D’erreur en erreur

« C’est à travers la falsification de nos suppositions que nous entrons en contact effectif avec la « réalité ». La découverte et l’élimination de nos erreurs sont le seul moyen de constituer cette expérience « positive » que nous retirons de la « réalité ». »

Karl Popper1 

« Errare humanum est »2 

Il a été une période de notre vie dans laquelle nous nous développions intuitivement en répondant à nos besoins et sans jugement sur nous-mêmes. Époque bénie pendant laquelle nous avons évolué à partir de nos ressentis et sans nécessité à qualifier les manières dont nous nous y prenions avec eux.

Nous avons ainsi appris à marcher en nous dressant sur notre séant et en tentant de mettre un pied devant l’autre. Que s’est-il passé alors ? Nous sommes tous tombés. Sans y accorder la moindre importance, parfaitement en paix avec le fait d’être tombés, nous nous sommes remis sur notre séant pour, prenant de nouveau appui sur nous-mêmes, nous mettre debout, risquer quelques nouveaux pas et… tomber encore, et encore.

C’est ainsi que – grâce à notre intime détermination – ne nous posant pas encore de questions, peu contraints par les regards ou les observations de nos proches, chute après chute, nous avons tout naturellement appris petit à petit à marcher, avec ou sans les encouragements de notre entourage.

Ne sachant pas encore que tomber pouvait être considéré comme une erreur, nous ne ressentions pas de crainte particulière à tomber. Personne ne nous avait encore enseigné qu’il était « mal » de faire des erreurs, qu’il ne le fallait pas, et que si nous commettions une nouvelle erreur, nous courrions le risque de perdre l’estime de ceux par lesquels nous ressentions le besoin d’être aimés.

Que se serait-il passé à l’époque si nous avions appréhendé notre désir d’apprendre à marcher à travers notre peur de faire des erreurs qui caractérise la plupart d’entre nous aujourd’hui ?

Il est à parier que beaucoup d’entre nous ne seraient jamais parvenus à marcher !

À travers notre éducation, nous avons tous appris qu’il était « mal » de ne pas parvenir à faire ce que nous nous proposions de faire, mal de commettre des erreurs, mal d’être imparfaits. C’est ainsi qu’on nous a appris à instiller en nous-mêmes le poison de la culpabilité, en nous persuadant que nous aurions pu nous y prendre autrement que de la manière dont nous nous y étions pris. Et que la preuve en était que nous n’avions pas réussi ce que nous nous étions proposé de réussir.

Nous avons appris peu à peu à nous maltraiter en nous divisant à travers les jugements que nos éducateurs portaient sur nous quand nous étions dans l’erreur. C’est ainsi que nous en sommes venus à juger nous-mêmes nos propres erreurs en les interprétant de telle manière que cette interprétation est devenue inhibitrice de notre propre capacité à apprendre.

Nous avons même appris (manipulés que nous avons été avec les notions de bien et de mal), à avoir honte de nos erreurs et même de nos erreurs passées (« je n’aurais pas dû agir comme j’ai agi dans telle et telle circonstance ») alors qu’évidemment ce qui est fait est fait et le regretter ne sert qu’à se torturer inutilement, absurdement.

C’est parce que la plupart d’entre nous ont appris dès l’enfance à redouter leurs erreurs que nous avons tous besoin de démystifier, aujourd’hui, notre relation à l’erreur.

Pour nous sortir de ce cercle vicieux délétère, il nous faut retourner à l’apprentissage sain de notre enfance, c’est pas à pas, en tombant, que nous sommes parvenus à marcher. En réalité, c’est en faisant des erreurs qu’un être humain entre progressivement en contact avec la réalité et c’est ce contact progressif qui lui permet d’avancer pour obtenir ce qu’il veut. Cela veut dire que nous ne pouvons avancer que progressivement, d’erreur en erreur.

Comme le répétait Arnaud Desjardins3 :

« Il n’est pas un seul domaine de la vie où l’apprentissage ne passe pas par l’erreur. »

Nous n’avons pas d’autre choix pour progresser que celui de choisir délibérément la voie de l’erreur, ce qui revient à être d’accord pour faire les erreurs que l’on fait.

C’est la voie de l’erreur assumée qui mène au progrès et à la réussite ; nos erreurs sont des maîtres à penser et à apprendre, elles sont le tremplin qui mène à la réussite.

Puisqu’il nous est impossible de maitriser à l’avance ce que nous voulons apprendre, nous sommes tous – par nature – à la merci de ce que nous ne connaissons pas. C’est ainsi que pour pouvoir apprendre nous ne pouvons qu’accepter le risque de l’erreur puisque nous sommes tous imparfaits, c’est-à-dire constitués de préjugés conscients et de projections inconscientes. Nous ne pouvons donc progresser qu’en tâtonnant : d’erreur en erreur.

Celui qui ne veut pas courir le risque de l’erreur, celui qui ne comprend pas que l’erreur est une alerte pour une rectification possible, se condamne à ne pas pouvoir avancer, puisque la possibilité même de son évolution est conditionnée par sa capacité à reconnaître et intégrer son insatisfaction lorsqu’il fait une erreur. L’insatisfaction de chacun conditionne sa capacité à progresser, c’est donc grâce à elle que chacun progresse.

