Vieillir

Réflexion n° 41 :

« Vieillir c’est passer de la passion à la compassion », a écrit Camus.

Dans nos sociétés occidentales, on évite de parler des « vieux », on dit plutôt « troisième » ou même depuis que les centenaires sont légion, « quatrième âge ». C’est vrai que le panel est large entre le vieil homme prostré dans son fauteuil et le marathonien de 101 ans (Fauja Singh) qui a commencé la course à 88 ans ; mais aussi entre le « jeune retraité » encore très en forme et un vieillard de plus de 90 ans.

La tentation est grande pour certains retraités, peu entreprenants et assez inhibés, de se refermer sur leur couple (quand ils vivent à deux), sur leurs repas et leur sommeil, sur leurs petites habitudes ; d’écouter leur peur de l’autre, de leurs voisins – surtout s’ils sont étrangers ; de râler, de s’indigner (surtout s’ils se nourrissent à longueur de J.T. des mauvaises nouvelles égrenées par la télé). Il n’y a pas de grands changements dans leur attitude par rapport à leur existence passée sinon que l’arrêt de la vie sociale les a trouvés démunis d’une autre vie, d’autres projets.

Car n’oublions pas que le moment de la vieillesse est le moment du bilan, de la récolte de ce que nous avons semé tout au long de notre vie.

Nous en avons tous côtoyé de ces vieux nostalgiques et malheureux, ressassant leurs moments de gloire, n’acceptant pas que le monde change, effarés par leur reflet dans le miroir.

Où sont passés leurs passions, leurs envies, leurs désirs ? Où s’est échappée leur étincelle de vie ? Leur curiosité ? Leur capacité d’empathie ? Envolés petit à petit inexorablement depuis longtemps, sans doute, sans qu’ils y prennent garde.

Certains ont des enfants vivants mais ne les voient plus depuis des années. Ils ne pourraient même plus défendre les raisons pour lesquelles ils sont fâchés avec eux mais sont trop « fiers » pour renouer, pour juste leur dire dans une lettre ou au téléphone « tu me manques, j’aimerais te revoir ». Ils sont fiers d’être fiers alors que c’est leur pire « défaut » et la pire catastrophe qui leur soit arrivée. D’avoir fermé leur cœur et de ne plus trouver la clef.

« Prenons garde que la vieillesse ne nous attache plus de rides à l’esprit qu’au visage », écrivait Montaigne.

Ces gens-là sont très difficiles à aider car ils sont installés dans une logique mortifère. La négativité contre les autres est en fait dirigée contre eux, car ils savent (au fond du fond d’eux-mêmes) qu’ils creusent depuis longtemps leur propre tombe et croient que c’est tout ce qu’ils méritent.

Ils se sont laissé piéger insidieusement par les sirènes du confort, ils sont de moins en moins sortis de chez eux, agacés par tant de choses ; ils ont cru que la télévision pouvait remplacer le cinéma, le théâtre, les concerts, les sorties ; ils ont fait le vide autour d’eux en croyant à cette formule « tous des cons ». Comme ils ont peu donné, ils ont peu reçu et se sont aigris, quand ils n’ont pas sombré dans la dépression, la prostration, l’alcoolisme…

Certains finissent par hanter les couloirs des maisons de retraite dans lesquelles ils échouent. Quel triste gâchis !

Pourtant, même dans nos pays occidentaux, de nombreux retraités sont bien vivants et profitent des joies de l’existence en restant actifs et curieux.

Il y a celles et ceux qui s’occupent avec bienveillance de leurs petits ou arrières petits enfants, qui les emmènent au parc ou en forêt le mercredi, en vacances quand les parents travaillent, et ainsi se tisse un lien entre les générations – que le temps et les moments passés ensemble approfondissent.

Il y a celles et ceux qu’on rencontre dans les musées, dans les concerts, au cinéma, au théâtre… et qui visiblement sont connaisseurs et se régalent.

Il y a celles et ceux qui aiment comprendre le monde dans lequel ils vivent et qui, pour ce faire, lisent les journaux et se tiennent au courant parce que le monde ne leur est pas indifférent.

Il y a celles et ceux qui ont encore soif d’apprendre : ils assistent à des conférences, commencent des études universitaires, apprennent une langue, lisent et relisent des livres…

Il y a toutes celles, tous ceux qui voyagent, dans leur pays et à l’étranger, en couple ou en groupes, pour aller à la rencontre des autres, découvrir des paysages, des régions, des traditions, une autre manière d’être au monde. Ceux-là reviennent souvent transformés, épanouis, moins peureux, plus ouverts.

