Oser être un prof de français heureux

La force d’Hélène c’est sa passion et son extraordinaire capacité à entrer en relation avec ses élèves de manière simple, naturelle et enjouée. C’est aussi sa capacité à communiquer aux jeunes l’amour de la littérature.

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Auteure : © Hélène MONTIGNY-PERRONNET

(Récit du parcours d’une enseignante innovante)

Fille d’enseignants, je n’ai pas réfléchi longtemps avant d’embrasser la carrière de mes parents. Je n’ai même pas réfléchi du tout. Inscrite, après mon bac, en Lettres Modernes à l’université et à un cours de théâtre, j’ai accepté la proposition d’une amie de la famille, Inspectrice Primaire, de faire des suppléances à l’Education Nationale tout en continuant mes études. Le 4 décembre 1968, à 18 ans, j’ai fait mon premier remplacement dans un collège de filles à Gennevilliers. Sans aucune formation. Autant dire que j’ai appris sur le tas ! J’avais plusieurs atouts : l’habitude des corrections (des copies des élèves de ma mère), le souvenir de ma propre scolarité (très proche), une certaine présence (qui faisait que malgré mon jeune âge les élèves m’écoutaient), et surtout de la sympathie pour les jeunes qui m’étaient confiés. Ca a bien fonctionné, ces deux trimestres avec des collégiennes à peine plus jeunes que moi.

A la rentrée suivante, je suis nommée dans une école primaire : un autre monde. Les enfants venaient m’embrasser le matin, mettaient leurs petites mains dans les miennes, ça me touchait beaucoup mais j’étais dépassée par la tâche gigantesque à accomplir, enseigner toutes les matières me paraissait au dessus de mes forces. Heureusement, ma bonne fée l’inspectrice m’a trouvé – au bout de 3 jours –  un poste dans un collège – de garçons cette fois, dans lequel je me suis tout de suite plu et où j’ai pu rester pendant de nombreuses années.

Lors de ma 2ème année d’enseignement, un de mes collègues de math, de 20 ans mon aîné, m’initie aux nouvelles pédagogies. J’apprends, grâce à lui, qu’on peut enseigner intelligemment, c’est à dire en s’appuyant sur l’élève là où il en est et en mettant tout en œuvre pour l’aider à progresser. Finis la condescendance et le rapport de forces. Avec lui, je refaisais le monde (de l’enseignement) le matin au café avant les cours, passionnée par ce que je découvrais et mettais en pratique.

Ensemble, dans les classes que nous avons en commun, nous mettons sur pied des expériences pédagogiques révolutionnaires en collège pour l’époque. Je viens de retrouver le compte-rendu d’un projet mené en 5ème, en 1970 :

Les 31 élèves sont placés par tables de 6 disposées en rond dans la classe et il y a 3 tables individuelles pour ceux qui veulent travailler seuls. Pour former les groupes, nous avons commencé par les mettre par niveaux, le groupe 1 étant le plus fort. Nous pensions – à tort – que des élèves de possibilités à peu près égales travailleraient mieux ensemble et que, ne donnant pas à tous des exercices de même niveau, les plus “doués” ne perdraient pas leur temps à attendre ceux qui sont à la traîne. Mais les garçons étaient contre cette sorte de ségrégation par l’intelligence. Comme nous voulons les rapprocher au contraire, nous avons, à la mi-trimestre, décidé de changer complètement le type de groupes. Ils ont pris désormais les noms des points cardinaux : nord (au nord de la classe), nord-ouest, ouest, sud-ouest, sud, le groupe est étant le groupe des professeurs. Ils sont entre camarades, ayant demandé (par un mot dans la boîte à idées) de travailler ensemble. Comme il fallait s’en douter, la discipline s’en est un peu ressentie et nous avons dû faire quelques petits réajustements au bout de 15 jours. En ce qui concerne la notation, on note l’élève non plus par rapport à la classe mais par rapport à lui-même en utilisant des graphiques. Quelques exercices (au moins un par semaine) sont faits et corrigés par groupe, la note est une note de groupe qui tient compte de l’oral et de la tenue. Pour éviter d’écrire “en l’air” en rédaction, nous avons mis en place une correspondance avec une classe de 5ème du Puy de Dôme et ils ont tous acheté Le Grand Meaulnes que nous lisons et commentons ensemble.

Le soir précédant les vacances de février, nous demandons aux élèves s’ils veulent rester ½ heure pour discuter. Ils acceptent à l’unanimité. Nous parlons de la classe nouvelle. Certains critiquent (ceux qui ont encore du mal à travailler en groupe) mais la plupart sont contents (“avant, le matin, quand on se réveillait, on se disait zut, encore l’école, maintenant c’est un plaisir d’aller dans notre classe”). On parle aussi des excuses : celui qui parle en même temps que le prof doit dire “excusez-moi, Madame ou Monsieur, je vous ai interrompu(e)”, même chose s’il dérange un camarade. La plupart sont pour, mais certains prétendent que c’est une atteinte à leur dignité, l’un propose un débat sur le respect d’autrui. On se sépare à 16 h 45.

Pendant les vacances, le groupe professeur se voit pour remanier les groupes et proposer de nouvelles pistes. Nous décidons de réunir tous les parents et de faire un journal de classe ; nous tapons les articles du 1er, sur l’astronomie, que les élèves ont écrits, chaque groupe s’occupant d’un thème, et qu’ils illustreront à la rentrée.

Ce sera pour moi le début d’un intérêt qui ne se démentira plus : comment motiver les jeunes à l’apprentissage ? Par quels moyens les entraîner à se faire confiance et à réussir ?

Ce pédagogue-ami m’encourage aussi à oser être moi-même en cours et développer une manière amicale et respectueuse, de communiquer avec les élèves (qui en fait des complices). A l’époque (où tous les interdits sautaient), mes élèves m’appelaient “Hélène” et certains me tutoyaient. Beaucoup travaillaient pour me faire plaisir.

Je garde d’excellents souvenirs de ces élèves de Gennevilliers dont l’enthousiasme et la générosité m’ont sauvé la vie au moment où je me suis retrouvée “seule au monde”, après la mort de mes parents, lorsque j’avais 20 ans. A cette époque, dans ce collège qui était devenu ma deuxième maison, j’avais une salle attitrée, donnant de plein pied sur la cour avec grandes baies vitrées, dans laquelle les élèves et moi avions recouvert les tables de linoléum vert et bleu et que nous avions décorée de plantes et de posters. Il y avait une ambiance extraordinaire dans certaines classes. Chacun exprimait ses idées à cœur ouvert. Et ça bossait ! Je revois encore le jour où j’ai râlé un peu fort parce que certains tardaient trop, à mon goût, à me rendre leurs compositions françaises et où K. a sorti sa copie de son sac et l’a mise à la poubelle en me disant : “je ne supporte pas que tu nous parles sur ce ton.”

