est parce qu’il l’aura senti dans son enfance qu’il pourra un jour affronter les difficultés de sa propre vie (seul) sans devoir en être la victime. Ainsi il pourra à son tour éduquer ses propres enfants sur la base de ce qu’il aura ressenti et compris lors de son éducation à lui, c’est-à-dire reproduire l’amour sans céder au rapport de force, c’est-à-dire éduquer plutôt que dresser.

Dans un tel contexte, il devient possible de faire ressentir à un enfant – à la fois – qu’on l’aime (donc qu’on est « avec lui ») et qu’on n’est pas d’accord avec ce qu’il a fait. On peut même le lui dire avec des mots simples, vous pouvez l’expliquer à votre propre enfant : « Tu sais, si je ne suis pas toujours d’accord avec ce que tu fais, ça ne m’empêche pas de toujours aimer ce que tu es », même si le principal est bien sûr de le lui faire ressentir. Et que pour le lui faire ressentir, il faut que cela soit vrai !

Ainsi, le jour où, par inadvertance, il aura renversé le café de papa sur la moquette, vous pourrez le prendre dans vos bras pour l’embrasser tout en lui glissant à l’oreille : « moi aussi j’étais ennuyée l’autre jour quand j’ai cassé la bouteille d’huile dans la cuisine ! »

Peut-être même que quand il aura dix ans et qu’il aura « fait le mur » durant la pause de midi, pour aller se chercher des bonbons au supermarché du coin et qu’il se sera fait prendre et punir par la personne chargée de le surveiller, il pourra partager cela le soir, en rentrant de l’école simplement avec vous (parce qu’il n’aura pas peur de vous et qu’il ne se sentira pas obligé de tenter de vous mentir), persuadé que vous l’écouterez. Ensemble, avec une certaine gravité, vous conviendrez qu’il est naturel que, puisque la loi a été transgressée, il y ait quelque chose à payer. Vous n’aurez pas besoin de lui dire (afin qu’il se sente encore plus exclu et que le sentant il cède au désir de se retrouver compris par une bande d’exclus) « Eh bien moi, je double la peine ! » Vous pourrez lui dire très calmement quelque chose comme : « Vois-tu, tu as fait quelque chose d’interdit, c’est normal que tu aies été puni et que tu doives aller en retenue samedi matin prochain. Si tu veux je me lèverai moi aussi et je t’y emmènerai, » afin qu’une fois encore il vous sente associé à lui, jusque dans sa peine. C’est à ce prix qu’il se sentira aimé.

La confiance entre votre enfant et vous – n’en doutez pas – reviendra peu à peu, mais il faut trois minutes pour la détruire et trois ans pour la reconstruire !

Pour ce faire, il est aussi très important que vous ne lui demandiez pas davantage que ce que vous sentirez qu’il peut donner, sinon vous le mettrez en porte à faux, en danger, en pression. Cela implique évidemment que vous détendiez votre propre regard sur lui, que vous révisiez, à la baisse et « pour l’amour », les exigences que vous aviez pour lui « par amour ».

Pour certains parents, le dressage est tentant, dans une société moderne dont les membres ont bien d’autres choses à faire qu’à éduquer leurs enfants. L’éducation a besoin du temps et de la disponibilité des parents.

Certains d’entre nous sommes mêmes parfois tellement certains d’avoir raison que nous en oublions tout respect de la sensibilité de l’autre.

En définitive, l’important est d’arriver à savoir ce que nous voulons vraiment. Dresser ? Dans ce cas nous imposerons nos demandes et nous obtiendrons la soumission ou la révolte, c’est la loi de la violence.

Si nous sommes déterminés à obtenir la rencontre et le partage, nous « éduquerons » et cela nous demandera patience et amour.

Enfin, notamment dans nos périodes de doute, nous avons besoin de ne jamais oublier qu’un « enfant démontre l’intégrité avec laquelle il a été élevé après avoir quitté la maison. Si votre enfant adolescent est paresseux et désordonné, vous n’avez pas à vous faire de soucis – à moins que l’enfant ait 38 ans et qu’il vive toujours chez vous. Si vous montrez à votre enfant l’élégance, l’intégrité, le discernement etc. c’est comme cela qu’il vivra quand il vous quittera et vivra seul. Mais il est possible que, par contre, en votre présence, il prenne le contre-pied – notamment à l’adolescence, quand il luttera pour définir son existence en tant qu’être humain, qu’il ne voudra pas être un reflet de ses parents mais lui-même. Cela peut être des années assez dures. » (1)

Note :

(1) Lee Lozowick. Si vous ne l’avez pas déjà fait, allez lire le premier chapitre de son livre « Le courage d’éduquer » que je reproduis ICI.

© 2007 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

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Pour aller plus loin, vous pouvez aussi lire :

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7 réflexions au sujet de « Éduquer ou dresser ? »

  1. Pascale B.

    Profession : Secrétaire
    Ville : Liège
    Pays : Belgique

    Merci.
    Je le savais mais ne savais l’expliquer à mon mari. A présent il a compris.

