Une psychologue en souffrance : Comment gérer son impuissance ?

« Il y a un apaisement au fond de toute grande impuissance. »

Marguerite Yourcenar.

« On ne commande à la nature qu’en lui obéissant. »

Francis Bacon.

Question d’Eliane, psychologue.

Je suis psychologue dans une institution sociale et je suis présente dans les réunions d’équipe pour accompagner cette équipe dans sa réflexion. Après des vécus d’injustice, de non écoute, d’exigences importantes concernant le travail, les remplacements de collègues absents… l’accueil d’un enfant très violent, très difficile à prendre en charge le temps d’une réorientation voulue la plus rapide possible par tous car enfant en souffrance dans ce lieu et ayant besoin d’une prise en charge autre a été très mal vécu par l’équipe. Toute parole autre que celle de l’équipe est inaudible. Venez le prendre en charge au quotidien, sur le groupe d’enfants et à partir de là vous pourrez parler. Cela vaut pour tous les professionnels non éducateurs du groupe. La souffrance est massive, le rejet de toute réflexion surtout de une ou deux personnes de l’équipe est fort. Il n’y a plus de confiance. Je suis réduite à l’impuissance comme tous. Je crains de me retrouver en situation difficile si j’interviens. Je subis comme eux subissent et je me demande comment rester psychologue dans cette situation où il est impossible d’introduire un petit écart par rapport au discours de l’équipe. Je les écoute, je fais preuve d’empathie par rapport à ce qu’ils vivent mais je n’ai pas l’impression d’être reçue dans cette attitude. Merci de me lire.

Ma réponse :

Une remarque en avant propos, êtes-vous certaine que ce soit à vous, psychologue dans une institution sociale, d’accompagner dans sa réflexion, l’équipe même avec laquelle vous travaillez au quotidien ? Ce n’est certainement pas un hasard si les groupes Balint comme les groupes d’analyse de la pratique, font toujours appel à un intervenant extérieur…

Les soignants comme les éducateurs vivent par moments des pressions telles qu’ils peuvent avoir l’impression d’être inutiles, pire d’être comme « sabotés » par l’institution dans laquelle ils travaillent. Auquel cas ils peuvent se sentir écartelés entre leur conscience professionnelle, leur sens du devoir et ce que j’appelle le « possible dans le cadre de leur institution ».

Dans un tel contexte, ils peuvent se retrouver aux prises avec des vécus d’injustice et de non écoute qui, s’ils ne sont pas accueillis, risquent de les mener au burn-out :

« En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumercomme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte. » disait Herbert J. Freudenberger (in : L’épuisement professionnel : « La Brûlure interne ».)

Il est particulièrement douloureux pour un aidant de devoir faire le deuil de son idéal parce que le « possible » l’y oblige.

C’est ainsi que – psychologue – vous vous retrouvez aux prises avec toutes sortes d’émotions issues de la pluralité des vécus de l’institution dans laquelle vous travaillez. Vous partagez clairement « toute parole autre que celle de l’équipe est inaudible », il s’agit ici, bel et bien, d’un signe de burn-out. Quand une personne ou une équipe ne peut pas s’ouvrir à autre chose qu’à elle-même, c’est toujours parce qu’elle est en souffrance et la souffrance est égocentrique, elle empêche d’entendre un point de vue extérieur à elle-même. Avec amertume, celui qui est enfermé à l’intérieur de sa souffrance vous dira toujours, si vous essayez de lui faire percevoir autre chose, « vous ne pouvez pas me comprendre puisque vous n’êtes pas à ma place. » L’aidant en souffrance ne peut pas être un observateur objectif de sa souffrance professionnelle, il aura recours à toutes sortes de mécanismes de défense, il tentera de déformer la réalité en l’empirant, afin qu’elle adhère à sa perception du monde, en un mot, il entrera inconsciemment en « résistance » contre toute possibilité de créer de la confiance.

Dans un tel contexte, il est à la fois logique et juste que la psychologue se sente comme vous le dites si bien « réduite à l’impuissance comme tous ». Votre défi va alors être de découvrir ce que vous allez pouvoir faire de cette impuissance et comment elle influence vos interventions.