En mai 74, je raconte par lettre (retrouvée) à un ami, en voyage en Inde, une semaine particulière au collège : notre ministre a décrété que nous devions consacrer 10 pour cent de notre temps scolaire à autre chose que notre matière. J’ai fait “pop music” pendant une semaine. Jean-Michel m’avait travaillé ça. On a enregistré une heure et demie de bande et, avec les élèves inscrits, on écoute les morceaux de musique, assis par terre sur des tapis de gym dans ma salle, au milieu des posters. Jean-Michel, alias Monsieur Pop, est venu cet après-midi répondre aux questions des 3èmes sur l’histoire de cette musique et, pour vendredi, on a loué “Help” des Beatles. J’ai des crampes dans les cuisses mais on s’éclate bien !

Sinon, il y a eu une réunion à laquelle assistaient parents, professeurs et élèves de 3ème. C’était chaud : des parents  – inquiets – ont attaqué les profs car ils trouvaient que nous ne donnions pas assez de travail. Les élèves – tous présents – nous ont défendus d’une façon assez géniale, disant à leurs parents : “nous savons que nous devons fournir une certaine somme de travail personnel, nous ne le faisons pas, nous sommes les seuls responsables.”  Un autre élève, pendant que les parents râlaient tous ensemble : “je demande un peu de silence, parlez chacun votre tour !” La directrice répondant à une mère qui réclamait des sanctions : “Je ne vais pas faire à vos garçons des passes de judo ni de la boxe française !” Je me suis drôlement bien amusée (en catimini) ! Les élèves aussi !   

En ce moment, je suis au le café du coin, des jeunes chevelus jouent au baby, au son des disques du juke-box. Un élève de 4ème C, Bachir, vient de me demander du feu et m’a fait un grand sourire. J’aime beaucoup les sourires des adolescents de Gennevilliers. Je suis en train de parler de toi et de ton voyage à Tahar (un ancien de 3ème B) et je l’aide maintenant à un commentaire composé sur le thème du jeune homme. Il me parle du dernier Stones qu’il trouve moins bon que les précédents.

Nous sommes, il est vrai, dans l’après 68, une époque de plein emploi, de verrous qui sautent, de « libération » des mœurs. J’ai assisté et participé à ce changement. Un (petit) exemple : quand je suis arrivée dans ce collège, en 1969, les enseignantes portaient des jupes et un tablier. J’ai demandé un jour au directeur la permission de venir en pantalon !!!

Je ne me souviens pas d’avoir eu peur de mes élèves, même à 19 ans. Je ne craignais pas de « me faire bouffer » en étant trop proche d’eux. J’étais juste moi-même, heureuse de partager avec eux ce que j’avais appris et qu’ils devaient apprendre, de la manière la plus juste possible. J’ai d’ailleurs souvent remarqué que je ne faisais vraiment bien passer que ce que j’aimais. Ca tombe bien, en français, les œuvres sont si nombreuses et variées que c’est facile de choisir un roman ou des poèmes qui nous font vibrer.

Un autre avantage de l’enseignement du français en collège, c’est sa diversité. Un élève qui n’accroche pas à l’orthographe et à la grammaire peut aimer écouter des poèmes, jouer une scène de théâtre, écrire un poème, présenter un roman qui lui a plu…

A propos des lectures, je peux dire que j’ai souvent – et de plus en plus au cours des années – eu de belles complicités avec mes élèves (de la 6ème à la 3ème) à propos de romans. Il faut préciser que j’en lisais un ou deux par semaine (en me régalant le plus souvent car il paraît depuis de nombreuses années d’excellents romans pour enfants et adolescents) et que je pouvais donc leur présenter des livres dont j’étais presque sûre qu’ils leur plairaient. Si je me trompais, ils arrêtaient et ils en choisissaient un autre. Ne surtout jamais forcer un jeune à lire un roman qui lui tombe des mains.

Je viens de retrouver des notes que j’utilise pour peaufiner cet article.

L’autre jour, les 3èmes m’ont demandé si j’avais fini de corriger leurs rédactions, je leur ai répondu la vérité, que j’avais eu le malheur de me plonger dans le tome 1 de Les Mondes d’Ewilan de Bottero et que je n’avais pas pu faire autre chose de la journée. J’en ai profité pour remercier Mathieu – qui m’avait conseillé le livre. Et le lendemain, j’ai vu Nathan avec ce roman ; il n’arrivait pas à le lâcher pour prendre son cahier. En cours de français, quand ils ont fini avant les autres, ils ont le droit de lire « leur » roman en train qui doit toujours se trouver dans leur cartable.

Et les classiques, me direz-vous ?

La poésie classique « marche » très bien ; Hugo, Verlaine, Rimbaud, Apollinaire, Eluard, Prévert… des valeurs sûres.

Les élèves de collège aiment beaucoup réciter des poèmes et écouter les copains réciter. Ce n’est fichtre pas du temps perdu et pourtant j’étais quasiment la seule à continuer à le faire, en apprenant et en récitant moi aussi les textes que je leur demandais d’apprendre. Nous vivions alors des moments de partage très chaleureux et parfois carrément émouvants. Surtout lorsqu’ils avaient préparé (sur ma demande) des poèmes à plusieurs voix. En tous cas, la découverte du poème, que je leur lisais ou disais le mieux possible était un moment hors du temps qui nous touchait énormément. La force du silence tout de suite après ! Ne surtout pas se précipiter pour décortiquer, expliquer. Juste ressentir. Un peu plus tard, ils peuvent essayer de mettre des mots sur ce qu’ils ont ressenti. Et la poésie continue, vivante, à travers eux.

Je me souviens d’une belle expérience : des élèves de 4ème s’étaient entraînés à dire Les Djinns de Victor Hugo à plusieurs voix et avaient mis sur pied trois groupes de 9, garçons et filles mélangés, avec progression dans les entrées en voix des uns et des autres. Le groupe de Morgane avait présenté une ébauche saisissante.

