Pédophilie, pédocriminalité et perversion

(Article inspiré par le récit de Vanessa Springora, Le Consentement.)

« À partir du moment où vous entrez en contact avec quelqu’un d’autre, il vous faut chercher le moyen terme entre vos critères et les siens. Ceci pourrait tenir lieu de règle de morale. »

Swami Prajnanpad

La pédophilie est un fantasme

Il n’est pas possible de comprendre la nature de la pédophilie sans se pencher d’abord sur la définition psychanalytique du fantasme : « Il est une construction imaginaire, consciente ou inconsciente, permettant au sujet qui s’y met en scène d’exprimer et de satisfaire un désir plus ou moins refoulé, de surmonter une angoisse.1 »

Le Dr Roland Coutanceau (psychiatre, psychanalyste et psychocriminologue) définit, dans une interview, la pédophilie comme : « Un attrait sexuel au niveau du fantasme pour un corps prépubère d’un garçon ou d’une fille.2 » La pédophilie est donc bien d’abord une construction imaginaire, un fantasme.

Nombreux sont ceux qui confondent pédophilie et pédocriminalité, qui font l’amalgame entre une représentation imaginaire et un acte.

Nous avons tous des fantasmes parce que nous avons tous des zones d’ombre, des zones refoulées, qui participent à notre besoin de surmonter nos angoisses.

Il n’y a pas de police de la pensée chez les êtres humains, chacun est libre de ses pensées (donc de ses fantasmes). Nos attirances ne sont donc pas condamnables en soi. L’être humain est mû par le jeu de ses attirances comme par celui de ses répulsions, il y a des affinités, les corps s’attirent mutuellement.

De même que personne ne choisit d’être homosexuel, hétérosexuel ou pédophile, personne ne choisit ses fantasmes, mais les personnes qui en ressentent la nécessité peuvent « travailler sur leurs fantasmes » en osant les mettre à jour, puis les parler pour les élaborer et les symboliser dans le travail thérapeutique.

Il nous faut apprendre à différencier les fantasmes des actes. Un fantasme de meurtre n’est pas un assassinat, de même qu’un fantasme de relation sexuelle avec un enfant n’est pas un acte pédocriminel.

Que cela nous plaise ou non, il nous faut accepter que, de même que nous pouvons ressentir une attirance pour un homme ou pour une femme (attirance qui peut être hétérosexuelle ou homosexuelle), certaines personnes (pédophiles), peuvent ressentir une attirance sexuelle pour des enfants et/ou des adolescents.

Personne n’a intérêt à confondre la pédophilie avec le crime, nos attirances ne peuvent pas être considérées comme des crimes, à moins de considérer chacun d’entre nous comme un criminel. Nos attirances, nos pulsions sont constantes et ce n’est pas parce que nous avons une forte attirance sexuelle pour une femme ou pour un homme qui nous éconduit que nous allons passer à l’acte en le ou la violant.

Il n’est pas de l’intérêt de la société de stigmatiser les pédophiles en en faisant les boucs émissaires de notre propension à être en malaise avec des attractions sexuelles qui ne sont pas les nôtres (à moins qu’elles ne le soient précisément !) Il ne faut pas enfermer les personnes à l’intérieur de leurs fantasmes.

Comprendre que la pédophilie est un fantasme, c’est comprendre que la grande majorité des pédophiles est elle-même en souffrance par rapport à ses pulsions – dont elle a honte. Si nous ne voulons pas que les pédophiles passent à l’acte et deviennent des hors-la-loi criminels, il nous faut les inciter à consulter un thérapeute spécialisé en matière de pédophilie plutôt que de les regarder avec dégoût.

Dès lors on comprendra que le problème est moins d’avoir des fantasmes pédophiles que celui de ne pas savoir quoi en faire. Il faut donc inciter le pédophile à s’interroger sur ce que signifie pour lui son fantasme en le mettant en rapport avec l’ensemble de son histoire personnelle. Cela s’appelle l’élaboration.

Personne n’est responsable de ses fantasmes, par contre nous sommes tous responsables de ce que nous en faisons. Les analyser, les comprendre, les élaborer, c’est devenir humain et supprimer par là-même le besoin de passer à l’acte.

Si vous êtes en thérapie, et que s’exprime par exemple pour vous le fantasme de vouloir tuer votre frère ou votre sœur, vous n’avez pas besoin d’en avoir peur parce que justement en le parlant et en l’élaborant, vous le faites devenir, vous réalisez ce fantasme au niveau symbolique, ce qui vous permettra de ne pas avoir besoin de mettre en acte votre désir de tuer votre frère ou votre sœur, de ne pas avoir besoin de le faire « pour de vrai ». C’est le travail de reconnaissance même du fantasme comme étant un fantasme qui agit pour le sujet de manière cathartique.

Nous sommes ce que nous sommes, avec les attributs et les fantasmes liés aux particularités qui sont les nôtres et c’est à partir de « ce que nous sommes » que nous pouvons et devons partir.

Le travail thérapeutique a toujours pour but de nous aider à devenir qui nous sommes et non pas ce que nous pensons que nous devrions être qui nous divise et qui est généralement à l’origine de nos troubles, révélés par nos angoisses.

Tant que nos zones d’ombre ne sont pas reconnues, apprivoisées, puis intégrées, elles demeurent d’autant plus incontrôlées (donc dangereuses pour nous comme pour les autres) qu’elles sont inconsciemment actives.

En résumé, dédramatiser le mot même de pédophilie c’est vivre dans un monde humain avec des hommes et des femmes différents en se souvenant que le fantasme n’est pas illégal.

Le pédophile n’est donc pas un pédocriminel ni un monstre, mais une personne avec des attirances sexuelles différentes de celles de la majorité des êtres humains pour lequel le passage à l’acte est interdit par la loi.

Qu’en est-il de la sexualité de l’enfant ?

Pendant longtemps, pour des raisons essentiellement morales et religieuses liées à la pudibonderie chrétienne dans sa relation au corps n’appartenant qu’à Dieu, on a eu peur de la masturbation et on a considéré avec suspicion la sexualité de l’enfant. Il a fallu attendre le début du XXème siècle pour voir enfin affirmer l’idée que la sexualité infantile en tant que telle n’est pas anormale.

Parallèlement, il est à remarquer que dans notre culture, la reconnaissance de l’enfant en tant qu’être sensible et perceptif a été particulièrement laborieuse. Souvenons-nous que jusque dans les années quatre-vingt, la croyance en la prétendue insensibilité des nourrissons justifiait qu’on ne les fasse pas bénéficier d’une anesthésie générale pendant les interventions chirurgicales.

On se souviendra également du succès, dans ces mêmes années, du livre Le bébé est une personne de Bernard Martineau qui démontre à chaque page que loin d’être un sous-être, le bébé est une personne dotée de nombreuses compétences et certainement pas réductible à un tube digestif.

