Esquiver ou digérer

Le chemin pour s’en sortir [1]

Il n’est pas possible de bien jouer avec des cartes truquées. Ainsi les comportements que les autres ont eu à notre égard, ceux que nous avons eus à leur égard, les mots qu’ils ont prononcés à nos oreilles, et ceux que nous avons prononcés à leur oreilles resteront inscrits en nous pour toujours.

Nous ne pourrons jamais revenir en arrière. La machine à remonter le temps qui nous permettrait de pouvoir délibérément changer l’orientation de nos destins n’existe pas.

En ce sens, nous pouvons dire que la vie est implacable, impitoyable, inexorable ce qui revient étymologiquement à dire que nous ne pouvons pas la faire fléchir : ce qui a été, a été ; ce qui est fait, est fait ; pour toujours.

Alors, puisque nous n’écrivons pas notre histoire sur un tableau blanc en utilisant de la craie, comment gérer l’inexorable ?

Gérer l’inexorable c’est se donner les moyens d’agir envers soi-même avec suffisamment d’intelligence, de finesse et d’habileté pour que les choses qui nous ont marqués puissent peu à peu ne plus laisser de traces en nous. C’est donc laisser les choses disparaître en soi-même (perdre de leur puissance), c’est se donner le moyen de s’en libérer, de s’en défaire, en ne les retenant pas.

Mais « qui » peut laisser les choses disparaître en nous ? Certainement pas le « moi » qui – comme on décide de se lever de table – prendrait une décision. Il s’agirait plutôt d’un actif laisser- faire, d’une disposition à accueillir les événements tels qu’ils adviennent, à travers une passivité vivante.

Le temps y participera bien sûr, à condition que nous l’accompagnions par notre absence de besoin de retenir ce qui nous encombre tant.

Beaucoup de personnes se bercent d’illusions : « Avec le temps, va, tout s’en va… ». Si ça peut être vrai pour une blessure amoureuse superficielle, il n’en est rien pour une maltraitance incrustée dans la chair.

Une personne ayant été maltraitée – enfant – par ses parents ou ses éducateurs (même si elle affirme haut et fort : « Tout cela, c’est du passé ! »), gardera comme tapie en elle une blessure purulente et d’autant plus sournoise qu’elle s’exprimera de manière déguisée, par exemple à travers une sourde agressivité envers les autres, à travers une dépression latente incitant à la mélancolie, ou à travers un irrésistible besoin de frapper ses enfants.

Tant que nous ne regardons pas nos émotions en face, elles interfèrent au fond de nous-même, à notre insu, et cela parfois pendant de très nombreuses années. Il nous faut donc commencer par repérer ce qui nous fâche plutôt que de le nier en jouant la personne non affectée. C’est parce qu’on ose faire exister une émotion en la mettant en pleine lumière qu’elle peut disparaître.

C’est que le passé reste toujours « actif » en nous, tant que nous rechignons à rencontrer nos blessures. Tant que nous ne les avons pas reconnues et honorées.

Nous avons en effet besoin d’honorer nos blessures afin de les guérir. Une blessure négligée ne guérit pas. Pour permettre au passé de se dissoudre, il faut se confronter aux mécanismes inconscients qui sont en nous et qui nous obligent malgré nous à lui rester fidèle en nous intéressant si peu à ce que nous avons vécu.

C’est un processus paradoxal que celui qui nous demande d’inviter à notre table les hôtes de notre passé afin qu’ils ne puissent plus jamais nous hanter.

Il nous faut donc oser convenir de ce qui nous est arrivé, commencer par appeler un chat un chat, sans chichi ni demi mesures : une blessure est une blessure, une maltraitance une maltraitance, surtout si nous culpabilisons de la reconnaître comme telle.

Pour que les traumatismes que nous avons subis soient mis en lumière, nous devons commencer par leur accorder toute notre attention. Regarder nos blessures en face pour les aider à émerger afin de pouvoir les panser.

Or, la plupart des personnes veulent se débarrasser des cruautés qu’on leur a fait subir sans oser les regarder en face. La plupart d’entre elles semblent n’avoir aucune conscience que c’est leur capacité à les prendre à bras le corps et à les rencontrer qui leur permettra de faire que ces dernières n’auront – un jour – plus d’impact sur elles.

Vouloir « tourner la page » trop vite est une forme de déni. Le déni de ceux qui pensent qu’ils comptent pour du beurre et ne s’accordent à eux-mêmes aucune importance. « Mais cet épisode, je l’ai déjà raconté ! » répète à son thérapeute une personne qui n’a pas encore pris la pleine mesure de la maltraitance qui lui a été infligée.