La preuve qu’il s’est passé quelque chose de fort (quand ça arrive), c’est la suspension du temps, le silence habité qui suit, le ressenti éprouvé et goûté, juste avant les applaudissements.

Les comédies de Molière et de Shakespeare avaient aussi un franc succès. Surtout lorsqu’on en visionnait des extraits et que l’on jouait des scènes. En 6ème, Le Médecin malgré lui plaît beaucoup. Comme Le Malade imaginaire en 4 ème / 3ème. Nous avons souvent préparé et présenté aux parents des petits spectacles très réussis et franchement drôles.

Il est bien sûr de notre devoir de professeurs de français d’emmener nos élèves au théâtre dès que c’est possible. Sinon comment la plupart connaîtront-ils cet art (dénaturé à la télévision) ? Je demandais tous les ans, le jour de la rentrée, à mes nouveaux élèves, combien étaient déjà allés au théâtre et je voyais se lever deux mains, à tout casser.

Les romans « classiques » passent par contre assez mal en collège. Surtout pas Madame Bovary ni même Germinal trop tôt ! Pour un élève qui est ébloui, combien sont dégoûtés ! Voltaire est plus lisible, bizarrement. Maupassant aussi. Surtout ses nouvelles fantastiques .

A nous de lire en classe des extraits bien choisis de certaines œuvres que nous aimons, pour leur donner envie. Ne pas avoir peur de consacrer des heures de cours entières (une par semaine si possible) à la lecture à haute voix (ou à voix basse chacun pour soi) ou à la présentation par eux ou par le prof (avec lecture d’extraits) du début d’un roman (ça prend 5 minutes).

Tout cela est l’exact opposé de ce qu’on proposait de faire aux futurs enseignants à l’époque de mon apprentissage. Et que j’ai vécu en subissant – pour être enfin titularisée – deux ans de formation (déformation ?) dans une Ecole Normale de Professeurs de Collège (appelée plus tard IUFM et supprimée depuis), lieu mortifère s’il en était, où des vieux machins sclérosés dispensaient des cours théoriques ennuyeux. Quand je repense à leurs méthodes pédagogiques, je suis heureuse rétrospectivement de n’être passée dans leurs mains qu’après 10 ans d’expérience « sur le terrain », avec suffisamment de conscience de la justesse de ma manière d’agir pour ne surtout pas risquer de les imiter !

La deuxième année de « formation » était consacrée aux stages chez des professeurs volontaires. Je me suis retrouvée avec une enseignante de français ancienne école, contenant comme je pouvais ma rage devant le désastre d’un enseignement traditionnel coupé de la vie qui privilégiait l’orthographe et la grammaire au détriment des textes, de la lecture, de la poésie. Si je ne relisais des notes prises à l’époque, je n’y croirais pas :

En 6ème, elle les fait travailler sur 6 cahiers et un classeur ! (on croit rêver !) Un cahier de récitation, un de rédaction, un de grammaire, un de préparation de dictées, un d’exercices de grammaire et un de lecture expliquée et le classeur pour ranger les feuilles doubles corrigées. Ils se traînent tout à chaque fois ! 4 heures d’écrit sur 5 heures de cours. Pour la seule heure d’oral, ils sont depuis plus de 2 mois sur Les Fourberies de Scapin, qu’ils lisent mécaniquement, scène après scène, sans le jouer évidemment et surtout sans se douter que ça puisse être drôle, gai, vivant (la prof ne doit pas le savoir non plus…) ! Aucun thème suivi. Des leçons interminables recopiées sur les cahiers. Aucune participation des élèves qui s’ennuient, bavardent, rêvassent.

Cela pose le problème, si peu débattu, de la finalité de l’enseignement du français. Beaucoup d’enseignants (encore maintenant, en 2013 !) se croient dépositaires de la Culture et pensent être là pour « faire monter les élèves à leur niveau ».

J’en ai rencontré une il y a quelques années qui n’arrivait pas à obtenir le silence dans sa classe (les élèves s’insultaient en plein cours) mais qui défendait l’idée que son rôle était de les initier aux grands textes classiques ! Elle parlait pour les deux ou trois des premiers rangs qui arrivaient à l’entendre et ne remettait surtout pas en question sa manière d’être en classe avec eux.

Faire régner un climat qui permette l’écoute (du prof et des autres dans les échanges) est pourtant le préalable à tout enseignement. C’est du pur bon sens. Que vaut un excellent cours sur papier qui s’adresse à des élèves idéaux, rêvés, et dont aucun élève réel ne profite ? Que vaut la leçon-modèle dans laquelle des réponses précises sont attendues des élèves (celles-là et pas celles qui viendront peut-être) si elle empêche la spontanéité, la créativité, l’envie de participer (même si on “dit des bêtises”) ??

De nos jours, pour être bien noté par ses inspecteurs, un prof de français doit faire des « progressions annuelles » comprenant plusieurs séquences de 5 à 7 semaines chacune, très préparées sur papier avec pour chaque cours des objectifs précis. Par exemple, la séquence « théâtre » doit permettre aux élèves d’apprendre le vocabulaire du théâtre (scènes, didascalies, aparté…), de savoir qui étaient Molière, Corneille et Ionesco, à quelles époques ils ont vécu, de répondre à des questions sur telle scène décortiquée en classe (après avoir lu tout seuls la pièce choisie), etc.

Un jeune collègue se plaignait, il y a quelques années en salle des profs, que sa séquence théâtre ne marchait pas, que les élèves bavardaient, ne comprenaient rien à rien, « vraiment pas doués »… Je lui ai demandé s’il leur avait montré des scènes de la pièce en vidéo et s’il avait essayé de les faire jouer. Il m’a regardé avec un grand point d’interrogation dans les yeux. « Les faire jouer ? Mais je ne sais pas faire ça ». Je lui ai donné quelques conseils simples comme pousser les tables et faire un espace au fond de la classe, demander à des volontaires de lire debout et en situation la scène d’abord racontée (ou vue) et dès que possible d’apporter des chapeaux, capes, cannes pour sentir mieux le rôle. Quelques exercices ludiques de diction peuvent être bienvenus, les élèves se prennent vite au jeu du jeu. Et c’est gagné. La séquence de papier est devenue vivante. Et tout le monde est heureux de se retrouver la fois suivante pour continuer et parfaire l’expérience.