Nous sommes tous d’abord la conséquence de la rencontre de deux cellules sexuelles, c’est la sexualité qui inaugure l’existence de chaque être humain au moment de sa conception. En parlant du bébé, le psychiatre Christophe Massin écrit : « Le climat particulier de la sexualité de ses parents jette les bases de sa vie : sexualité de passage, sexualité d’amour, sexualité de convenance, sexualité de plaisir ou de devoir. L’inconscient des parents en conserve une mémoire vivace qui ne manquera pas de transmettre quelques interférences à l’intéressé.3 »

On pourrait ajouter, sexualité ambiguë et refoulée d’un père (ou d’une mère) lui-même (elle-même) issu(e) d’une famille incestuelle qui ne connaît pas les limites, ou maltraité(e) sexuellement dans son enfance.

Après la naissance, c’est l’attachement entre l’enfant et sa mère qui s’exprime à travers la recherche d’un contact physique à la fois doux et réconfortant – qui lui permettra plus tard de devenir stable dans sa relation aux autres, c’est-à-dire de pouvoir créer des liens d’amitié, mais aussi de bonnes relations avec ses partenaires amoureux à l’âge adulte. Ainsi la recherche de contact de l’enfant avec des adultes en qui il a confiance est parfaitement naturelle et structurante pour un être si perceptif. Dans le contexte des besoins affectifs qui sont les leurs, les enfants ont donc naturellement tendance à être ouverts et à aimer sans se méfier.

Aujourd’hui on sait que la sexualité, l’auto-érotisme de l’enfant, est basé sur une sensualité qui s’enracine dès sa vie fœtale. L’enfant se masturbe très tôt, on a même pu observer des enfants jouer avec leurs organes sexuels dans le ventre de leur mère. Une zone érogène, la plupart du temps génitale, reste une zone érogène, et certains enfants l’utilisent pour se donner du plaisir, mais cela ne présuppose évidemment pas que la stimulation des zones érogènes s’accompagne de fantasmes prenant un tiers adulte pour objet.

Les enfants se masturbent, n’en déplaise à Freud qui a toujours défendu l’idée de la nocivité de la masturbation en insistant en conséquence sur le caractère pervers de la sexualité infantile.

Heureusement nous ne sommes plus aujourd’hui au temps des « exemples effrayants de dépravation précoce » des enfants tels que cités par Freud en 1905 dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle. Les travaux d’Alice Miller4 notamment montrent que l’enfant a des besoins affectifs importants, mais aussi que la demande sexuelle des adultes ne peut que les déconcerter parce qu’ils n’ont pas la maturité nécessaire pour la comprendre. Elle explique que si les enfants sentent que le seul moyen pour eux d’obtenir une réponse conséquente à leurs besoins affectifs est de répondre à la demande sexuelle des adultes, ils chercheront un moyen d’y répondre. C’est ainsi que les enfants peuvent se laisser passivement séduire pour combler leurs manques affectifs, constitutifs de leur absence de niveau de maturité (et non pas parce qu’ils sont des pervers par nature).

Les enfants sont par ailleurs naturellement curieux et enthousiastes, ils sont vivants, ils ont cette simplicité qui leur permet de répondre à leurs besoins en s’exprimant sans censure et en touchant leurs zones érogènes pour se faire du bien. Beaucoup d’adultes, parce qu’ils sont souvent inhibés et refoulés, interprètent l’enfant sur la base de leurs projections, ils interprètent la malice là où est l’innocence. C’est bien à cause des confusions qui sont en eux que certains adultes, se montrant « coincés », empêchent maladroitement un enfant de se toucher et génèrent dans son esprit l’amorce d’une image négative de la sexualité.

Il est important de noter qu’à travers ses besoins affectifs, l’enfant est normalement séducteur dans sa relation aux adultes, mais attention, ce mot n’a pas le même sens pour les enfants que pour les adultes. Certains pédophiles pervers vous diront que l’enfant « aime ça », oui, il peut aimer jouer avec la séduction mais il est capital de noter que c’est toujours l’adulte qui sexualise la séduction en interprétant – à travers son ambiguïté à lui – le comportement de l’enfant. Cela signifie que c’est à l’adulte – parce qu’il est un adulte – d’apporter une réponse adaptée à un enfant qui joue avec la séduction, plutôt que de profiter de son immaturité.

Attention cependant à ne pas confondre les « comportements sexuels normaux » des enfants, qui sont des comportements délibérés et volontaires, avec les comportements sexuels éminemment pathologiques d’adolescents stressés parce qu’ils ont été soumis à des sévices sexuels par des pédophiles ou des pervers, et qui doivent évidemment alerter les adultes qui les constatent. On sait qu’un acte pédophile sur trois est commis par un mineur.

La clé adulte d’un comportement juste, vrai et rassurant pour l’enfant est d’être naturel et sans affectation. L’inverse du comportement sexuel ostentatoire et prétendument libéré, ou inhibé et sous-entendu qui intrigue et fait peur à l’enfant (même s’il ne le montre pas), qui se demande ce que l’adulte lui veut.

On comprendra donc la nécessité de protéger, certains diront de « sanctuariser », les enfants. Les respecter, c’est être à la fois honnête, fin et lucide avec soi-même pour l’être avec eux. La protection des enfants est aussi une affaire de sensibilité et de tact. J’aime particulièrement cette réflexion de Lee Lozowick qui tente de nous faire sentir qu’éduquer consciemment demandera toute notre attention :

« Ainsi, si vous êtes un homme, que vous êtes sous la douche et qu’un enfant – garçon ou fille – survient par accident et que vous vous cachiez comme si la nudité était une chose honteuse, cela leur envoie un message clair et négatif ; cela sera intégré dans leur rapport au corps et à la sexualité. Bien sûr, il y a aussi des hommes qui marchent partout « en l’exhibant », autre démonstration malsaine de manque de confiance et de clarté sexuelle. Il existe un espace intermédiaire, dans lequel nous pouvons être nus devant nos enfants, sans exhibitionnisme ni peur d’être vulnérables. Il est très sain pour les enfants d’observer le rapport neutre et aisé de leurs parents avec leur corps, tant nu qu’habillé.5 »

Ce qui est intéressant avec les enfants, c’est qu’ils sont vivants, perspicaces et qu’ils n’en perdent pas une. Surtout quand leur parent ou un adulte semble se montrer sous un jour original et nouveau pour eux.

Toujours, un pervers prend ce qui l’arrange, et fait feu de tout bois, il pourra par exemple récupérer à son avantage pour en abuser, le fait qu’il soit sain de pouvoir se montrer nu devant ses enfants, quitte à traiter ceux qui le démasqueraient de pères la morale pudiques et pédants, et c’est précisément ce que fait Gabriel Matzneff quand il s’indigne qu’on le juge comme un pédocriminel et tente de justifier ses actes d’emprise sur les enfants.

L’indignation d’un pédophile étant passé à l’acte – donc devenu pédocriminel – est évidemment suspecte. C’est le propre du pervers d’être intelligent et d’avoir plus d’un tour dans son sac pour manipuler et chercher à déconsidérer celui qui le démasque. Nous allons le découvrir en avançant dans notre analyse du pédophile pervers.