    Répondre
  2. Cléo

    J’ai énormément apprécié votre site. Étant enseignante et maman… les questions d’éducation m’intéressent évidemment beaucoup !
    Je souhaite simplement ajouter qu’il me semble, à travers mon expérience, que l’éducation des enfants passe assez directement par l’éducation des parents eux-mêmes. L’esprit de l’enfant étant perméable, son développement est “dépendant” de son entourage proche -donc de ses parents-

    Plus nous sommes éduqués nous mêmes, plus nous pourrons éduquer nos enfants.
    Je lisais à ce propos un article très original : http://www.e-ostadelahi.fr/eoe-fr/eduquer-ses-enfants-commence-par-seduquer-soi-meme/
    Merci pour votre travail !

    Répondre
  3. patrick

    Un grand merci pour votre texte qui éclaire ce que je sentais confusément (tout en ayant effacé les images) et qui émergeait petit à petit.
    Il correspond à ce que j’ai entendu dans ma famille il y a quelques années quand j’ai commencé à poser des questions sur ma petite enfance : “il a fallut que ton père te dresse”.

    A bientôt 50 ans et grâce à une thérapie, complétée par une formation de psychopraticien je commence à ressentir avec mon corps cette haine, cette violence, cette peur mais aussi encore cette soumission à ce père que j’ai perçu comme violent, autoritaire et rigide.

    L’adulte que je suis apprend a recréer le contact, à donner de l’amour à cet enfant intérieur qui lui a tourné le dos depuis fort longtemps !

    Comme vous le dites fort justement en ces termes :
    “Pour ce faire, il est aussi très important que vous ne lui demandiez pas davantage que ce que vous sentirez qu’il peut donner, sinon vous le mettrez en porte à faux, en danger, en pression. Cela implique évidemment que vous détendiez votre propre regard sur lui, que vous révisiez, à la baisse et « pour l’amour », les exigences que vous aviez pour lui « par amour »”.

    Coeurdialement

    Répondre
  4. Geraldine

    Article toujours aussi intéressant et instructif, un vrai bonheur qui me donne l’espoir de progresser et par ricochet d’améliorer ma relation à mes enfants.
    Une question, qui mettra certainement à jour des croyances bien enracinées. .., me taraude :
    A propos de l ecole/college justement, l enfant n ayant aucune experience du monde adulte et du travail, comment peut il sentir que c est bon pour lui de travailler ses cours ? C’est est en général rébarbatif pour bien des enfants.
    L’ humain fait rarement plus que ce qu il doit juste faire. Et les parents n’ont plus de cours à réviser pour montrer l’exemple à leur enfant. Je pense que j arrive aussi à la notion de l apprentissage à faire des efforts…
    Merci de avance

    Répondre
    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Je crois que les enfants apprennent essentiellement par l’exemple. Et les parents peuvent accompagner l’enfant plutôt que de le laisser seul avec lui-même et ses prétendus “devoirs” qu’il ne comprend pas.

      Répondre
  5. OumShayan

    Bonjour,

    J’aime beaucoup ce que vous écrivez et j aimerais tellement ressembler au parent doux et plein d’amour que l’on imagine quand on vous lis.

    Mais ? quand vous dites : « avec le ton de la voix de celui qui oublie l’amour » c’est beau et poétique mais je me sens si loin de cet idéal de parent qui n’oublit jamais cette amour. Moi j’ai 4 enfants dont le plus vieux n’a que 5 ans (dans 2 mois). Une journée normale comme ce matin par exemple, où j’ai rendez-vous chez le chiro pour mon nouveau né, peut vite faire oublier l’amour. Mon 4 ans met toujours beaucoup de temps à s’habillé. En général, tout le monde esf prêt sauf lui qui n’a même pas commencé à mettre une chaussette. Je veux bien lui dire gentiment qu’on a rdv et qu’il est mal vu d’arriver en retard, mais au bout de la 10 ème fois je ne peux m’empêcher de hausser le ton et de le « réveiller » un peu. Sans compter le 18 mois qui court dans tout les sens et mon nouveau né qui pleure dans la coque du siège auto… c’est dur de rester calme et sereine quand on ne s’entend même plus réfléchir.
    En bref, des fois il faut qu’ils m’obéissent rapidement et je n’ai pas trouver d’autres méthodes pour y arriver.

    Répondre
    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Il vous faut donc oser vous laisser toucher profondément par votre désir d’aimer, vous laisser devenir vulnérable à ce désir.
      Bien sûr que vous ressentez toutes sortes de “bonnes raisons” d’être stressée avec vos quatre enfants, mais si vous osez cette vulnérabilité vous avancerez. D’autant plus qu’il ne s’agit pas de “devoir” rester calme et sereine mais d’aspirer au calme et à la sérénité de telle manière que cela vous donnera des forces.
      Cela passera aussi par vous déséduquer, par observer la manière dont votre coeur a appris à se refermer et à s’endurcir pour moins souffrir. Il s’agit là d’un travail de connaissance de soi-même : pour s’évader de la prison dans laquelle on est enfermé, il faut commencer par la connaître.
      Pour aller plus loin, je vous invite à lire : Comment sortir de sa toxicité de parent ?

      Répondre

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