Indignation

Réflexion n° 42 :

La plupart des gens croient en la légitimité de l’indignation. Ils croient que leur propre sentiment de colère et d’injustice face à quelque chose qui heurte leur conscience morale va aider à ce qu’il y ait davantage de justice et d’harmonie dans le monde.

En apparence, le raisonnement semble imparable : il faut commencer par refuser les réalités qui nous paraissent insupportables.

Or l’expérience nous montre que l’indignation sera plus un obstacle qu’une aide à notre capacité à agir efficacement pour remédier à ce qui nous paraît injuste.

Qui s’imaginerait un ingénieur en aéronautique, décidé à faire voler un avion, commençant par s’indigner de l’existence même de la loi de la pesanteur sous le prétexte qu’elle s’opposerait à son projet ?

C’est au contraire parce qu’il admettra inconditionnellement la loi de la pesanteur qu’après en avoir compris le principe et le fonctionnement, il réussira à faire voler un avion.

Comme le disait le philosophe anglais Francis Bacon : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant. » Ce qui revient à dire que pour pouvoir agir sur la réalité « telle qu’elle est », nous devons préalablement nous y adapter – et cela en dépit de nos humeurs et de notre sentiment d’injustice.

Si l’indignation est un obstacle à l’obéissance, c’est-à-dire à la soumission préalable et nécessaire à la réalité telle qu’elle est, alors à quoi sert-elle ?

Loin d’être un gage d’empathie pour l’autre ou la cause que nous voulons défendre, elle parle d’abord de nous, de ce qui nous est « personnellement » désagréable, elle est la sœur de l’irritation qui consiste à refuser ce qui nous déplait.

Comme nous l’avons dit plus haut, pour pouvoir agir sur quelque chose et le transformer, nous avons besoin de commencer par le reconnaître comme vrai, et l’indignation nous en empêche puisqu’elle est une forme de déni personnel qui nous éloigne de la cause que nous semblons vouloir défendre.

Le bel essai-pamphlet de Stéphane Hessel : Indignez-vous ! (publié en 2010), auquel le public a été presque unanimement favorable, défend l’idée que l’indignation est le ferment de l’esprit de résistance mais il nous en montre en même temps les limites, puisque l’auteur lui-même a cru devoir lui faire suivre (en mars 2011) un texte plus complet sous le titre plus mobilisateur : Engagez-vous ! – qui démontre que pour servir une cause, on a davantage besoin d’actes que de déclarations, fussent-elles pieuses.

Imaginons que pendant l’Occupation, les Américains, les Anglais ou les résistants se soient contentés de s’indigner…

L’indignation est une émotion primaire au caractère épidermique et non rationnel qui ne coûte rien (qu’un peu de salive) et ne rapporte pas plus que les déclarations d’intention par nature non suivies d’effets. L’engagement, lui, pour une cause qui nous semble juste, entraîne une action délibérée et consciente qui ne peut exister qu’à partir de la reconnaissance des choses telles qu’elles sont.

© 2015 Renaud & Hélène PERRONNET Tous droits réservés. 

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11 réflexions au sujet de « Indignation »

  1. Catherine

    Bonjour, oui justement je me disais que par exemple sur les réseaux sociaux on s’indigne beaucoup, on s’engage peu, je ne vais pas dire que je ne m’indigne que pour des causes où je peux m’engager, sinon je n’aurais pas le temps, car il y en a beaucoup. Oui c’est facile de s’indigner, vous donnez comme exemple les alliés et les résistants, ils étaient armés et nous étions en guerre.
    Alors quand on manifeste sans armes et qu’on peut se faire tuer, on s’indigne et on manifeste encore en sachant qu’une banderole contre une grenade, ce n’est pas le même impact, alors oui, on s’indigne beaucoup plus que ce qu’on s’engage.
    Merci Monsieur Perronet pour votre site et vos réflexions