Deux manières différentes pour un pédophile de vivre ses pulsions

Nous avons vu que la personne pédophile n’est pas pour autant pédocriminelle, les deux mots ne sont pas synonymes, les psychiatres spécialistes de la pédophilie énonçant clairement qu’il n’y a pas de lien d’évidence entre le fantasme et le passage à l’acte.

La pédocriminalité n’est donc qu’une certaine manière (toxique et maltraitante) pour le pédophile de vivre sa pédophilie en bravant l’interdit.

D’autres pédophiles vont vivre leurs pulsions sans être dangereux pour les autres parce qu’ils ont fait le choix de ne pas passer à l’acte, on les appelle des « pédophiles abstinents. »

Certains pédophiles se vivent perturbés par leurs attirances qui sont pour eux source d’angoisse, de culpabilité et de honte. D’autres – les potentiels pédocriminels – vivent en harmonie avec leurs attirances, ils les assument, les légitiment et considèrent qu’elles font partie intégrante de leur personnalité, ce sont des pédophiles pervers.

Pour reprendre l’étymologie du mot, on pourrait dire que les pédophiles « véritablement amoureux » des enfants feront le choix de ne jamais passer à l’acte ; alors que d’autres, identifiés à leurs pulsions, justifieront leurs actes en prétendant aimer les enfants.

Qu’est-ce que la perversion ?

La psychanalyse, à ses débuts, a commencé par définir les perversions comme des formes de déviation de l’instinct sexuel par rapport à une norme. C’est ainsi que les conduites sexuelles qui s’écartaient de la norme (c’est-à-dire la pénétration vaginale avec un partenaire de sexe opposé sans lien de parenté directe), à savoir l’homosexualité, la pédophilie, la zoophilie, la sodomie, mais aussi le fétichisme, le transvestisme, le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le sadomasochisme etc., étaient considérées comme perverses alors même qu’elles étaient pratiquées de manière consentante par les deux parties (je rappelle qu’en ce qui concerne la pédocriminalité, il ne peut pas y avoir de véritable consentement de l’enfant qui est par nature immature.)

On pourrait donc dire qu’on a laissé définir la perversion, pendant de très nombreuses années, par les partisans d’un certain « ordre moral. »

Freud a été un pionnier à bien des égards puisque la psychanalyse a permis de retracer l’origine réelle de chacun de nos actes à partir de processus psychiques inconscients6 . Mais s’il a popularisé la notion d’inconscient, il est aussi reconnu pour avoir institué un dogme de la sexualité infantile perverse à travers le fameux « complexe d’Œdipe. »

Pour la petite histoire7 , on sait aujourd’hui qu’au tout début de la psychanalyse (en 1896), Freud, qui écoutait les récits de ses patientes dans un service de la Salpêtrière, avait été amené à constater qu’un certain nombre d’entre elles avaient été à la fois séduites et violées par des adultes (et souvent dans leurs propres familles). C’est ainsi que dans un premier temps, il a construit sa théorie dite de la « séduction » en affirmant bel et bien que ce sont des traumatismes sexuels réels éprouvés par des femmes victimes de violeurs qui sont au cœur même de la maladie névrotique.

A cette époque, les rapports de classe entre les êtres humains étaient tels qu’il était impossible d’admettre (au moins dans la bourgeoisie dont Freud faisait partie), que des personnes situées tout au bas de l’échelle sociale, personnes démunies et enfants pauvres, aient pu être agressés et violés par des « honnêtes pères de famille » bien sous tous rapports, des personnes en position d’autorité (instituteurs, patrons, prêtres), de sorte que Freud lui-même s’est senti obligé de renoncer à une théorie jugée par lui et certains de ses pairs comme trop scandaleuse. C’est ainsi qu’il est passé de la « théorie de la séduction » à la « théorie des pulsions » et au complexe d’Œdipe.

La théorie des pulsions lui a permis de présenter les causes des comportements névrotiques des personnes agressées sexuellement dans leur enfance de manière beaucoup plus acceptable pour l’époque, puisqu’elle édictait non plus que ces femmes (souvent qualifiées d’hystériques), avaient été agressées sexuellement mais qu’elles fantasmaient l’avoir été, la « séduction » (comprenez agression sexuelle) de l’attentat réel s’étant déplacée vers un « fantasme d’inceste. » Ainsi ces personnes, enfermées dans leur névrose, ne pouvaient pas avoir accès à ce qui s’était « réellement » passé.

Il s’est agi à l’époque pour Freud d’éviter un scandale qui explose dans toute son intensité aujourd’hui. (Les lecteurs intéressés par cette période de la vie de Freud liront avec intérêt sa correspondance avec son ami Wilhelm Fliess8 qui révèle ce que je partage avec vous.)

La « réalité des traumatismes » est une question centrale posée par la psychanalyse depuis ses débuts. L’ami de Freud, Sandor Ferenczi, mort en 1933, continuera de croire – lui – en la véracité des récits d’agressions sexuelles survenues dans l’enfance. Il développera une théorie de la séduction plus proche de la haine que de l’amour puisque généralement accompagnée de violences, provoquant ainsi chez l’enfant honte et culpabilité, incapacité à aimer plus tard ainsi qu’une sexualité parfois déviée. (Symptômes que nous retrouvons aujourd’hui chez les victimes des pédocriminels.)

Plus tard (à la fin des années 70) la psychanalyste Alice Miller, pionnière absolue dans son domaine parce qu’elle a consacré sa vie à sensibiliser l’opinion publique aux souffrances de la petite enfance, en rupture avec la psychanalyse dominante qui qualifie trop souvent les expériences de l’enfance de fantasmatiques, refusera de renouveler son adhésion à la Société Psychanalytique, et continuera de dénoncer sans relâche « les dangers qui ont menacé RÉELLEMENT les personnes au cours de l’enfance. » Elle prendra soin de toujours mettre des majuscules au mot réellement pour signifier que ce n’était pas des fantasmes. Ses livres démontrent avec force exemples que la maltraitance infantile est la principale source des maladies mentales de l’adulte.

Par contre, la célèbre psychanalyste d’enfants, Françoise Dolto a nié la réalité des viols incestueux. En 1979, en digne héritière de Freud et de la théorie des pulsions, alors qu’on lui demandait son avis sur des cas de viols de petites filles dans les familles, elle répondit : « Il n’y a pas de viol du tout. Elles sont consentantes. » Et de préciser : « Dans l’inceste père-fille, la fille adore son père et est très contente de pouvoir narguer sa mère !9 » Quelle étrange réponse de la part de celle qui a si largement contribué à ce que l’on considère l’enfant comme une personne !

La psychanalyste contemporaine, Claude Halmos, interviewée à ce propos, juge « choquantes » les paroles de Françoise Dolto et les explique par la difficulté qu’elle aurait eu à « concevoir la perversion ». Elle précise même : « Un parent bourreau peut l’être non parce qu’il souffre mais parce qu’il jouit des tortures qu’il inflige. Or, les thérapeutes ont, aujourd’hui encore, comme c’est le cas d’ailleurs de toute la société, du mal à l’entendre parce que cette vérité dérangeante va à l’encontre de l’image idéalisée que nous avons du parent.10 »

On voit l’importance qu’il y a à comprendre le fonctionnement du pédophile pervers qui jouit de ce qu’il inflige, aussi insensés que ses comportements puissent nous paraître.