Il y a celles et ceux, nombreux, qui – pour se maintenir en forme physique – font une activité sportive régulière, ou du yoga, des mouvements de gymnastique, du taïchi. Dans les parcs, en Chine, ils font tous les jours leurs mouvements en groupes – en emmenant leur oiseau dans sa cage pour lui faire prendre l’air.

Il y a celles et ceux qui ont un chien et font de bonnes balades avec lui, obligés de sortir plusieurs fois par jour de leur canapé ! Et les nombreux ami(e)s des chats… Il paraît que dans les maisons de retraite qui acceptent les animaux de compagnie, les résidents sont beaucoup moins abattus.

Il y a aussi ceux qui bricolent, réparent, construisent – quand ils ont la chance d’avoir un atelier. Certains ont de véritables passions – pour les jouets mécaniques ou les modèles réduits par exemple et passent leurs journées à s’en procurer, les réparer, les collectionner ou les revendre.

Il y a bien sûr toutes celles et ceux qui – ayant la chance de disposer d’un lopin de terre – jardinent. Activité nourrissante à tous points de vue – que l’on peut pratiquer à son rythme.

Il y a celles et ceux qui aiment jouer : à la pétanque, aux cartes, au backgammon, aux échecs…  qui aiment plaisanter, qui prennent la vie du bon côté, qui aiment danser.

Il y a celles et ceux qui continuent à faire de la poterie, de la musique, de la peinture, de la sculpture, de la photo – de plus en plus tranquillement à mesure qu’ils atteignent le grand âge. Ceux qui écrivaient continuent d’écrire. La retraite n’existe pas pour eux. Ils s’arrêtent quand ils sentent que l’inspiration ou l’envie de créer sont taries.

Tous ceux qui étaient sociables quand ils étaient « actifs » continuent de recevoir leurs amis et d’être reçus par eux, l’amitié étant pour eux une « grâce », un cadeau que même la mort de l’ami(e) ne brise pas.

Quant aux associations caritatives, elles ne peuvent fonctionner que grâce au bénévolat de celles et ceux qui ont du temps et envie d’aider. C’est une opportunité pour les associations mais aussi – ne l’oublions pas – pour les bénévoles qui ont la chance de se sentir utiles. Car ce qui tue à petit feu, c’est bien sûr la maladie et la dégénérescence mais surtout l’inaction, l’absence de contacts avec le monde extérieur, l’impression de n’avoir plus de raisons de vivre.

Tous ces anciens ont une ou plusieurs raisons de vivre. Ils sont curieux et gardent le cœur ouvert.

Leur corps vieillit, leur cœur ne prend pas une ride.

Crédits :

(Merci à Philippe Geluck pour l’illustration.)

© 2015 Renaud & Hélène PERRONNET Tous droits réservés. 

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11 réflexions au sujet de « Vieillir »

  1. Miny Jean-Michel

    A partir du constat qu’on est limités dans nos capacités et notre durée, on peut se demander si on se réaliserait plus si on avait toutes les capacités et une longévité extrême, pour aboutir à reconnaître la différence entre quantité et qualité. Dans notre monde actuel, le rapport aux autres et à soi même est influencé par la notion de performance, d’affirmation et de reconnaissance, alors qu’on peut s’accomplir en se reliant à des projets, à des personnes, à des idéaux. Dans les écrits de Saint Exupéry, le petit prince préfère aller tout doucement vers une fontaine, plutôt que de chercher à ne plus avoir soif.

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  2. Bernard

    On peut très bien être un petit vieux à 45, voire à 40 ans. Quand le physique rattrape le mental, on a l’impression que le temps a été comme « suspendu » pour ce genre de personnes-là, ou plutôt, qu’il a été congelé. La même impression de lourdeur, de marécage, d’absence de vie, se retrouve quelle que soit l’âge. Le vide qu’ils ont créé ne semble pas les affecter, tout glisse sur eux. Ils sont là, ils sont assis et ils ne font rien d’autre.
    Le pire, c’est que sans s’en rendre compte, on pourrait adopter ce genre de comportement alors qu’on essaie soi-même de « rester en vie », par lassitude, par découragement, et parce que on est toujours marqué par les siens. Ne jamais rester assis, ne jamais être repu, c’est peut-être une sauvegarde possible.