Et ce problème de l’orthographe ! Pour certains élèves, répéter les règles année après année (sans arriver à les appliquer) est une corvée telle qu’ils ferment leur esprit et préfèrent décider une bonne fois pour toutes qu’ils sont nuls et c’est tout ! Si jamais – d’aventure – ils sentent qu’ils ont vraiment besoin d’écrire sans fautes pour réussir un examen par exemple, ils progresseront en 15 jours plus vite qu’en 5 ans !

Mais revenons une dernière fois aux années 70, à Gennevilliers.

Enfin titularisée comme P.E.G.C.L.H.G. (professeur d’enseignement général de collège en français, histoire et géographie), après cette parenthèse mortifère à l’IUFM, je ne retrouve pas le « vivant cocon » de mes débuts ; je suis nommée dans un collège inconnu, gouverné par un vieux monarque rétréci par la peur de déroger à “ce-qui-s’est-toujours-fait”. A la prérentrée, il faisait l’appel des profs en commençant par les agrégés ! Je passe une année difficile dans ce bahut où il était mal vu – entre autres – de rester discuter avec les élèves à la fin des cours. Heureusement que les élèves sont partout pleins de vie, de joie et d’intelligence et que c’est avec eux que nous passons le plus clair de notre temps.

L’année scolaire suivante, par chance, je me retrouve titulaire d’un poste dans mon collège préféré, devenu mixte depuis belle lurette, et toujours habité par des professeurs passionnés.

Quand j’ai pris, en 79-80, une année sabbatique pour voyager en Orient avec mon compagnon, un de mes amis qui était surveillant dans ce collège m’a écrit ceci :

Gennevilliers, collège P., 9 heures du matin, j’arrive dans la salle des pions et la première visite, c’est Madjid S., (tu connais ?) une des stars du Collège, une trentaine d’absences non excusées. Il se pointe à 9h05 au local, pour ainsi arriver à 9h10 en cours et se faire éjecter pour retard. On parle des derniers disques, il se marre comme un bossu en lisant la dernière perle d’un prof sur un carnet de correspondance oublié par un élève : “Je souhaiterais que votre fils cesse d’entrer en classe les mains dans les poches.” Il en pleurait de rire, le Madjid. Faut dire que la prof et grande humoriste en question est arrivée un jour dans le susdit local en nous déclarant qu’il y avait eu 24 élèves absents sur 25 à l’heure précédente et qu’elle ne savait pas ce qu’elle devait faire ! Véronique a failli lui répondre : “remettre en question ta pédagogie affûtée peut-être ?”

Ca bouge à P. par ailleurs. Le prof de musique a organisé deux concerts à la Maison Pour Tous avec 30 élèves jouant de la flûte sur des partitions classiques spécialement arrangées par lui ; c’était pas mal du tout ! Et puis, et puis… il y a eu la journée maghrébine organisée par les deux profs d’arabe ! Très réussie ! Projection d’un film : “Du vent dans les Aurès” dans une classe, écoute de disques dans la salle de documentation, dégustation de thé à la menthe préparé par Nora dans une autre salle, 5 ou 6 autres classes avec expos sur l’Islam, le tourisme, l’histoire de chaque pays du Maghreb (les stands étaient tenus par des élèves). Une autre, marrante et sympa, était tapissée de costumes religieux et traditionnels prêtés par les parents et d’une carte d’Afrique du nord portant mention des lieux de naissance des divers élèves arabes du collège. Couscous à midi, confectionné par trois mères pour ceux qui le désiraient et qui payaient (10F) avec les profs et enfin… concert de musique traditionnelle arabe donné par six anciens élèves, dont deux de la classe de Bernard L. (Aziz et Rachid) qui m’ont demandé de tes nouvelles. Les mères arabes avaient été invitées et ça s’est terminé par une cinquantaine de femmes et de filles dansant des danses traditionnelles. C’était la veille du départ en vacances de février. Ca y est, tu l’as ton sniff de Gennevilliers ?

En Septembre 80, je fais ma rentrée dans ce bahut où il était bien vu d’innover avec, dans mon cartable, un peu d’air de l’Orient, et une expérience à partager de joie de vivre et d’ouverture aux autres, dans leur extraordinaire diversité.

En 81, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, l’espoir (de voir changer ce qui n’allait pas) générait une belle énergie, le contraire de la morosité des années 2000 ! Les profs intéressés par la pédagogie ont vraiment cru que des réformes de fond du système allaient être entreprises, regorgeant d’idées pour travailler “autrement”, expérimentant, discutant, entre eux, avec les élèves : une fourmilière de créativité !

Nous avons mis longtemps à déchanter. Heureusement car – alors – l’ambiance était à la joie. Mes rapports avec mes élèves n’ont jamais été aussi détendus et notre travail commun aussi fructueux que dans ces années-là.

De toutes les lettres que j’ai reçues d’eux, en voici une, écrite le 28 juin 1981 par une élève de 3ème prête à quitter le collège :

Hello super girl,

La terre met sur tes lèvres quelques fleurs fragiles

Et au creux de tes mains des brins d’herbe en folie.

Tu es le souffle du vent le matin,

Et le bruit du soleil qui connaît son chemin….

Mais pourquoi aller plus loin ? Tu connais mon opinion !!!

Je regrette seulement de ne pas t’avoir connue plus tôt. Mais c’est notre destinée qui nous fait croiser nos chemins dans ce grand film qui s’appelle “la vie”.

Tu as su démolir cette barrière profs-élèves, celle qui empêche de dire ce que l’on pense.

Grâce à toi, et à vous tous, mes profs, j’ai enfin compris mon rôle dans cette vie si difficile…

Vous m’avez ouvert les yeux et je pense avoir fait un grand pas vers la réalité.

Big bisous à toi, Hélène, et à vous tous, les profs.

A bientôt, je l’espère, sur la route de la vie.

Valérie A.

Je te salue, Valérie, je salue ton grand cœur, ta soif de découverte, ta vivacité, ton courage. Puisse la vie avoir été à la hauteur de ta curiosité, puisses-tu avoir été heureuse, être heureuse et donner du bonheur autour de toi !

Depuis vingt-cinq ans maintenant, j’habite l’Alsace et j’ai travaillé pendant vingt ans dans un collège du vignoble. Mes enthousiasmes des années 80 sont devenus des phrases injonctives dans les Instructions Officielles de nos ministres successifs : avec les élèves d’aujourd’hui, il faut “travailler autrement”, nous dit-on en nous supprimant allègrement des moyens et des heures (l’époque est à l’économie) ! Bien sûr, ça ne fonctionne pas, le ressort est cassé, le dynamisme éteint ; les élèves le sentent bien qui ont – dans leur grande majorité – pour devise implicite d’en faire le moins possible.