Je vous propose, en vrac, quelques pistes qui vous aideront, si vous répondez à ces questions, à élaborer votre sentiment d’impuissance :

  • Vous êtes-vous interrogée sur votre seuil de tolérance à la souffrance de l’équipe dont vous faites partie ?
  • Etes-vous lucide quant à la manière dont ce « seuil de tolérance » vous limite dans vos interventions ?
  • Comment l’expression émotionnelle de l’équipe de laquelle vous faites partie vous touche-t-elle ?
  • Dans quelle mesure vous sentez-vous en proie à la crainte d’être jugée par vos collègues ?
  • Comment vous y prenez-vous pour que votre « sécurité interne » vous protège de telle façon qu’elle permette à vos collègues d’être « ce qu’ils sont » ? En d’autres termes, savez-vous avoir une confiance telle en « ce qui est » que les refus émotionnels de vos collègues, non seulement ne puissent vous ébranler, mais qu’en plus vos collègues puissent sentir, à travers vous, cette indéfectible confiance qui leur fait défaut ?
  • Quelles idées avez-vous quant à la manière dont vous pourriez transformer ces pulsions de mort en pulsions de vie ?
  • Pensez-vous que la souffrance psychologique de vos collègues puisse se guérir et que vous pouvez contribuer à cette guérison ou que vous pourriez l’apprivoiser ?

Le psychologue, « par définition », est en relation avec des personnes qui expriment de la souffrance, il ne peut donc que composer « avec » elle dans son rapport à l’autre, comme dans son rapport à lui-même.

En fait, vous ne pourriez accueillir la souffrance de l’autre qu’à travers la manière dont vous accueilleriez votre propre souffrance. Si, pour des causes qui vous appartiennent, vous gérez votre propre souffrance à travers une quelconque rigidité, les autres que vous tentez d’accueillir vont le sentir et se braqueront.

Il faut faire preuve de beaucoup d’humilité et de douceur avec soi-même pour pouvoir accueillir, avec douceur et humilité, les souffrances des autres. Or la difficulté de beaucoup d’aidants est justement de vouloir pratiquer avec les autres ce qu’ils ne réussissent justement pas à pratiquer avec eux-mêmes.

Une sentence chinoise dit « Si l’homme de travers utilise le moyen juste, le moyen juste opérera de travers. » Il ne s’agit donc pas d’un simple « vouloir bien faire » pour y parvenir.

Vous partagez : « Je fais preuve d’empathie par rapport à ce qu’ils vivent mais je n’ai pas l’impression d’être reçue dans cette attitude. »

Comment vous y prenez-vous avec vous-même pour gérer votre sentiment d’ingratitude ? Car c’est bien d’un sentiment d’ingratitude dont il s’agit. Si vous partagez plus haut : « Il est impossible d’introduire un petit écart par rapport au discours de l’équipe », c’est bien parce que vous souhaitez (peut-être inconsciemment) changer quelque chose dans cette équipe, y faire vivre une plus grande harmonie. Votre intention est sans doute louable mais est-elle adaptée à ce que vit cette équipe en souffrance ?

En d’autres termes, vous semblez comparer l’équipe qui « est » à celle dont vous rêvez, et cela s’appelle de l’idéalisme et c’est toujours destructeur.

Vous les écoutez et faites preuve d’empathie, mais qu’est-ce que l’écoute et l’empathie ?

Les accueillir, c’est réussir à faire en sorte qu’ils se sentent accueillis, donc ne plus vouloir les changer même quelque peu.

La condition préalable et nécessaire à cela, c’est de devenir capable d’être conscient de nos propres besoins, comme de nos propres projections et de les accepter. Souvent, dans la relation d’écoute, nous sommes inconscients que nous n’accueillons que conditionnellement les émotions des autres parce que nous les désapprouvons chez nous.

Personnellement, j’apprécie tout particulièrement les paroles du moine zen japonais Suzuki Roshi, que je relis régulièrement avec attention pour m’en imprégner :

« Lorsque vous écoutez quelqu’un, abandonnez toute idée préconçue et toute opinion subjective ; contentez-vous de l’écouter, d’observer sa manière d’être. Nous nous occupons très peu de l’idée de bien et de mal, de bon et de mauvais. Nous voyons seulement les choses telles qu’elles sont pour lui et nous les acceptons. Voilà comment nous communiquons l’un avec l’autre. Lorsque vous écoutez quelqu’un, vous entendez souvent ses paroles comme un écho de vous-même. En fait vous écoutez votre propre opinion. Si l’opinion de l’autre correspond à la vôtre, vous l’acceptez, sinon vous le rejetez à moins que vous ne l’entendiez même pas. C’est un des dangers lorsqu’on écoute. L’autre danger est de rester accroché aux paroles exprimées… sans comprendre l’esprit derrière la lettre.

Il faut donc se concentrer de tout son corps et son esprit sur ce que l’on fait, et être subjectivement et objectivement fidèle à soi-même, particulièrement à ce que l’on ressent. »

Toute tentative de « raisonner » la souffrance est vouée à l’échec. Pour qu’ils puissent se sentir accueillis par vous, vos collègues doivent sentir que vous accueillez leur souffrance.