Pour pouvoir se pacifier, il faut que – peu à peu – les vécus s’élaborent, que le sens et la logique de ce qui apparaît le plus souvent sans sens et sans logique émerge. Il faut également que le poids émotionnel relié aux épisodes dramatiques vécus s’exprime. Et cela se fait le plus souvent dans les larmes, les cris et la fureur.

Tant que ce travail de rencontre avec sa propre histoire douloureuse n’est pas réalisé, la personne qui esquive ses manifestations l’encaisse une fois de plus, comme on encaisse un uppercut.

Encaisser est extrêmement violent parce que c’est toujours celui qui encaisse qui paye en faisant les frais de ce qu’il ne veut pas regarder en face.

Il en demeure la victime d’autant plus certaine qu’il met tout en œuvre pour ne surtout pas le laisser paraître.

Heureusement, par-delà esquiver et encaisser, il existe une troisième voie, celle de la digestion. Digérer c’est « faire sien », se nourrir de ce qui nous est arrivé, même du pire.

Sans doute penserez-vous que ce n’est pas possible, que ce serait trop cruel, et pourtant c’est bien de cela dont il s’agit. Transformer le poison en nourriture va nous permettre de l’absorber sans craindre qu’il nous tue, et c’est à cette fine alchimie que les personnes en thérapie sont conviées.

La transmutation, le fameux « retournement » (l’énantiodromie chère aux grecs), la remise à l’endroit des choses est possible. Elle permet à la victime de « goûter » son poison pour en faire le point d’appui d’une nouvelle manière de vivre. Ce qui était faiblesse devient force pour celui qui parvient à digérer les choses.

La digestion est un mouvement intérieur, elle est décrite comme étant « l’ensemble des transformations que subissent les aliments dans le tube digestif avant d’être assimilés », la digestion psychique est donc l’ensemble des transformations que subissent nos poisons mentaux avant d’être assimilés.

Ainsi, ce que nous avons assimilé n’a plus de pouvoir sur nous (à l’inverse de toutes les autres nourritures qui « nous restent sur le cœur » quand ce n’est pas « en travers de la gorge »). Il nous faut ardemment nous occuper de nous-mêmes. S’ouvrir à l’horreur vécue, c’est en diminuer l’impact. Et devenir capable de se nourrir de « ce que nous avons dû vivre » lui permet de ne plus avoir d’impact sur nous.

Nous utilisons parfois cette expression au sens figuré : « Ce qu’il m’a dit, je ne l’ai pas encore digéré ». Le digérer c’est admettre que l’autre m’a dit ce qu’il m’a dit, m’a fait ce qu’il m’a fait. C’est admettre, reconnaître intimement que « ce qui a été a été » donc ne plus avoir besoin (croire possible) que « cela n’ait pas été » pour vivre. C’est donc se donner le moyen de poursuivre la vie. Ce qui s’est passé s’est passé, c’est cela qu’il faut digérer, non pas parce qu’on est d’accord avec ce qui s’est passé mais parce que ça a eu réellement lieu et qu’il n’est pas possible de « refaire » le passé, de ré-embobiner le film pour lui en substituer un autre.

« Ce qui est fait est fait » et comme le complète de manière fort appropriée Dostoïevski dans L’idiot : « …et le passé est le passé. »

Digérer le passé nous permet donc de vivre dans le présent, là où se trouve la vraie vie.

Entre ceux qui veulent aller trop vite en courant le risque d’encaisser leur passé sans pouvoir jamais le digérer et ceux qui vont trop lentement et se condamnent à l’entretenir, le thérapeute est là pour s’adapter au « bon rythme » de chacun qui est différent pour tous.

Le passé ne pourra jamais disparaître mais il pourra un jour ne plus être actif de manière aussi cruelle (qu’avant la digestion). Il est donc possible de se « défaire du passé », en ne ressentant plus le besoin de continuer à le porter éternellement comme un sac à dos trop lourd.

Devenir quitte de son passé, s’en libérer, c’est l’accepter, le digérer, parce que seule l’acceptation soulage.

L’acceptation n’est pas une décision que nous devons prendre (tout simplement parce que nous ne pouvons pas délibérément décider de la prendre), elle est juste un respectueux chemin que nous pouvons emprunter pour nous sortir de ce qui nous torture.

Elle est – en vérité – le seul chemin que nous pouvons prendre pour être un jour en paix avec nous-mêmes puisque, plus que les maltraitances subies, c’est le refus des maltraitances subies qui nous torture encore et toujours aujourd’hui.

Notes :

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