La dissimulation de l’erreur est la conséquence de la maladie qui consiste à avoir honte de ses erreurs. Pas de tabou, pas de honte… Dans une relation pédagogique saine, le « tabou » ne doit pas être de faire une erreur mais de la dissimuler parce qu’une erreur dissimulée ne peut pas être rectifiée.

On prend ici toute la mesure de l’absurdité des personnes qui pensent pouvoir progresser de réussite en réussite, c’est-à-dire en se coupant du moteur même de toute progression.

C’est en commettant des erreurs qu’un être progresse : son vrai courage est donc d’accepter de se tromper.

Il nous faudra donc un jour parvenir à dire à nos enfants : « Je suis fier de toi, tu as essayé, tu as compris où tu t’étais trompé, vas-y recommence ! » et non pas « C’est mal… »

On comprend donc que toute erreur, quelle qu’elle soit, appelle non pas une culpabilisation erronée mais une évaluation positive.

Et nous ne parviendrons à leur parler de cette façon que quand nous nous serons nous-mêmes complètement réconciliés pour nous-mêmes avec la notion d’erreur.

Il ne nous faut plus avoir peur de nous tromper. Nous sommes tels que nous sommes, des êtres en devenir, et nous ne pouvons pas être tout de suite ce que nous ne sommes pas encore. Avoir peur de se tromper c’est chercher à tricher en voulant être ou obtenir tout de suite ce que l’on n’est pas ou ce que l’on ne peut pas avoir.

Nous réconcilier avec la notion d’erreur n’est possible que si nous portons en nous le goût de la reconnaissance de ce qui est, le goût de la vérité. « Oui, je me suis trompé, mon chemin ne peut pas ne pas passer par ce tâtonnement. » D’ailleurs le moteur d’absolument toutes les démarches de la science occidentale est le même : le tâtonnement.

Pas de tâtonnement, pas de progression.

Le physicien américain John Wheeler4 , a pu dire non sans humour :

« Tout notre problème est de commettre les erreurs le plus vite possible. »

Avant de devenir président des États-Unis, Abraham Lincoln a dû se confronter à vingt-trois défaites aux élections. Croyez-vous qu’il aurait pu devenir président s’il avait considéré ses premières défaites aux élections comme des erreurs ? Il aurait abandonné bien avant la 23ème fois !

Alors encourageons-nous, encourageons nos enfants à tâtonner, à avancer d’erreur en erreur. Acceptons-nous dans les erreurs qui sont les nôtres, réconcilions-nous avec nous-mêmes. Réconcilions-nous avec les autres dans les erreurs qui sont les leurs plutôt que de les leur reprocher.

Nous n’avons pas d’autre choix – à chaque instant – que celui de ne rien refuser en acceptant nos erreurs telles qu’elles se présentent, c’est là la condition de notre équilibre et de notre capacité à nous enrichir.

© 2023 Renaud Perronnet. Tous droits réservés.


Maintenant, je vous invite à vérifier par vous-même que vous ne pouvez progresser que d’erreur en erreur, de tâtonnement en tâtonnement :

Par quel chemin 1, 2, ou 3, parviendrez-vous à sortir de ce labyrinthe ?

(Vous trouverez la solution de ce labyrinthe sur le PDF de cet article que vous pouvez télécharger en bas de page.)

Notes :

1. Karl Popper (1902-1994) est un enseignant et philosophe des sciences. Anticonformiste, il a invité à la réflexion, au dialogue et à la confrontation des idées dans toutes ses œuvres.

2. « L’erreur est humaine », expression latine qui signifie qu’il est de la nature de l’homme de se tromper.

3. Arnaud Desjardins (1925-2011) est un enseignant spirituel, élève de Swami Prajnanpad et auteur de plus d’une quarantaine de livres. Le titre de cet article « D’erreur en erreur » est emprunté à l’une de ses nombreuses causeries.

4. John Wheeler (1911-2008) est un physicien théoricien américain. Spécialiste de la relativité générale, il a sensiblement influencé les recherches sur les trous noirs.

Pour aller plus loin sur ces thèmes, vous pouvez lire :

Compteur de lectures à la date d’aujourd’hui :

701 vues


Moyennant une modeste participation aux frais de ce site, vous pouvez télécharger l’intégralité de cet article de 5 pages (avec la solution du labyrinthe) au format PDF, en cliquant sur ce bouton :


CLIQUEZ ICI POUR VOUS ABONNER AUX COMMENTAIRES DE CET ARTICLE
Abonnement pour
guest

2 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
François

Certes mais le problème est aussi sociétal ds le fait que la société occidentale moderne influence les individus en les contraignant inconsciemment à s’ autocensurer et donc à nier l’erreur qui leur permet d’avancer. En effet, ds cette société performative néolibérale l’erreur est vue comme une faiblesse rédhibitoire et l’individu s’il veut exister doit masquer ses faiblesses vues comme telles. C’est pour cela qu’il a tendance à nier ses erreurs même s’il en est conscient. En effet, ds un groupe influent reconnaître ses erreurs peut être un frein professionnel rédhibitoire. On est ds une société hypocrite qui refuse la verité… Lire la suite »