Il est vrai que l’image idéalisée des parents (comme celle des membres de la famille) est sérieusement entamée aujourd’hui que nous savons que près de 80% des agressions sexuelles commises sur les enfants le sont par des proches. Il aura fallu plus d’un siècle après les débuts de la psychanalyse et de très nombreuses années d’errance pour parvenir à la naissance du mouvement La Parole Libérée (en 2015), à l’arrivée de #Metoo (en octobre 2017) sur les réseaux sociaux, en passant par La Consolation de l’animatrice Flavie Flament paru en octobre 2016, un roman autobiographique dans lequel elle affirme avoir été violée en 1987 par un célèbre photographe, avoir souffert pendant des années d’amnésie traumatique et n’avoir retrouvé ce souvenir qu’en 2009 avec l’aide de psychiatres, pour que soit audible le témoignage d’Adèle Haenel (en novembre 2019 sur Médiapart), sur le « harcèlement sexuel » et les « attouchements » qu’elle a subis entre 12 et 15 ans. La parution du livre Le Consentement de Vanessa Springora (en janvier 2020 aux Éditions Grasset), parachève cette ouverture à la parole des enfants victimes.

Enfin le travail infiniment précieux d’Alice Miller porte ses fruits : la reconnaissance officielle par la justice de la RÉALITÉ des agressions sexuelles vécues par les enfants.

Oui, certaines théories psychanalytiques ont retardé cette prise de conscience de la perversion, notamment à travers l’ambiguïté qu’elles ont contribué à donner au mot « séduction ».

Nous allons maintenant pouvoir observer de beaucoup plus près la nature du pédophile pervers.

Comment devient-on pédophile ?

Les enfants sont sains et sans affectation ; c’est quand nous cherchons à brimer chez eux leurs instincts naturels (sous le prétexte de nos propres angoisses projetées sur eux) que peut apparaître chez eux une sexualité déviée. L’influence de l’immaturité affective et sexuelle des personnes pédophiles qui passent à l’acte est à l’origine de comportements pervers, immatures ou même psychopathes chez de jeunes hommes ou femmes.

On découvrira par exemple avec intérêt que quand Vanessa Springora, abusée à l’âge de 14 ans par l’écrivain et prédateur sexuel Gabriel Matzneff, se hasarde à lui poser la question de savoir s’il a été la victime de ce qu’il appelle lui-même une « initiation », « il avoue que oui, qu’il y a bien eu quelqu’un, une fois, quand il avait treize ans, un homme, proche de sa famille.11 »

Bernard Preynat, ex-prêtre adulé, réduit à l’état laïc en 2016, pervers sexuel à l’immaturité affective, révèle avoir lui-même subi enfant des agressions de prêtres, « à trois reprises, à la sacristie de sa paroisse, en colonie, et au petit séminaire.12 »

Il est donc entendu (et ça ne les dédouane en rien de leur responsabilité), que les auteurs d’abus sexuels ont d’abord été des victimes, vous trouverez de très nombreux témoignages là-dessus, ce qui ne veut pas dire que toutes les victimes deviendront des agresseurs.

Les enfants n’ont besoin d’être initiés sexuellement par personne, le simple fait de dire qu’ils ont ce besoin doit rendre suspect celui qui le dit, que celui-ci soit pédophile ou simple parent qui croit pouvoir « jouer » impunément avec le sexe de son enfant et qui commet, en fait, une agression sexuelle sur son enfant même s’il en ignore les conséquences.

Par définition un enfant est un enfant, sa caractéristique première est la vulnérabilité. Parce qu’il n’est pas encore mature, il n’a ni les outils émotionnels ou psychologiques, ni la constitution physique nécessaire pour recevoir la sexualité de l’adulte.

On ne le répétera jamais assez, « La violence faite à des enfants engendre des adultes au comportement inadapté. (…) Tous les enfants sont faibles, parce que plus petits et plus facilement dominés ; ils deviennent donc facilement victimes d’adultes inconscients et hargneux.13 » souligne Lee Lozowick avec pertinence.

Qu’est-ce qu’un pédophile pervers ?

Le pédophile pervers souffre de ce que les psychanalystes appellent un « clivage du moi », c’est-à-dire que son psychisme, suite à un traumatisme psychologique, est séparé en deux parties qui ne communiquent pas entre elles parce que le traumatisme rend une partie de la psyché meurtrie non consciente.

Ainsi – par exemple – une personne traumatisée sexuellement pourra souffrir d’un clivage du moi qui l’obligera à avoir peur de sa sexualité et à trouver des stratégies telles que le fétichisme, les pratiques sadomasochistes, l’exhibitionnisme ou le voyeurisme, pour n’en citer que quelques-unes, afin de l’exprimer.

Le pervers s’arrange toujours pour se montrer sous un jour séduisant, sympathique et attirant, (il se présente volontiers, par exemple, et c’est le cas de Gabriel Matzneff, comme un être libre et amoral), puisqu’il s’agit pour lui de trouver le moyen d’attirer et de manipuler l’autre, de manière à assouvir sa singularité sexuelle.

Le pédophile pervers jouit littéralement des abus sexuels qu’il inflige à l’enfant.

Le pédophile pervers est celui qui n’est accessible à aucun sentiment pour l’enfant alors même que paradoxalement il prétend être « amoureux de lui ».

Sa perversion l’oblige à ne tenir compte exclusivement que de lui-même et c’est en ce sens qu’il est particulièrement dangereux puisqu’il ne peut considérer l’autre que pour lui-même.

Il se conforme ainsi parfaitement au personnage de l’ogre des contes.

Les ogres mangeurs d’enfants existent, ce sont les pédophiles pervers, qui ne comprennent pas qu’ils deviennent criminels quand ils passent à l’acte. Ils sont bien entendus incapables de remords car parfaitement indifférents au vécu de leurs victimes, et ils jouent avec leur innocence et leur naïveté, n’hésitant pas à recourir à la séduction, à la ruse et à la manipulation pour parvenir à leurs fins. Enfermés dans leurs certitudes narcissiques, ils interprètent leurs victimes non seulement comme consentantes mais même en demande de ce qu’ils leur font subir.

Pour ce faire, ils savent parfaitement jouer habilement et à leur profit des besoins et des manques affectifs et sexuels des enfants et des adolescents – qu’ils soumettent à leurs désirs sexuels.

Le pédophile pervers, à travers la sympathie et la séduction, va créer peu à peu chez l’enfant une dépression, une désillusion, qui détruira son innocence et c’est de cela qu’il se repaît.

Pour illustrer la perversion du pédophile, le livre de Vanessa Springora

Le livre de Vanessa Springora, Le Consentement, donne une très impressionnante illustration du machiavélisme du pervers.

Vanessa Springora est une victime qui a réussi à relever la tête, après une tentative de suicide, une décompensation psychotique et de nombreuses années de travail thérapeutique qui ont débouché sur un livre exemplaire.