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  3. Audrena

    Bonjour,
    Superbe texte tout simplement.
    On y reconnaît très bien les différentes personnes que l’ont croisent ou que l’ont côtoies.
    Et la toute dernière phrase : magnifique.

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    1. Annie Betbéder

      Entièrement d’accord sur la totalité de cet article et émerveillée par ces belles idées.
      Cela va m’aider à DECIDER de prendre mon petit-fils pour les prochaines vacances, avec l’accord de lui-même et des parents, bien sûr. Je n’ai que trop tardé, ayant plein de freins mentaux et la situation n’étant pas facile. Votre lettre m’aidera, j’en suis sûre.
      Il faut profiter de tous les instants de la vie, même quand elle est difficile, et privilégier le partage avec nos petits.

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  4. Marie

    Je suis d’accord avec vous et je trouve que c’est un beau sujet.
    Il y a quelques temps ma mère a fait un lifting et elle a souffert et j’ai eu mal au cœur pour elle. C’est vrai qu’on vit dans une société où tout doit être perfection où on fait de la pub pour qu’on achète des légumes différents… Tout le monde doit être jeune, beau et il faut vraiment être bien dans sa peau pour accepter de vieillir.
    Mais pourquoi vieillir ne serait pas une chose magnifique mon père a passé sa vie à courir dans tous les sens pour ne pas s’écouter et là c’est une chance de prendre le temps de s’écouter, prendre soin de soi, découvrir les choses sans courir puisqu’on n’a plus 20 ans, on prend le temps, je comprends qu’on puisse déprimer car si on a jamais pris le temps de s’écouter, de soigner ses failles cela peut être douloureux mais justement c’est peut être le bon moment de prendre soin de soi de soigner ses blessures de vivre comme on a envie, de s’aimer, d’apprendre de nouvelles choses, de trouver son équilibre tout ce qu’on a jamais pris le temps de faire. C’est tout ce que je souhaite pour mes parents.

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    1. Hélène P.

      Oui, ralentir – pour savourer tout ce temps offert – est un véritable défi pour le jeune retraité.

      Dans L’Art presque perdu de ne rien faire, Dany Laferrière écrit :

      « J’ai un jour demandé à ma grand-mère
      si le fait pour elle de rester assise
      sur la galerie à boire du café toute la sainte
      journée était une preuve de sagesse.
      Elle m’a répondu, avec un léger sourire,
      qu’une bonne part de cette sagesse
      vient de son arthrite qui la fait tant souffrir.
      Mais je sais aussi que ce sourire vient de
      son intelligence qui l’a si gentiment
      convaincue que rester immobile permet
      de saisir autrement la vie. »

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  5. Chantal

    Mon père venait de mourir à 89ans et deux de mes petits-enfants, de 8 ans et 4 ans, m’interrogeaient sur sa vie .Je leur ai raconté qu’avant d’être cloué par la paralysie dans sons fauteuil, dans l’incapacité de parler (mais ayant gardé son sens de l’humour dont ils avaient fait l’expérience), il avait fait beaucoup de choses : il avait élevé quatre enfants, construit des maisons, cultivé son jardin, monté à cheval, joué aux cartes avec ses amis et aussi beaucoup aimé chanter.
    Silence des deux enfants, très étonnés de découvrir à nouveau cette image de leur arrière grand-père. Puis Illian a pris la parole : « Heureusement qu’il a fait tout ça avant de mourir, parce que quand on est mort, c’est pour toute la vie !… Allez, viens Lisy nous on va faire du vélo » Et les voilà partis en chantant à tue-tête : « Nous on n’est pas mort ! Nous on n’est pas mort ! »
    La vie me semble aller tellement de soi parfois que j’oublie de l’honorer avec toute l’intensité qu’elle mérite et de la savourer dans chaque miette du festin qu’elle me propose chaque jour. Et les limites qu’elle semble m’imposer sont le plus souvent des limites que je me donne moi-même.
    Alors merci les enfants pour votre créativité de tous les instants qui me rappelle à la mienne.