Cela dit nous sommes encore nombreux à faire confiance à l’étincelle qui habite chaque jeune (très enfouie chez certains) et à mettre tout en œuvre pour la faire jaillir. Les rencontres d’écrivains, les ateliers d’écriture et de lecture, les correspondances entre établissements, les défis-lectures, le jeu théâtral, les cafés littéraires, etc. sont autant de déclencheurs de feux d’artifice.

Avec deux documentalistes très actives et enthousiastes, nous organisions régulièrement des cafés littéraires ouverts aux professeurs (de toutes matières) et aux élèves (de 4ème et 3ème) qui acceptaient de lire deux ou trois des romans choisis pour la circonstance (qui circulaient pendant le mois précédent) sur un thème (ce pouvait être la mort, l’homosexualité, les vampires…). Entre midi et deux, le jour J, nous apportions des gâteaux et l’établissement fournissait du café et des jus de fruits. Un élève ou un prof présentait rapidement le premier bouquin en expliquant pourquoi il avait aimé ou pas et tous ceux qui l’avaient lu et qui désiraient ajouter quelque chose prenaient la parole. Cela donnait lieu à des échanges vivants et constructifs d’égal à égal dans une atmosphère de confiance.

Dans mes classes, j’organisais avec ma collègue d’histoire des présentations de romans (chacun un, différent) sur des sujets touchant à une période historique (les années de guerre, de 39 à 45 par exemple, en 3ème). Nous débloquions deux ou trois heures au CDI et apportions aussi gâteaux et boissons pour la pause. Chaque élève présentait son roman en cinq minutes et nous faisions un barème de notation très précis pour que chacun puisse s’essayer à noter. En règle générale, si l’élève avait lu le livre, il avait plus de la moyenne et souvent nous donnions d’excellentes notes.

Notre collaboration français / histoire passait aussi par la projection, sur nos heures de cours de 3ème, de deux films que nous jugions incontournables et dont nous discutions après avec nos élèves : Joyeux Noël de Christian Carion sur la fraternisation dans les tranchées à Noël 1914 et Au revoir les enfants de Louis Malle sur l’amitié dans une pension catholique entre deux jeunes garçons dont l’un était juif (recueilli par le père abbé résistant), l’autre étant le narrateur de cette histoire qui se passe dans un village français gangrené par la milice en 1943.

Les défis lectures sont aussi parmi mes meilleurs souvenirs. Avec une collègue de français, nous lisions une trentaine de romans (disponibles en double au CDI) et nous faisions pour chacun un questionnaire (le plus ludique possible avec des mots croisés, des jeux de vocabulaire, des rébus, des recherches de personnages avec indices…) qui servirait à la fin de « super défi ». Nous présentions et distribuions à nos classes respectives les romans en question et chaque élève – après avoir lu le livre et pris des notes (qu’il conservait précieusement pour le super défi) – concoctait à son tour un questionnaire (défi) destiné à l’élève de l’autre classe qui avait lu le même roman que lui. Ensuite échange de questionnaires. Réponses aux questions. Enfin, les deux classes se rencontraient pour le super défi. Quand il s’agissait d’un échange avec un autre bahut, il y avait d’abord un pot d’accueil des correspondants puis chaque binôme se mettait à une table et répondait au super défi qu’avaient préparé les profs. J’ai rarement ressenti une telle émulation et une telle joie de chercher. Surtout pour des enfants qui se rencontraient pour la première fois ! Ce genre d’ambiance rare et précieuse nous rend au centuple les nombreuses heures de préparation d’un tel événement.

Je vais arrêter là mon partage d’expériences pour être pédagogue aussi avec toi, cher lecteur, et ne pas risquer de te lasser avec un article trop long !

Il y a eu bien sûr, dans ma carrière, des années et des classes plus difficiles que d’autres. Dans certains cas, le simple fait d’asseoir mon autorité n’allait pas de soi. Même avec de la « bouteille », même avec des facilités.

Ce que j’appelle facilités, c’est une voix bien placée, timbrée (ça se travaille), un certain calme, une aisance dans le « jeu » de la transmission qui se fait évidemment debout face aux jeunes, avec mimiques appropriées et une certaine joie (contagieuse). Ne pas hésiter à leur sourire, à rire même avec eux, quand quelque chose de drôle se passe. Je me souviens de la remarque attristée d’une de mes anciennes élèves : « notre prof cette année, je ne l’ai jamais vue sourire. »

Et surtout, ne pas laisser d’élèves sur le bord de la route. Interroger tout le monde, souvent. Que chaque élève entende son prénom prononcé par le prof si possible une fois dans l’heure. « Et toi, Ahmed, qu’est-ce que tu penses de ce que vient de dire Florian ? » Ne pas interroger toujours les mêmes (ceux qui ont en permanence le doigt levé et sont très rapides). Faire souvent des tours de table. Que chacun se sente partie intégrante du groupe. Même celui qui est moins doué, plus timide à l’oral, plus lent. L’encourager dès qu’il fait quelque chose qui lui coûte.

Il y a d’abord le bonjour du matin (ou de la première fois qu’on se voit). A l’entrée dans la classe, je tendais l’oreille exagérément pour capter leur réponse et cherchais en souriant à rencontrer chaque regard l’un après l’autre.

Les « fortes têtes », je les prenais devant, près de moi, en gérant à côté de qui je leur demandais de s’asseoir.

Un jour, l’un d’eux, assez moqueur et un peu caïd, n’est pas entré en classe en même temps que les autres. J’ai rouvert la porte et l’ai vu flirter dans le couloir. Quand il est arrivé, je lui ai dit : « tu exagères un peu de rouler une pelle à ta copine au lieu de rentrer en classe ». Les autres ont ri d’étonnement et carrément applaudi !

C’est comme pour l’écriture, ils ont celle qu’ils ont, reflet de qui ils sont. Je pouvais dire parfois que j’avais du mal à la lire (lorsque c’était le cas) mais rien de plus critique. Je pouvais demander de soigner la présentation de la feuille, ça oui, et même enlever un point si c’était vraiment cochonné mais pas porter de jugement négatif sur leur écriture (du genre « tu écris comme un cochon ou quelles pattes de mouche ! »).