Mon propos n’est donc pas de parler des femmes ni des hommes qui par milliers ont été les victimes innocentes de pédocriminels pervers lorsqu’ils étaient enfants14 , qui ont cherché (et parfois réussi) à se suicider, ont vécu des périodes d’angoisse et de dépression dont ils ne comprenaient parfois pas la cause (la fameuse amnésie traumatique15 dont parle Flavie Flament), accumulant les pratiques à risques (scarification, boulimie, usage de drogues, prostitution) pour tenter d’oublier ou d’apaiser une insupportable souffrance.

L’auteure de ce livre explique : « Il existe de nombreuses manières de ravir une personne à elle-même. Certaines semblent au départ bien innocentes.16 »

Ces manières semblent en effet d’autant plus innocentes qu’elles paraissent motivées par une gentillesse gratuite et désintéressée. Ainsi quoi de plus innocent – par exemple – que de paraître aider une adolescente à faire sa dissertation pour l’école en semblant se substituer affectueusement à un parent absent ?

Le propre du manipulateur est de réussir à parvenir à ses fins en ne mettant jamais à jour sa motivation cachée. Ici le pédophile pervers est écrivain, il cherche à briller auprès de sa jeune maîtresse et pour ce faire décide de lui faire sa dissertation pour le lendemain. Elle lui résiste en lui disant qu’elle la fera elle-même plus tard. Plutôt que de s’en réjouir, il manipule ses sentiments : « Mais pourquoi ne veux-tu pas que je te donne un petit coup de main ?17 » Il lui laisse entendre qu’elle est inconséquente, et lui glisse une main sous le chemisier.

Le pervers utilise la manipulation du double langage pour faire céder sa victime. Ici, il utilise un comportement érotique pour faire céder sa proie à son avantage. Pourtant la jeune fille ne cède pas, elle ne veut pas se laisser imposer ses histoires à lui dans ses écrits à elle. De manière courageuse elle lui assène « Ça ne m’intéresse pas, c’est ma dissertation.18 »

Vexé, le pervers bat en retraite en décidant de faire autre chose, en même temps qu’il lui lance une nouvelle pique provocatrice : « Je vais lire un peu alors, puisque mon adolescence ne t’intéresse pas…19 »

En vérité la question n’est pas là, un être véritablement amoureux, donc respectueux de l’autre, s’effacerait devant la décision délibérée de celle qu’il prétend aimer de faire les choses par elle-même. Le manipulateur pervers et toxique ne pense qu’à lui-même20 . Incapable de s’ouvrir au désir de l’autre, il interprète ce désir comme un affront personnel et joue la vexation pour mieux retourner sa proie en la culpabilisant. Il s’emploie à diviser sa victime pour la perdre.

Finalement la jeune Vanessa Springora tombe dans le piège. Ennuyée de le voir déçu, elle lui donne « un baiser en guise d’excuse.21 » A ce moment le pervers a gagné, il se redresse subitement pour reprendre le pouvoir : « C’est vrai, tu veux bien que je te raconte ? Et on l’écrit en même temps ?22 » La manipulation est un art, l’art d’obtenir quelque chose de l’autre en faisant croire à cet autre que c’est lui qui a le pouvoir, alors que c’est faux.

De manière juste et pertinente, la jeune Vanessa Springora s’esclaffe « On dirait un môme !23 » C’est bien de cela dont il s’agit, cela s’appelle circonvenir l’autre, le mettre dans sa poche en réussissant à se le concilier pour parvenir à ses fins, grâce à des manœuvres habiles, à des ruses et des artifices.

On voit là à quel point le pédophile pervers est dangereux parce qu’il n’a pas peur d’utiliser toutes les ficelles pour déposséder l’autre, il se sert de son talent d’abuseur et de séducteur pour mystifier sa proie en lui faisant croire qu’il l’aime et qu’en conséquence il ne peut qu’agir « pour son bien. »

Vanessa Springora écrit : « Alors, penchée sur la double feuille à grands carreaux bleus traversés d’un mince filet rouge, je commence à écrire, sous la dictée de G.24 » Vaincue, la jeune fille s’exécute – contrairement à ce qu’elle voulait – à faire passer pour son histoire une histoire qui flatte l’égo de son amant pervers mais qui ne concerne en rien sa propre expérience. Elle poursuivra : « Le lendemain, je remets honteuse, ma dissertation entre les mains de notre professeure de français.25 »

Ce qui est exemplaire dans ce passage c’est de voir comment le pervers pédophile s’y prend pour dominer sa jeune proie en se moquant définitivement de son ressenti à elle.

Les exemples d’emprise partagés dans son livre par Vanessa Springora font d’autant plus froid dans le dos qu’ils pourraient passer inaperçus. Assiégée, trompée, lentement circonvenue, la victime ne peut que succomber à son prédateur.

Un jour, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, l’écrivain est invité sur le plateau de l’émission télévisée Apostrophes, il demande à sa proie adolescente de l’accompagner. Elle s’est faite belle pour lui et dans le taxi, elle sent sur elle « l’hostilité de son regard ».

« Qu’est-ce qui t’a pris de te maquiller ? (…) Qu’est-ce qui te fait croire que je t’aime comme ça toute bariolée ? (…) C’est quand tu es naturelle que je t’aime, tu ne comprends pas ? Tu n’as pas besoin de faire ça. Là tu ne me plais pas.26 »

Le pervers pédophile ne peut pas agir autrement qu’en dévoilant son égoïsme insensé. L’autre n’existe définitivement pas pour lui, et c’est avec toute l’innocence d’une adolescente ignorante parce qu’elle n’a pas la maturité suffisante pour prendre du recul face à l’ingratitude de celui qui prétend l’aimer, qu’elle « ravale ses sanglots, sans doute persuadée qu’il a bien raison.27 »

Nous y sommes : la victime du pédophile ne peut pas percer à jour les mécanismes névrotiques et compensatoires de son prédateur. Alors même qu’elle éprouve une si douloureuse ingratitude, elle demeure incapable de constater l’égoïsme pathologique de son persécuteur.

Celle qui est dans la fascination demeure incapable de se défendre, il lui reste alors ses larmes pour pleurer sans pouvoir comprendre ce qui se passe.

Après l’emprise, la « déprise » : au fur et à mesure qu’elle murit – la lucidité de la jeune Vanessa Springora prévaut peu à peu sur son innocence. Grâce à sa curiosité (elle lit les romans interdits où Matzneff parle de son comportement sexuel sur les enfants des Philippines) et avec l’aide d’un ami, la prise de conscience s’effectue, et elle devient capable d’identifier les multiples comportements inadaptés de l’écrivain envers elle et à terme, de rompre avec lui.

Le « clivage du moi », l’égoïsme, la vision à sens unique, deviennent ouvertement « pathologiques » quand ils se déploient dans une complète inconscience, comme à ce moment où l’auteure du livre partage qu’elle s’aperçoit, en prenant une douche, que « la peau de son buste et de ses bras est recouverte de plaques rouges.28 ». Inquiète, elle les montre spontanément à celui qui prétend l’aimer.