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  2. Isabelle

    S’indigner, ce peut être une façon de défendre l’autre, de ne pas rester muet face au tort qu’on lui fait. Cela a été pour moi, deux fois dans ma vie professionnelle, une manière de résister contre un employeur. Evidemment, cela m’a coûté mon emploi par deux fois. La première fois, je travaillais auprès de mamans en difficulté sociale et la directrice venait de décider de renvoyer une jeune femme avec ses jumeaux de six mois parce qu’elle avait un caractère trop insoumis. J’ai osé dire que je n’avais pas eu de problème avec cette jeune-femme. J’ai tenté de trouver des mots rassurants et affectueux pour elle avant son départ. Cela m’a été vivement reproché et finalement j’ai dû quitter l’association après de nombreux rendez-vous tentant de me déstabiliser. La seconde fois, je travaillais également dans une association à caractère humain. Notre patronne (une dame de 80 ans) a renvoyé notre président puis notre directeur général, prétextant qu’ils devenaient dangereux. Je n’avais certes pas à juger ses décisions sur le fond mais la forme m’a paru vraiment mauvaise, si bien que, oui, j’étais indignée du mal fait à deux messieurs oeuvrant pour l’association depuis plus de dix ans. Notre « patronne » m’a signifié que la porte était grande ouverte. Je me suis battue pendant plusieurs mois pour obtenir une rupture conventionnelle. Je suis partie, le coeur triste, car j’aimais mon travail et les contacts formidables que j’y trouvais. Mais je n’avais plus le coeur à travailler pour cette personne. Après de tels événements, qui permettent d’exprimer sa solidarité avec des êtres en souffrance, il faut soi-même se reconstruire dans la paix et en se débarrassant de toute amertume. Ce n’est pas si facile mais on y arrive. Le plus difficile, dans la vie, à mon avis, est de « rester assis entre deux chaises ». Ce n’est effectivement pas confortable! 😉 Alors, disons que, peut-être, l’indignation peut être un moteur pour avancer dans une direction que l’on assume mais qu’elle ne doit pas rester négative. Elle est destinée à être oubliée pour faire place à la vraie vie, qui ne se vit bien qu’en sérénité…

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  3. Marie

    Quand j’ai lu votre article ça m’a fait penser à une musique que j’écoutais beaucoup quand j’étais jeune de Mano solo, il ne suffit pas, c’est peut être pour ça que quand je fais une promesse à mon fils j’essaie toujours de la tenir car il ne suffit pas de promettre…j’écoutais cela quand j’avais 15 ans et hier je me suis mise à réécouter ce qu’il chantait, j’avais bien enfoui cette période et maintenant à mon âge tout prend un sens. En fait, votre réflexion vaut pour tous les moments de la vie oui pour la faim dans le monde mais aussi au quotidien. Quand j’étais jeune mon père m’avait fait une promesse de plus s’occuper de moi mais des promesses toujours des promesses….ce qui est fou aussi c’est cette chanson et la façon dont est mort son père.

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  4. Freyja

    Bonjour!
    Cet article ne m’a pas vraiment convaincu.
    Selon moi, l’analogie avec l’ingénieur en aéronautique qui n’arriverait à rien s’il s’indignait contre la pesanteur est vraiment mal choisi. Il n’y a là effectivement rien qui prête à l’indignation, tout comme l’eau qui mouille ou le feu qui brûle.
    D’un autre côté, un exemple vécu: le voisin qui torture son chien au quotidien fait sonner une alarme en moi, je suis indignée car je repère ce comportement comme déviant et engendrant des souffrances. Je ne suis pas dans le déni, ni dans l’acceptation du comportement récurent. Ceci dit, cela EST, comme vous dites très justement.
    Sentir que ce n’est pas acceptable et agir en conséquence: l’indignation me semble en être la graine.
    Qu’en pensez-vous?

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Je pense que les « réflexions de la semaine » n’ont pas pour objectif de « convaincre » quiconque mais d’aider à réfléchir, de faire naître des doutes, d’avoir moins de certitudes.

      Ici cette remarque sur l’indignation cherche à vous faire sentir qu’indépendamment de nos émotions les choses sont toujours telles qu’elles sont et que nous ne pouvons que commencer (je dis bien commencer) par nous y adapter (que cela nous plaise ou non). Manière de dire que notre indignation ne parle que de nous, puisque la vie, elle, n’interdit jamais que les choses soient comme elles sont !
      Comme le dit un adage de la tradition zen : même si on n’aime pas les mauvaises herbes, elles poussent.
      L’indignation ne trouve-t-elle pas sa source dans le refus que les choses soient devenues ce qu’elles sont, refus à l’origine de bien des maladresses émotionnelles de la part de celui qui veut agir pour que les choses ne se reproduisent pas.
      Vous voyez l’émotion comme un moteur, je vous invite à envisager qu’elle est souvent un obstacle. Le moteur réside dans la détermination lucide à ne plus vouloir que certaines choses se reproduisent. Et même malgré cette détermination lucide, remarquez que quand les choses que nous ne voulons plus se reproduisent, nous ne pouvons que le constater : les « choses telles qu’elles sont » existent toujours indépendamment de nous.
      Le découvrir peut nous aider – par exemple – à arrêter de culpabiliser de culpabiliser, à arrêter de surenchérir avec nos angoisses. Si l’ingénieur en aéronautique peut s’indigner de la pesanteur c’est simplement parce qu’elle s’oppose à son désir personnel de faire voler un avion. Il lui faut donc commencer par se « réconcilier » avec les choses telles qu’elles sont pour agir dessus. Si je veux un jour ne plus être angoissé, il me faut commencer par me réconcilier avec le fait que je le sois. De même que si je cherche à entrer en relation et à comprendre mon enfant qui a volé, il faut que je commence par accepter qu’il ait fait ce qu’il a fait. Si je commence par lui dire « Tu n’avais pas à faire cela », je ne lui parle que de moi (mon point de vue à moi) et il ne pourra pas se sentir reconnu et compris dans ce qu’il a fait, (ce qui ne veut évidemment pas dire que je pense qu’il a bien fait de voler.)
      Si je veux que (peut-être un jour) il ne vole plus, il me faut aller à sa rencontre, là où il est donc que je l’accepte complètement comme ayant volé. Là, sur cette base, nous pourrons peut-être ensemble convenir que son acte n’était pas juste afin de tout faire pour éviter qu’il ne se reproduise… Et s’il s’est reproduit, il s’est reproduit. Il me faudra recommencer, me réadapter aux choses telles qu’elles sont.
      Pour pouvoir agir sur quelque chose, il faut commencer par le reconnaître or je crois que l’indignation éloigne de cette reconnaissance plus qu’elle n’en rapproche.