« Aurait pu mieux faire », à ne jamais écrire sur un bulletin ! Si il (ou elle) n’a pas fait mieux c’est qu’il ne pouvait pas. Il pourra peut-être s’améliorer dans l’avenir si on lui fait confiance, s’il se fait confiance, s’il est motivé, mais dans le passé il n’a pas pu, alors évitons les phrases creuses et inutiles. Essayons plutôt d’être constructifs et bienveillants en proposant à l’élève des pistes pour progresser.

Même lorsque le prof a réfléchi à son rôle, dispose des atouts dont je viens de parler et fait du mieux qu’il peut, certains élèves ne veulent pas (ne peuvent pas ?) s’empêcher de se dissiper et de chercher à entraîner les copains dans leur sabotage. Et lorsqu’ils sont plusieurs dans cette énergie destructrice, le prof est bien démuni. Avant de punir, il faut parler. Après les cours. Tenter de créer du lien. Ecouter l’élève s’il n’est pas trop buté. Proposer des solutions. Ce peut être d’accepter qu’il bouquine (lorsqu’il aime lire) mais jamais de le laisser dormir en classe. J’ai essayé, me disant qu’au moins pendant son sommeil, nous aurions la paix. Ca ne marche pas. C’est piégé, car c’est lui, l’élève, qui a la main, dans ce cas.

Parfois, l’équipe de profs d’une classe difficile a dû mettre en place un système de sanctions progressives. Juste pour pouvoir travailler avec tous ceux qui ne demandaient que ça (et qu’il n’est pas juste d’abandonner).

Il y a deux ans, j’ai pris ma « retraite ». Quelle drôle d’idée ! La relation avec les jeunes me manque depuis. Mon existence est remplie d’autres belles relations mais celle de prof (heureux) à élèves (contents) est irremplaçable. Dans aucune autre circonstance ne nous est donnée la chance de tels échanges vrais avec un groupe de jeunes à propos de nos goûts et de nos passions (littéraires, en ce qui me concerne, mais ça fonctionne dans tous les domaines).

Pour terminer, je voudrais dire que ce qui compte avant tout dans cette relation, comme dans toute vraie relation, c’est qu’ils se sentent acceptés tels qu’ils sont et – osons le dire – aimés.

© 2013 Hélène MONTIGNY-PERRONNET Tous droits réservés.

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18 réflexions au sujet de « Oser être un prof de français heureux »

  1. Jéromine

    Hélène Montigny est ma ptite (ou grande ) soeur jumelle. Que d’énergie, de joies et parfois de déceptions (concernant plus l’environnement des profs, parfois jaloux, envieux de ces relations privilégiées avec les élèves qu’ils nomment par dépit “démagogie” ou “laxisme soixante huitard”, etc) Etre heureux avec les élèves, il faut l’oser !! J’ai fait ça aussi, toute ma vie (suis proche de la fameuse “sortie”). Hier à la fin d’un cours j’ai fini au café avec eux “Madame, allez, allez, c’est le dernier avant Noel !” L’un d’eux m’a dit “ce qu’il y a de bien, c’est que vous tissez des liens avec nous” Les gosses sont toujours aussi chouettes et comme Hélène j’ai encore le culot de les aimer pour ce qu’ils sont même si autour le monde devient de plus en plus dur, raciste, calculateur. Une belle discussion autour des livres vaut toutes les dissections techniques et ennuyeuses de la littérature. Je leur ai dit “allez voir “La Marche”, avec Jamel, ça va vous plaire”. Le prof doit aussi les orienter vers les valeurs et la beauté. Naturellement, les jeunes ne sont pas racistes. Mais on est dans un climat curieux où il est mal vu d’oser parler de tout de manière spontanée et vraie. Hélène, je vous aime beaucoup aussi pour tout ce que vous avez écrit. J’en ai des kilos moi aussi et j’ai gardé comme des talismans les lettres de mes anciens élèves, touchantes comme tout, dans ce cas les fautes d’orthographe on s’en fout hein ? Je vous embrasse bien fort. Si vous n’habitiez pas si loin je viendrais bien boire un thé avec vous !

    PS : il faudrait placarder une synthèse de votre topo dans les salles de profs, ça vaudrait largement les cours d’IUFM !!! Ou alors écrivez un bouquin. Je vous promets ma contribution. Amitiés.

    Répondre
    1. Hélène Montigny

      Merci, Jéromine, pour votre témoignage – qui complète parfaitement le mien et m’a fait chaud au coeur.
      En effet, nous sommes soeurs en pédagogie.
      Si vous venez un jour en Alsace, faites-moi signe (par l’intermédiaire de Renaud), je partagerai avec plaisir avec vous un thé et davantage.
      Amicalement.
      Hélène

      Répondre
  2. Jéromine

    Trop gentil Hélène votre message, merci. Je n’y manquerai pas.
    Mais … où sont les autres profs heureux ? On n’est quand même pas que deux !! ??? 🙂

    Répondre
  3. Brigitte

    Je suis de l’avis de Jéromine pour ce qui est de donner une synthèse de ce texte aux profs ! Quel beau témoignage et qui m’a fait un drôle d’effet : j’avais des larmes aux yeux en pensant aux tristes profs (bien souvent tristes d’ailleurs) que j’ai eus il y a longtemps puisque j’ai 58 ans, mais aussi à ceux de mes enfants qui ne valaient guère mieux que les miens. Je me souviens d’un prof. d’anglais dans les années 1968 dont je peux dire aujourd’hui que c’est le seul dont je me souvienne positivement car son cours était intéressant et vivant : il jouait de la guitare pour accompagner les chants qu’il nous apprenait (y compris des succès des Beatles) pour servir de support aux leçons de vocabulaire, organisait des après-midi thé+scones pour soutenir des conversations en anglais sur l’actualité, etc. Malheureusement nous ne l’avons eu qu’une année, mais mes bases d’anglais viennent de cette année-là. Ensuite ce ne furent qu’obligations, appris-par-coeur et anonnements. Très dommage pour nous, mais aussi pour eux car il me semble que toi, Hélène, tu étais une prof. heureuse et ce n’est pas l’impression que je garde de ceux qui m’ont enseigné.
    Rencontrer une prof. comme toi, Hélène, est une grande chance pour les élèves et leur vie entière peut en être influencée positivement. J’espère qu’il existe beaucoup d’autres profs.qui sont encore aujourd’hui comme toi et tes collègues de Gennevilliers, mais j’en doute. Les quelques uns que je connais me disent que les contraintes administratives et pédagogiques leur “coupent les ailes”. D’où je me suis demandé, mais je crois que ce serait peine perdue, s’il ne faudrait-il pas aussi envoyer la synthèse de ton texte au ministère de l’éducation et aux différentes académies !
    Mais les parents qui lisent ce texte peuvent en tirer grand bénéfice, ne serait-ce que par rapport aux deux paragraphes sur l’écriture et sur la remarque “aurait pu mieux faire”. Les parents ne sont-ils pas trop souvent dociles devant les profs et osent-ils suggérer ou mieux revendiquer pour leur enfant qui rencontre des difficultés qu’il est en droit d’être respecté tel qu’il est sans qu’on lui colle des étiquettes ou multiplie les brimades qui ne font que décourager ?
    Même pour sa propre évolution, un parent peut grandir en lisant ce texte car il nous force à réfléchir. Ne sommes-nous pas les premiers éducateurs de nos enfants et quelles méthodes appliquons-nous chez nous ? Peut-être que si les enfants se sentent respectés et acceptés tels qu’ils sont par leurs parents, pourront-ils relativiser les erreurs pédagogiques de leurs profs et peut-être aussi qu’ils pourront compenser certaines maladresses des enseignants. Je crains fort qu’habituellement les mauvais traitements se cumulent… Pauvres enfants !
    Enfin bref, pour en revenir à ton article, bravo ! je regrette de ne pas t’avoir eue comme prof !
    Brigitte