« En voyant l’étendue de l’éruption cutanée sur mon corps, il prend un air horrifié, cache ses yeux d’une main et lance, sans me regarder : – Non mais pourquoi tu me montres ça ? Tu veux me dégouter de toi, ou quoi ?29 »

La pathologie narcissique atteint son comble quand elle en arrive à rendre l’autre responsable de ses propres dégouts.

Elle est aussi particulièrement sournoise quand elle prétend éduquer l’autre selon les normes exclusives de l’autorité du dominateur pervers qui arrive peu à peu, à l’approche des quinze ans de sa proie, à contrôler les moindres aspects de son existence : son acné, sa ligne, son attraction pour la cigarette et même son goût pour le chocolat. Comme un démiurge, il cherche à façonner sa créature à son besoin, jusqu’à lui faire réciter des prières conformes à ses croyances à lui, avant de s’endormir, entre deux caresses.

Tant qu’elle est persuadée que l’amour de son amant pour elle est « d’une sincérité au-dessus de tout soupçon30 » Vanessa Springora se sent légitimement troublée d’entendre une partie de son entourage appeler cet écrivain un « professionnel du sexe.31 » Ne pouvant encore, à ce stade, remettre en cause sa fascination pour lui, elle s’en ouvre à lui avec innocence : la « main sur le cœur, il jure (…) et prend son petit air d’agneau innocent.32 »

Le manipulateur pervers est très fort parce qu’il pressent que pour dominer sa victime il peut compter sur les manques qu’elle ressent et en particulier sur le fait qu’elle est prête à tout pour le croire quand il lui dira des mots qui feront écho chez elle à son besoin de guérir de blessures anciennes. Vanessa Springora a eu un père absent. Jurer et feindre l’innocence devant une adolescente précisément en quête d’amour et de reconnaissance parce qu’elle a eu un père fantôme, crée irrésistiblement le rapprochement, comme elle l’analyse magistralement elle-même :

« Le manque, le manque d’amour comme une soif qui boit tout, une soif de junkie qui ne regarde pas à la qualité du produit qu’on lui fournit et s’injecte sa dose létale avec la certitude de se faire du bien. Avec soulagement, reconnaissance et béatitude.33 »

Nous sommes d’autant plus exposés à être la victime des comportements prédateurs des autres que des parts de nous-mêmes en manque crient leur besoin d’être comblées.

Si cela est réel chez beaucoup d’adultes, cela l’est d’autant plus dans une relation pédophile qui par définition s’adresse à des êtres non matures, non parvenus au bout de leur formation.

Quand on interrogeait Swami Prajnanpad, le maître dans l’art de voir les choses telles qu’elles sont, à propos de la sexualité, il répondait :

« La sexualité physique est tout à fait naturelle. Elle est donc neutre : ni bonne, ni mauvaise. Le désir charnel est-il mauvais ? Non. C’est la source fondamentale de l’énergie. C’est la nature. S’il est mauvais, alors la nature est mauvaise. Quand la sexualité est-elle mauvaise ? Quand, avant d’avoir atteint la maturité nécessaire, vous vous engagez dans une activité sexuelle.34 »

L’abus du pédocriminel commence (et c’est à ce moment-là que la sexualité est mauvaise) quand, ne tenant pas compte du stade de développement de l’adolescent(e), il le (la) flatte pour l’utiliser à son profit. Il ne s’agit donc pas (comme l’écrivain de mauvaise foi veut nous le faire croire), d’une « vague de néo-puritanisme qui, arrivée des États-Unis, recouvre à présent l’entière planète.35 »

Chacun est libre de faire ce qu’il désire avec lui-même et ses fantasmes tant qu’il n’utilise pas l’Autre malgré lui pour parvenir à ses fins.

Avec un enfant, avec un adolescent (de moins de 15 ans), il ne peut pas y avoir consentement éclairé, tout simplement parce que les besoins affectifs des humains à cet âge ne sont pas stabilisés, n’étant pas encore arrivés à maturité.

Qu’en est-il des besoins affectifs des adultes, me direz-vous, sont-ils vraiment stabilisés ? Bien sûr qu’ils sont loin de l’être et c’est d’ailleurs pour cela qu’on parle aujourd’hui du phénomène de l’emprise envers les adultes. Il s’agit de l’abus de pouvoir commis par l’adulte pervers envers un autre adulte immature, faible ou même handicapé.

Les enfants et les adolescents – eux – parce qu’ils sont des enfants, sont facilement crédules, comme des éponges prêtes à absorber n’importe quel débordement d’un adulte pervers.

Regardez l’aveuglement de cet écrivain octogénaire, qui – continuant de ne penser exclusivement qu’à lui-même – ose évoquer pour sa défense un « exceptionnel amour36 » en parlant de sa relation avec Vanessa Springora lorsqu’elle avait 14 ans. À travers cette expression, il perpétue son comportement de prédateur en cherchant à faire croire que sa victime est encore aujourd’hui incapable d’accéder à son objectivité prétendue. Cloisonné, clivé dans son égocentrisme pervers, il se débat : « Je ne le mérite pas, ce n’est pas moi, ce n’est pas ce que nous avons ensemble vécu, et tu le sais.37 »

Comme une dernière estocade à sa victime aujourd’hui résiliente, il cherche à la manipuler en parlant à sa place. Moi, ton prédateur j’affirme prétendre savoir ce que tu penses… après plus de trois décennies d’absence de contacts et sans même te l’avoir demandé.

À propos de l’émoi sexuel ressenti par les enfants et les adolescents

Le génie de Vanessa Springora dans son livre Le Consentement, a été de mettre en lumière, avec lucidité et sobriété, que l’art du pédophile pervers est de réussir à faire croire à sa victime qu’elle consent quand – en vérité – elle vit une relation malsaine dans laquelle elle ressent aussi un émoi sexuel.

Une caresse reste une caresse, une zone érogène, une zone érogène, une activité sexuelle, une activité sexuelle. Certaines frictions qui sont des causes, produisent des conséquences qui sont des émois, il ne peut pas en être autrement. De même que l’aimant attire irrémédiablement la limaille de fer, des zones érogènes quand elles sont stimulées, produisent une excitation qui peut être interprétée comme de l’amour, d’autant plus qu’elle sera verbalisée avec les mots de l’amour.

L’ultime subterfuge est celui-ci : faire croire à un être humain, qui plus est pas encore parvenu à maturité, qu’on l’aime parce qu’on l’excite, ou qu’on l’incite à nous exciter, alors qu’on ne fait que se servir de lui. Sans doute même qu’à force de s’en convaincre le pédophile qui passe à l’acte en arrive à croire qu’il aime, alors même que cet « amour » est pour lui un support de projection à son tentaculaire et narcissique désir d’appropriation.

Combien d’ex-enfants, aujourd’hui devenus adultes, s’accablent-ils encore d’avoir vécu un émoi sexuel à l’occasion d’une agression sexuelle dont ils ont en vérité été les victimes ?