Non pas « Oui… mais », mais « Oui » (point.) Si écouter, c’est arrêter de s’occuper de soi-même, ce sera donc ne rien attendre de l’autre. Si vous n’attendez rien d’eux, rien – en vous – ne sera en porte à faux quand, alors que vous aurez le sentiment de les avoir écoutés, ils ne se seront pourtant pas (parfois) sentis écoutés.

Dans une émission de télévision que je regardais récemment, à propos des schizophrènes meurtriers, j’entendais un médecin psychiatre déplorer qu’il n’y ait plus aujourd’hui de fatalisme.

La mentalité d’aujourd’hui, dans sa frénésie de réussite, de rentabilité et de risque zéro (!!!) a de plus en plus de mal à admettre les échecs comme inhérents à toute organisation humaine. Or l’échec comme l’erreur sont intrinsèquement naturels et humains. Mais comme ils ne sont plus reconnus comme tels, de plus en plus d’aidants parviennent difficilement à accepter leurs limites. Dans leur idéalisme, ils voudraient pouvoir aider « absolument » alors même qu’ils ne peuvent aider que « relativement ». Ils pensent maladroitement devoir réussir alors même qu’ils n’ont que la possibilité de tenter, d’essayer. C’est ainsi qu’ils risquent de se perdre. A moins qu’au cœur de leur errance, ils découvrent – avec humilité – qu’il y a toujours une marge à conserver entre leurs désirs et l’énergie dont ils disposent pour les réaliser.

C’est cela même que je vous souhaite et que je souhaite à votre équipe.

La psychanalyste jungienne, Lily Jattiot, a terminé par ces mots une conférence à laquelle j’assistais : « Ce que j’ai découvert, et qui est pour moi la merveille des merveilles, c’est qu’à condition qu’on soit conscient et qu’on ait une technique de travail solide, c’est-à-dire qu’il y ait un cadre qui tienne la route, ce que j’ai découvert, c’est le prodigieux pouvoir de la douceur, l’incroyable pouvoir de guérison de la douceur. »

© 2010 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

VOS COMMENTAIRES SONT EN BAS DE PAGE, JE VOUS RÉPONDRAI LE CAS ÉCHÉANT.

————–

Moyennant une modeste participation aux frais de ce site, vous pouvez télécharger l’intégralité de cet article (5 pages) au format PDF, en cliquant sur ce bouton : 

—————-

Pour aller plus loin, vous pouvez travailler personnellement avec ces livres :

Vous pouvez aussi télécharger la fiche pratique inédite :

—————-

8 réflexions au sujet de « Une psychologue en souffrance : Comment gérer son impuissance ? »

  1. Eliane

    Bonjour
    Je vous remercie beaucoup d’avoir pris le temps de m’écouter et de me répondre.
    Je voudrai préciser un ou deux points.
    J’ai écrit vite et donc trés approximativement. L’équipe dispose d’une analyse de la pratique avec un intervenant extérieur. Je fais partie de l’équipe pluridisciplinaire et je participe à la réflexion, aux échanges sur les situations des enfants, des familles et aux propositions de travail que l’on peut mettre en route.
    Quand je disais que je me souciais du fait qu’il n’était pas possible d’introduire un petit écart par rapport au discours de l’équipe c’était aussi et surtout à ce moment là parce que il y avait un processus de désignation de l’enfant et que je redoutais les mises en acte potentiels de notre équipe qui risquaient de nuire quelque peu à l’enfant. L’équipe est assez professionnelle mais épuisée.
    Sur l’écoute je vous rejoins, sur ce que c’est écouter vraiment. Mais n’étant pas un sage et n’ayant pas poussée jusqu’au fond du fond mon travail personnel d’analyse (je suis psychologue pas analyste) où se situe la limite inférieure par rapport au travail d’écoute. Ma formulation est maladroite, réductrice mais vous comprendrez l’idée je pense. Bien sûr j’ai en tête une représentation proche de la vôtre sur ce qu’est l’écoute « pleine ». J’ai fait les études qu’il faut pour être psychologue, j’ai beaucoup appris des autres plus avancés que moi sur le chemin, j’ai fait un travail personnel, je travaille en analyse de la pratique pour mon propre compte….mais je me sens limitée dans mon écoute à certains moments, « prise par ». Et puis je dois travailler aussi et il n’y a pas, grand chose d’autre aprés toutes ces années d’études, de travail dans le domaine de la psychologie que je puisse faire en échange d’un salaire. Je dois assumer la charge de mes enfants; Je vous dis cela pour dire que même si mon écoute peut-être trés limitée par le contexte mais pas seulement, par ce que je suis aussi, mon histoire de vie… quels sont les repéres qui me permettent de me dire que je suis un psychologue « suffisamment bon » ou le contraire et que je ne suis plus en l’état légitime à écouter. Voilà je vous dis cela comme ça, pas forcément tout en lien direct avec votre texte mais pour partager mes réflexions à la suite de ce que vous avez écrit. Eliane.
    Et merci encore de votre réponse, de votre point de vue toujours bien etayée et de votre site.