    Répondre
  4. Une élève de Ribeauvillé

    J’ai pris le temps de lire votre article, et la première phrase (“Fille d’enseignants, je n’ai pas réfléchi longtemps avant d’embrasser la carrière de mes parents”) m’a interpellée car je voulais, il y a maintenant quelques années, devenir enseignante moi aussi.
    J’ai trouvé le reste de l’article intéressant, car vous reflétant et montrant qu’il n’est pas nécessaire d’appliquer à la lettre la théorie, mais qu’il faut au contraire trouver sa propre méthode et surtout établir de bons contacts avec les élèves.
    En tout cas vous avez réussi avec la 3e3, et cela nous a, je pense, tous transformés.

    Répondre
  5. Jéromine

    Un mot d’une ancienne élève ! génial (je me réjouis en empathie avec hélène comme si c’était moi la prof, ha ha )
    la phrase “vous nous avez tous transformés” vaut dix ans d’enseignement et plus. C’est magnifique et cela embellit ma journée. Je suis au boulot et j’envoie des bises de joie à tout le monde. Aujourd’hui, le monde tourne rond ! CQFD !

    Répondre
  6. Pascale

    Chère Hélène,

    J’ai été touchée (parfois jusqu’aux larmes qui montaient aux yeux) tant j’aurais aimé avoir une prof de français comme toi. Nous sommes de la même génération, je me souviens au collège des “décorticaques” de textes de Racine, Molière et autres, qui me frustraient (une petite voix intérieure disait souvent, lors de certaines interprétations: “comment est-elle aussi sûre que c’est ce que l’auteur a voulu dire d’abord?”)… J’adorais le théâtre, mais nous n’en faisions pas, et j’étais heureuse lorsque je pouvais lire pour toute la classe un extrait du Cid ou du Malade imaginaire. Sur mon carnet scolaire, il y a eu très souvent “peut mieux faire” ou “élève douée mais peu travailleuse”…
    J’ai apprécié le ton enjoué de ton témoignage, il vibre toujours de cette fibre si vivante en toi… Et, quelque part, je t’envie (pas négativement) d’avoir pu apporter tant de bonheur à tes élèves.

    Merci de ce magnifique partage, Hélène. Tu as joué un si beau rôle, contre vents et marées…

    Répondre
  7. rémy de j.

    Quelle bonheur !!!!
    Chère Hélène, voici des années que je vous cherche sur internet, vous avez heu tu as été ( je me souviens que si je disais “vous” vous ne vous retourniez pas) mon professeur de français et histoire géographie au collège Pasteur de Gennevilliers en 5 ème et 3 ème. Tu as marqué ma jeunesse, aujourd’hui encore je pense très souvent à toi, ta liberté, ton look de l’époque bien destroye. Je me souviens aussi de ta participation à mon émission radio sur ton tours du monde, J’aimerai tellement te revoir, te dire combien tu es une personne merveilleuse. Je souhaite que ce jour arrive et en attendant je te fais de gros bisous.
    Rémy de J.

    Répondre
    1. Hélène Montigny

      Salut Rémy,
      Merci pour ton commentaire – qui m’a beaucoup touchée.
      Figure-toi que j’ai fait exprès de signer cet article de mon nom de jeune fille pour peut-être retrouver ainsi des élèves de Gennevilliers avec lesquels je n’étais pas restée en contact.
      Cette bouteille à la mer a atteint aujourd’hui son premier destinataire. J’en suis très heureuse.
      Je me souviens de cette émission de radio, tu m’en avais même donné une copie sur K7 – que j’ai toujours. Etait-ce en 1986 ?
      Je vais prendre contact avec toi.

      Répondre
  8. Housset pierre

    Bonjour Hélène,

    Classe de 3 eme à Pasteur en 1971 ( je crois) tu me – nous- subjuguais par ton aisance, ta décontraction et ta façon d’essayer de nous mettre à l’aise, de rendre les choses moins formelles. J’en garde un formidable souvenir même si ma timidité m’empêchait de vivre ça complètement.
    Merci de m’avoir permis de vivre ces moments.

    Pierre

    Répondre
    1. Hélène Montigny Auteur de l’article

      Merci, Pierre, pour ton témoignage.
      J’ai eu la chance de commencer très jeune à faire ce métier qui me correspondait parfaitement (j’avais 21 ans en 1971) et qui m’a procuré de grandes joies.
      Depuis que je suis en “vacances illimitées”, le partage quotidien avec les jeunes me manque.
      J’espère que toi aussi tu t’es épanoui dans ta vie sociale et familiale.
      Habites-tu toujours la région parisienne ?
      N’hésite pas à m’en dire un peu plus sur toi.
      Hélène

      Répondre
  9. selimaj

    Mme Montigny,

    Quelques indices…

    1. J’ai été votre élève à Gennevilliers dans les années 80.
    2. Je ne faisais aucune dictée.
    3. Vous m’avez offert un petit carnet (agenda).
    4. Vous m’avez invitée une fois à venir boire le thé chez vous à Paris, un mercredi après-midi.