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    2. Nefelejcs

      Bonjour,

      Je trouve très bien l’exemple de la pesanteur, et depuis longtemps, pour arrêter mes propres indignations inutiles, j’utilise un exemple similaire, le soleil ou la pluie. On peut s’indigner contre ces éléments mais cela ne donnerait pas grand-chose. J’ai raconté votre analogie à mon mari qui est ingénieur et il l’a trouvé aussi bon.
      Et je trouve aussi que l’indignation est contre-productif.
      Merci de votre billet.

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  5. Marie

    En fait, vous voulez dire que l’indignation est un moyen pour ne pas écouter ce qu’on ressent comme quand on se met en colère contre une personne au lieu de chercher pourquoi on est en colère ?

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Oui, il y a certainement un point commun avec ce que vous dites. Mon sentiment est que l’indignation est un obstacle à ce que l’on veut vraiment au fond de soi-même et qui demande toute notre mobilisation. C’est une question de niveau, de profondeur.

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  6. mat

    Bonjour
    Je partage tout à fait cette réflexion sur l indignation.
    Aussi l’indignation et plus généralement la sensiblerie sont des oeillères.
    J’ ai peur de ces phénomènes ou réactions exacerbés.
    En espérant être lisible
    Merci

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  7. Nyls

    Merci pour ce partage, je trouve l’idée intéressante, et je la prends pour ce qu’elle est 🙂
    Puisqu’à un moment j’allais dire, tout comme Freyja, que la comparaison avec l’ingénieur aéronautique est peu pertinente. Parce que dans mon esprit je dissociais l’acceptation qu’on pouvait avoir pour ce qui relève de la nature, et ce qui relève de l’action humaine. C’est-à-dire qu’il est plus facile pour moi d’accepter l’idée que la vie soit cruelle, qu’elle n’a pas à être « juste » (comme expliqué dans une autre réflexion), que de le faire pour par exemple des actes de cruautés commis par des humains (viols, guerres, injustices économiques…). Parce que dans le premier cas on ne peut rien faire, alors que dans le second il est possible d’agir (théoriquement), et ce n’est que mon opinion, on pourrait y objecter l’idée que l’homme fait partie de la nature, et que changer les mentalités est aussi impossible que de changer « la nature » (des éléments qui en font partie comme la pesanteur).

    Toutefois, cela m’a rappelé une citation qui, je crois, a été partagée sur ce blog et que j’avais trouvée très jolie :

    « A vingt ans, je n’avais qu’une seule prière: « Mon Dieu, aide-moi à changer le monde, ce monde insoutenable, invivable, d’une telle cruauté, d’une telle injustice. »
    Et je me suis battu comme un lion. Au bout de vingt ans, peu de choses avaient changé.

    Quand j’ai eu quarante ans, je n’avais qu’une prière: « Mon Dieu, aide-moi à changer ma femme et mes enfants et ma famille. » Et je me suis battu comme un lion pendant vingt ans, sans résultat.

    Maintenant je suis un vieil homme et je n’ai qu’une prière: « Mon Dieu, aide-moi à me changer. » Et voilà que le monde change autour de moi. »

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    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Oui, je comprends tout à fait les contradictions en face desquelles vous vous trouvez bien qu’il soit possible d’agir contre la « cruauté » de la nature, par exemple en construisant une digue si des flots nous menacent.
      Il est plus difficile d’accepter la possible cruauté de l’être humain simplement parce que nous pensons qu’il ne devrait pas l’être or au moment même où nous pensons qu’il ne devrait pas l’être, il peut l’être.
      L’avis, l’opinion que nous avons sur les choses ne les fait pas changer, ce qui peut les faire changer ce sont nos actes, la vie se moque de nos opinions (donc de nos indignations).
      Nos émotions parlent de nous et servent notre égocentrisme. Nos actes et en particulier nos prises de conscience sur nous-mêmes servent nos possibles transformations.

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