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  6. Pierre Panel

    je n’ai plus mes parents depuis longtemps mais la mére de ma mère a eu 101 ans l’année dernière. Elle vit encore chez elle dans une maison perdue à la campagne, dans laquelle elle a vécu l’essentiel de sa vie. Elle a a perdu la vue progressivement depuis une quinzaine d’année mais cela a stimulé sa mémoire (pour retenir ce qu’elle ne pouvait plus écrire). Elle ne sort plus de chez elle mais connait tous les détails de la vie de ses petits enfants et arrières petits enfants qu’elle appelle régulièrement et à qui elle transmet les nouvelles (la gazette familiale). Lorsqu’on l’interroge sur son existence (plus d’un siècle d’histoire), elle répond qu’elle a eu une vie formidable. Pourtant, elle s’est retrouvée orpheline de père en 1917 (elle avait 4 ans) ; en 1936, elle se marie et donne naissance à deux filles en 1938 puis 1939…et se retrouve veuve en 1940. L’occupation, l’éducation de ses filles, la gestion familiale (sa mère, son grand-père et quelques incontournables histoires de famille et de belle-famille) seront son karma. Elle a enterré tout le monde y compris sa fille (ma mère) et ses gendres. Mais elle est aussi arrière-arrière grand-mère (mon frère ainé est grand-père tout en ayant encore sa grand-mère). Je ne l’ai jamais entendu se plaindre de quoi que ce soit ni dire que « Dieu l’avait oublié ».
    Il y a quelques mois, je lui posais la question : « pour toi c’est quoi viellir ? »
    Elle m’a répondu sans hésiter :  » une suite ininterrompue de petits renoncements. »
    Et à bientôt 102 ans, elle se dit prête mais toujour pas pressée de mourrir.

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  7. lilou

    Mes parents sont morts à l’âge de 92 et 93 ans.
    Ils n’ont jamais rien aimé des belles choses de la vie : pas davantage la poterie que leurs enfants ou petits enfants.
    Pire, ils tenaient tout le monde pour responsable de leur misère qui, je le précise, n’était pas matérielle.
    Sans véritable raison, j’étais particulièrement visée. Je crois que j’étais trop différente d’eux et que mon goût pour la vie leur était insupportable.
    Lassée des insultes et des calomnies, j’ai fini par me détourner.
    j’ai entendu dire que dieu prête longue vie à certaines personnes pour leur donner une chance de réviser leur position…. mes parents ne l’ont pas saisie et j’en suis infiniment triste.
    Bien à vous
    Merci , Monsieur Perronnet pour ce site généreux.

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  8. Catherine

    Ma maman a 95 ans elle va allégrement sur ses 96 ans, quand j’étais une enfant elle était très autoritaire, très pieuse, très dégoutée par tout ce qui était sexualité, joie, sorties, amitiés, elle ne supportait aucune de mes amies, il y avait toujours un danger à fréquenter les autres si elle ne surveillait pas, ne contrôlait pas tout, peur de la mer, peur du cinéma, peur des garçons (pour moi, bien entendu). Et puis le temps a passé, je me suis mariée, j’ai eu mes enfants, elle m’a aidée pour les deux aînés , pour les deux derniers que j’ai eu 10 ans après les premiers, tout a changé soudainement. Elle ne les prenait jamais, sortait beaucoup avec des amies, faisait beaucoup de voyages, allait dans les thé dansant du troisième âge, cela ne nous fâchait pas au contraire on lui disait profite maman. On gardait le contact , on allait la voir, et nous l’invitions pour les anniversaires des enfants, Elle venait sans vraiment participer. Puis mes aînés se sont mariés, ils ont eu à leur tour des enfants et là elle nous a lâchés, elle ne voulait plus participer à rien, elle était indifférente à nos vies. Nous avons essayé de garder le contact malgré tout, pensant qu’elle était lasse de la famille et qu’elle avait besoin d’autre chose elle avait 78 ans. En effet elle était lasse de nous, elle avait rencontré une amie très jeune de 35 ans avec deux enfants en bas âge et c’était sa nouvelle famille. J’ai tenté de comprendre, je crois qu’il n’y avait rien à comprendre elle jouait, c’était amusant, la dame était originale, elle la coiffait lui peignait les ongles en rouge vif, la sortait au restaurant et cuisinait avec elle et l’invitait à des soirées dansantes. je ne reconnaissais plus ma mère, celle qui m’avait élevée si durement, si stricte, celle qui m’interdisait tout maquillage, toutes sorties et tout contact amical, celle qui m’envoyait à la messe chanter à la chorale, qui me faisait porter seulement du bleu marine etc… et ma maman se régalait sur « la danse des canards « !! Alors vieillir,oui elle a bien vieilli, peu importe comment, à présent à 95 ans on surveille ses selles, qu’elles soient régulières pour éviter un fécalome, c’est aussi cela vieillir, bien ou pas. Le quatrième âge est un terrain lucratif . Je suis peut être hors sujet, Merci beaucoup pour cet espace unique

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