    Répondre
    1. Hélène Montigny Auteur de l’article

      Donne-moi un indice de plus : des noms d’élèves de ta classe par exemple.
      Ce qui m’étonne un peu c’est que tu me vouvoies…
      J’attends la suite du jeu de piste avec impatience.

      …est-ce toi qui m’as rapporté une rose des vents du désert ?

      Hélène

      Répondre
      1. Ouahman Sophia

        Bonsoir Hélène
        C’est le coeur serré que je découvre ton article au côté de ma fille. Elle a l’âge que j’avais quand je t’ai connue. Tu as su me transmettre cette flamme et cette façon d’être naturelle et proche avec les élèves puisque je suis aujourd’hui professeur d’Anglais. Cela fait des années que je voulais te le dire et là enfin je peux le faire.
        Un grand merci
        Sophia

        Répondre
  10. Célia

    C’est avec une énorme émotion que je me retrouve sur les bancs du collège devant Joyeux Noël, ou bien rencontrant Pascal Garnier ou encore assise à l’un des nombreux cafés littéraires auxquels j’ai participé jusqu’en seconde…ou même toute de noir vêtue à la façon des médecins de Molière.
    Si je peux me permettre un retour sur cet article c’est que toutes ces croyances et cet investissement auprès des jeunes est payant… J’ai commencé une fac d’histoire, j’ai écris un roman historique et ai ressorti une scène du Malade Imaginaire pour un cours de mon école de communication l’an dernier qui m’a valu un 19… Et si l’histoire et le français sont mes matières préférées, si je lis autant, si j’ai cet amour des mots je sais d’où cela vient et qui m’a donné l’opportunité de nourrir mes passions et mes découvertes…
    Félicitations pour cet article et j’ajoute en tant qu’élève que la prof heureuse que vous étiez a fait des élèves heureux et ouverts.
    Joyeuses Fêtes

    Répondre
  11. lion bernard

    Hélène, au hasard j’ai tapé ton nom sur mon clavier et je tombe sur ton article. Cela me ramène des années en arrière, (c’était 69-71) avec bonheur!
    Des années que je vis avec plus que le souvenir de toi, de M. Grimond, du Richelieu, de ta Fiat 500, des samedis à Courbevoie…………….etc
    Tu m’as appris la liberté en me la donnant
    Tu es pour moi la première personne référence, de celles qui te permettent tout au long de la vie de te construire et de grandir
    j’aurais encore tant à dire
    MERCI Hélène
    Bernard

    Répondre
    1. Hélène Montigny Auteur de l’article

      Bernard,
      T’es-tu douté, en écrivant ce commentaire, de la joie que tu allais me procurer ?
      Tu es certainement l’élève – de tous ceux avec qui j’ai été en relation – de qui j’ai le souvenir le plus vivant et chaleureux, un souvenir de joyeuse connivence.
      Au moment où j’ai écrit l’article, j’ai même retrouvé des petits mots que vous m’aviez envoyés avec Dominique (Bellini, c’est ça ?), très drôles, lors de vacances scolaires de ces années-là.
      Figure-toi que j’ai cherché moi aussi, à retrouver ta trace, en tapant Bernard Lion sur mon clavier. Rien. Enfin si : d’autres Bernard Lion ! Plusieurs autres, plusieurs fois.

      Donc, Bernard, MERCI pour ce cadeau.
      Hélène

      Répondre
  12. Hélène Montigny Auteur de l’article

    Je m’interroge depuis quelques jours sur ce qui m’a poussée à répondre immédiatement à Bernard en postant ce message si enthousiaste et je découvre que c’est lié à celui qui – en ces années 69 et 70 – a été mon mentor en pédagogie et à qui je dois tant. Il s’appelait Alain Grimont, était professeur de mathématique au collège Pasteur de Gennevilliers, s’intéressait depuis longtemps aux nouvelles pédagogies et était engagé dans les Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active (CEMÉA) – un mouvement d’éducation nouvelle qui s’appuie sur des méthodes d’éducation active. Freinet écrivait en 1964 : « Les acquisitions ne se font pas comme l’on croit parfois, par l’étude des règles et des lois, mais par l’expérience. Étudier d’abord ces règles et ces lois, en français, en art, en mathématiques, en sciences, c’est placer la charrue devant les bœufs. »
    Moi j’avais 19 ans, j’étais en 2ème année de Lettres Modernes à Censier, mes parents venaient de mourir et je vivais seule. Ma chance inouïe d’alors a été d’enseigner le français dans la même 5ème que ce prof de math génial, bienveillant et novateur. Il m’a tout appris. J’étais réceptive, j’avais du temps et notre collaboration m’a portée. Nos élèves de l’époque (dont Bernard et son ami Dominique) étaient aussi enthousiastes que nous. C’est bien sûr grâce à eux et à leur joie d’apprendre que ça a fonctionné. C’était aux lendemains de 68. Une époque propice au déboulonnage des rapports hiérarchiques, peu à peu remplacés par des relations plus vraies qui favorisaient la confiance réciproque.
    Grâce à Alain Grimont, j’ai appris en expérimentant (c’est la seule façon d’intégrer ce qu’on apprend), et sans peur de me tromper, puisque lui, l’aîné, avait confiance dans les méthodes révolutionnaires (pour un collège public) que nous appliquions ensemble : un mélange de Freinet et de Montessori, ces nouvelles pédagogies nées après 45, dans l’élan du renouveau.
    Je raconte dans mon article nos expériences de ces années 69 et 70 en utilisant mes notes de l’époque. Et même si je ne me souviens plus dans les détails de ce que j’ai pratiqué ensuite avec les élèves, je sais que le pli était pris : je n’ai plus jamais enseigné « à l’ancienne » comme je l’ai vu faire des années plus tard quand j’ai dû passer par l’École Normale de professeurs de collège pour être titularisée.
    Grâce à cette « formation sur le tas et dans la joie », j’ai pu me faire confiance et faire confiance à tous ces jeunes qui sont passés dans « mes » classes et que j’ai accompagnés comme j’ai pu à se faire confiance à leur tour. Et qui ont illuminé ma vie.

    Mais je parle au passé alors que depuis que je suis à la retraite, je continue (avec le même plaisir) à donner des cours de français, à des adultes cette fois, demandeurs d’asile en l’occurrence, avec qui j’applique bien sûr les mêmes méthodes : tout mettre en œuvre (par le verbal et le non verbal bienveillants) pour que l’apprenant se sente capable de parler français, comme il peut, là où il en est, et se fasse confiance.

    Hélène

    Répondre

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