Combien de petites filles et de petits garçons, ayant vécu une excitation douloureuse de leur région fessière à l’occasion d’une fessée donnée par leur père pervers et violent, ont-elles (ils) été contraint(e)s (comme Jean-Jacques Rousseau le raconte dans Les Confessions), de développer une libido déviée qui les condamne longtemps après, à devoir vivre dans leur corps et à l’occasion d’une relation sexuelle, un besoin passif de cruauté qui s’apparente au masochisme ?

Combien s’accablent encore d’avoir dû faire, selon les mots de Vanessa Springora, de cette anormalité leur nouvelle identité ? Comment s’y prendront-ils pour oser voir que, puisque l’émoi sexuel est à la fois naturel et mécanique, il est légitime pour eux de ne pas culpabiliser de l’avoir éventuellement vécu ?

Comment s’y prendront-ils pour comprendre que, pour être vécu de manière pleine et entière, donc de manière cohérente, l’émoi sexuel demande le consentement et que même s’ils ont cru, à une époque, consentir, des parts d’eux-mêmes exclues et restées dans l’ombre auraient eu besoin d’être conviées pour accéder à la plénitude de ce consentement.

Un amour consenti ?

Avec une intransigeante honnêteté, Vanessa Springora nous rend attentif à un point essentiel en différenciant la relation que peut avoir une jeune fille de quatorze ans avec un pédophile pervers, de la relation que cette même jeune fille pourrait avoir avec un homme de trente ans son aîné qui serait réellement amoureux d’elle.

Elle l’exprime en ces termes : « La situation aurait été bien différente si, au même âge, j’étais tombée follement amoureuse d’un homme de cinquante ans qui, en dépit de toute morale, avait succombé à ma jeunesse, après avoir eu des relations avec nombre de femmes de son âge auparavant, et qui, sous l’effet d’un coup de foudre irrésistible, aurait cédé, une fois, mais la seule, à cet amour pour une adolescente.38 »

Pour qu’une telle rencontre ait pu exister en toute vérité, il aurait fallu, en effet, deux conditions nécessaires : qu’elle tombe amoureuse par elle-même, non qu’elle ait été séduite, et que la relation ait été unique, autrement dit que son amant soit tombé exceptionnellement amoureux de cette jeune fille-là.

Dans sa lucidité, elle convient donc : « Notre passion extraordinaire aurait été sublime, c’est vrai, si j’avais été celle qui l’avait poussé à enfreindre la loi par amour, si au lieu de cela G. n’avait pas rejoué cette histoire cent fois tout au long de sa vie ; peut-être aurait-elle été unique et infiniment romanesque, si j’avais eu la certitude d’être la première et la dernière, si j’avais été, en somme, dans sa vie sentimentale, une exception.39 »

Par-delà la description du consentement vécu par une enfant de quatorze ans, le livre de Vanessa Springora met en évidence l’innocence d’une adolescente séduite donc incapable de consentir, en même temps qu’elle fait sentir à son lecteur, en les démêlant pour les mettre au grand jour, les ficelles manipulatrices d’un pédophile à la fois pervers, criminel et pathétique.

Protéger les enfants c’est les aimer comme des parents

Les enfants doivent être protégés des pédophiles parce qu’ils sont incapables d’agir délibérément avec toutes les cartes en mains.

Notre amour pour eux se manifeste naturellement par des caresses et des baisers, puisque tout être humain a besoin de contact pour se développer harmonieusement.

L’amour parental véritable est un amour conscient des limites qu’il va donner à son toucher. Le parent n’a pas à susciter l’émoi sexuel de son enfant, ce n’est pas son rôle et c’est interdit. De même qu’on ne « joue » pas avec le sexe de son enfant, on prend évidemment soin de ne pas l’exposer aux pathologies sexuelles d’adultes qui ont vraisemblablement été eux-mêmes exposés à d’autres adultes pathologiques et toxiques quand ils étaient enfants.

C’est à ce prix que nous permettrons à nos enfants de vivre leur sexualité sur la base de la manière dont ils la sentent, dans leur spécificité propre, avec y compris le droit de ne pas la sentir du tout sans devoir croire être un paria (je fais allusion ici aux personnes asexuelles.)

Si nous aspirons tous à la plénitude, y compris à la plénitude sexuelle, nous devons avoir eu le temps de prendre, à notre rythme propre, la mesure de nos propres émois sans intervention étrangère. Sinon il sera plus difficile pour nous d’y accéder.

Nous pourrons donner d’autant plus facilement des étreintes et des caresses aux autres que nous aurons été nous-mêmes respectés dans notre maturation. D’autre part les étreintes comme les caresses que nous donnons aux autres seront d’autant plus sources de plaisir pour nous-mêmes que nous sentirons qu’elles sont totalement consenties par ceux qui les reçoivent avec plaisir.

A contrario de la perversité issue du « clivage du moi », la « normalité » c’est la capacité à se donner parce qu’on se sent « entier » et que l’on n’a donc pas peur de l’autre. Dans un tel contexte, pas besoin de « stratégies », juste une expression libre de l’énergie sexuelle.

Alors que faire ?

Si – en lisant ces lignes – vous reconnaissez que justement votre plaisir passe par des « stratégies », en particulier par la contrainte et le non-consentement de l’autre ou/et par une attraction indicible pour les enfants, si vous vous sentez concerné par le fantasme de la pédophilie, ou par celui du sadisme, n’hésitez pas à en parler et à demander de l’aide.

Si, dans vos relations amoureuses, écartelés entre votre besoin d’être aimé(e)s et votre peur d’être abandonné(e)s, vous vous sentez contraint(e)s d’accepter des pratiques que vous réprouvez, je vous invite vivement à consulter un thérapeute car – en matière d’amour – il n’y a pas d’autre règle que celle du consentement éclairé.

Comprenez aussi que les raisons pour lesquelles un homme ou une femme se retrouve sous emprise sexuelle sont le plus souvent liées à son histoire familiale – qu’il est possible de mettre à jour dans un travail thérapeutique.

Pour conclure

On remarquera à quel point aujourd’hui, et trente ans après que la Convention Internationale des Droits de l’Enfant40 a été ratifiée par la France, les enfants doivent toujours répondre aux désirs des parents et des adultes, alors même qu’Alice Miller écrivait déjà en 1981 : « Je ne peux pas m’empêcher de me demander combien il faudra de cadavres d’enfants aux psychanalystes pour qu’ils acceptent de ne plus ignorer la souffrance de leurs patients dans leur enfance.41 »

Voici maintenant de nombreuses années que différents acteurs de la vie publique tentent de faire reconnaître l’enfance en danger comme grande cause nationale. Le nombre d’enfants maltraités est considérable. La journaliste Gaëlle Dupont écrit dans son article « Enfants maltraités : deux morts par jour » : « Combien exactement ? Impossible à dire. Les spécialistes parlent de « chiffre noir ». Chacun sait désormais qu’en France, une femme meurt tous les deux jours battue par son compagnon, une donnée qui a permis d’inscrire le sujet dans l’agenda des politiques. Rien de tel pour l’enfance en danger.42 »

Des acteurs spécialisés de l’enfance en danger en conviennent : « Il y a encore un tabou énorme autour de ces questions. (…) On peut avoir affaire à des adultes dont la capacité de dissimulation est au-delà de ce qu’on imagine.43 »

Il y a donc urgence aujourd’hui à rendre justice aux enfants face à un Droit « adulto-centré », selon l’expression de Jean-Pierre Rosenczveig qui a présidé pendant vingt-deux ans le tribunal pour enfants de Bobigny et qui milite pour que la parole des enfants soit enfin entendue44 :

« Plus personne, aujourd’hui, ne soutient sérieusement que les enfants appartiennent à leurs parents. Pourtant, les adultes continuent de croire qu’ils ont tous les droits sur leur progéniture avant ses 18 ans : regardez le débat sur les châtiments corporels, que la France refuse toujours d’interdire, malgré les remontrances du comité des droits de l’enfant de l’ONU. (…) Notre lexique témoigne de la persistance d’une vision archaïque. On ne dit pas « Combien de fois es-tu parent ? » mais « Combien d’enfants as-tu ? » La loi parle de « l’intérêt » et non des « droits » de l’enfant, mais un intérêt est toujours subjectif, soumis à interprétation, alors qu’un droit est absolu, indiscutable. Quant à l’expression « autorité parentale », elle désigne une forme de puissance, et je préconise plutôt, avec d’autres mais en vain, les termes « responsabilité parentale45 ».

© 2020 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

Notes :

1. D’après le Dictionnaire de la psychanalyse, Édition Larousse, 1974.

2. Interview : Pédophilie : comprendre pour mieux protéger

3. Christophe Massin, Le bébé et l’amour, Éditions Aubier, 1997, p. 151.

4. Alice Miller, L’enfant sous terreur, Éditions Aubier, 1986, p. 225 à 253 : Quatre-vingt-dix ans de théorie des pulsions, qui analyse les théories de Freud comme celles de C. G. Jung, à la lumière de son expérience de thérapeute qui prend en compte le traumatisme réel vécu par l’enfant.

5. Lee Lozowick, Le Courage d’éduquer, Les Éditions du Relié, 2001, p. 293.

6. Notons toutefois que bien avant lui au VIème siècle – la philosophie indienne – dans le Yogavasistha – énonce : « Le désir n’est rien d’autre que le mental. Le psychisme est l’homme. »

7. Sur l’abandon de la théorie de la séduction au profit de la théorie des pulsions par Freud, on regardera avec intérêt le film-document de Michel Meignant et Mario Viana : L’affaire Freud, paru en DVD en 2011, qui rapporte les recherches et découvertes passionnantes du psychanalyste Jeffrey Moussaleff Masson, à propos de la correspondance restée pendant des années secrète entre Freud et son ami Wilhelm Fliess. Voici sa bande annonce

8. Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, Éditions PUF, 2015.

9. Revue : Choisir la cause des femmes, Automne 1979, entretien avec la psychanalyste Françoise Dolto.

10. Le Monde du 16 janvier 2020,

11. Vanessa Springora, Le Consentement, Éditions Grasset, 2020, p. 150.

12. Le Monde du 16 janvier 2020.

13. Lee Lozowick, Le Courage d’éduquer, Éditions Le Relié, 2001, p.197.

14. Lire à ce sujet mon article : Oser la colère, oser être vrai avec soi-même.

15. Pour en savoir davantage, je vous invite à consulter le site de l’association : Mémoire traumatique et à lire le livre de Muriel Salmona : Le livre noir des violences sexuelles.

16. Vanessa Springora, Le Consentement, Éditions Grasset, 2020, p. 81.

17. Ibid. p.82.

18. Ibid. p.82.

19. Ibid. p.82.

20. Lire à ce sujet mon article : À propos des parents aux comportements toxiques.

21. Vanessa Springora, Le Consentement, Éditions Grasset, 2020, p. 82.

22. Ibid. p. 82.

23. Ibid. p. 83.

24. Ibid. p. 83.

25. Ibid. p. 83.

26. Ibid. p. 107.

27. Ibid. p. 107.

28. Ibid. p. 118.

29. Ibid. p. 118.

30. Ibid. p. 87.

31. Ibid. p. 87.

32. Ibid. p. 87.

33. Ibid. p. 88.

34. Daniel Roumanoff, Swami Prajnanpad, Tome 1, p. 341.

35. L’Express du 6 janvier 2020.

36. L’Observateur du 3 janvier 2020.

37. L’Express du 2 janvier 2020.

38. Vanessa Springora, Le Consentement, Éditions Grasset, 2020, p. 129.

39. Ibid. p. 129.

40. Vous pouvez en prendre connaissance sur mon site : Convention Internationale des Droits de l’Enfant.

41. Alice Miller, L’enfant sous terreur, Éditions Aubier, 1986, p. 244.

42. Le Monde du 14 juin 2013.

43. Ibid. Analyse de Marie-Agnès Féret, chargée d’étude pour l’enfance et la famille à l’ODAS.

44. Jean-Pierre Rosenczveig, Rendre justice aux enfants, Éditions du Seuil, 2018.

45. Jean-Pierre Rosenczveig, interviewé dans Télérama du 17 octobre 2018.

Pour aller plus loin, je vous invite à consulter :

Le Centre de Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles (CRIAVS) qui vient de mettre en place un numéro unique pour vous aider et qui est le 08 06 23 10 63. Ce centre a précisément pour but d’aider les personnes attirées par les enfants à ne pas faire de victimes.

VOS COMMENTAIRES SONT EN BAS DE PAGE, JE VOUS RÉPONDRAI LE CAS ÉCHÉANT.

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5 réflexions au sujet de « Pédophilie, pédocriminalité et perversion »

  1. Lea Bocobza

    Extraordinaire ! Le plus beau post que j’ai lu …et complet, entier, intransigeant ! Merci.
    Je retrouve mes intuitions d’enfant, mes déceptions à lire Freud et la psychanalyse, mon incompréhension de certains adultes, mon discours isolé, marginalisé et aujourd’hui le bonheur d’appartenir au courant de la psychologie humaniste.
    Bravo, je partage immédiatement !

    Répondre
  2. Hélène

    Merci pour cet article extrêmement complet et passionnant. Je l’ai partagé tout autour de moi, en espérant que chacun, à son rythme, puisse le lire dans son intégralité.

    Répondre
  3. Brigitte

    Grand merci Renaud pour cette somme que je relis souvent depuis sa parution. Je trouve cet article exhaustif, juste et sobre, plein de bon sens et qui remet chaque mot à sa juste place. Je le sens déculpabilisant pour les pédophiles qui n’osent en parler. Je le diffuse sur les réseaux sociaux et j’en parle dès que cela se présente car j’y perçois une parole posée et éclairante qui peut faire beaucoup de bien aux lecteurs.

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  4. Maïa

    Très intéressant !
    Je trouve que Muriel Salmona (www.memoiretraumatique.org) fait aussi un travail extraordinaire pour déconstruire les aspects toxiques des thèses psychanalytiques que vous décrivez et pour apporter un autre éclairage sur la psychotraumatologie.

    Répondre

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