    Répondre
    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Nous ne sommes plus en état « légitime » d’écouter quand des forces en nous se lèvent pour nous dire que nous ne voulons plus écouter. Mais saurons-nous les percevoir et les reconnaître ?
      Je crois en la vertu de l’honnêteté pour chacun d’entre nous. Oui nous ne sommes pas des sages mais si nous aspirons à notre amélioration, qu’est-ce qui peut nous empêcher de nous regarder nous-mêmes et de nous remettre en cause sur la base de ce qui nous est apparu. Ce travail là est à mon avis toujours possible, grâce à une certaine humilité, qui nous permet de ne pas craindre d’observer nos projections et nos transferts.
      Si nous commençons par oser nous accepter « tels que nous sommes », nous oserons agir, et c’est parce que nous aurons agi que nous apprendrons peu à peu à rectifier ce qui nous apparaît insuffisant.
      D’autre part, le regard de l’autre dans une supervision est précieux lui aussi car nous avons tous remarqué à quel point l’autre (que nous l’aimions ou non) sait identifier nos « travers ».

      Répondre
  2. Valerie

    Je viens de lire attentivement le ressenti de cette collégue et je me suis retrouvée. En tant que psychologue dans le secteur medico social, je suis souvent confrontée à ce vécu. Qu’attendons de nous, psychologue en institution ? la recette miracle, l’approbation de la parole du soignant…. Je crois que cette image peut fausser tous le travail clinique que nous faisons auprés des résidents, des soignants… Nous sommes là pour pouvoir se mettre à distance des situations, poser un regard neutre sur le vécu de chacun. Notre écoute n’est pas limitée mais nous accueillons la souffrance, les emotions de chacun : résidents, soignants… Les aider à conscientiser avec le potentiels et les carences de chacun.
    Le résident qui devient agressif face à une équipe : le seul moyen défensif contre quelque chose qui le fait souffrir ? Le seul moyen d’expression à sa souffrance .. et le soignant en face qui recoit cette agressivité : comment le vit il ? qu’est ce que cela lui renvoit ? des situations complexes qui prennent du temps à trouver des solutions d’apaisement temporaire. Dans notre établissement, nous essayons face à ces situations cristalisées de proposer au résident des séjours de rupture (solution qui prend du temps par faute de place…..), de reprendre en équipe le ressenti de chacun et de se repositionner en tant que professionnels….
    Ce vecu malheureusement est bien trop présent en institution mais peu de solution sont proposées par le service de santé (je pense au secteur psychiatrique qui pourrait être un tremplin mais refuse de le faire parfois car croyant que l’institution se « débarasse » du résident !!
    Je crois qu’il manque réellement de structure intermédiaire temporaire pour ce genre de situations complexes.
    Le psychologue ne doit pas se sentir coupable de ne pas être suffisamment bon. seul, il n’y arrivera pas. c’est le principe de réalité. L’écoute du psychologue est présente mais il reste impuissant souvent.
    En tant que psychologue, il faut accepter cette frustration casi quotidienne… Nous accompagnons au mieux avec nos convictions, notre fidélité de penser, les résidents et les soignants mais aussi les familles.

    Répondre
  3. martine

    Bonjour, je m’appelle Martine et je suis aide-soignante.
    C’est dur de répondre à un psychologue, ou a un médecin.
    On ne peut pas imaginer qu’il soit en souffrance, et puis il doit certainement connaître les réponses à sa souffrance, puisqu’il est psychologue ou médecin!
    Voilà ce que beaucoup de gens pensent! Mais, Oui! vous pouvez être en souffrance, et bien sûr que vous pouvez vous sentir, impuissant!
    Cependant le mot  » Impuissant » je ne l’aime pas.
    C’est un mot fort! je le rejoins au mot : guerrier! combat! victoire! défaite! ennemi! oui c’est un mot puissant!
    Dans le service dans lequel je travaille, j’ai été confronté à une des pires situations!
    « Elle. »
    Je la connaissais, nous avions travaillé ensemble autrefois, elle était gentille et trés douce.
    Elle est venue mourir dans le service.
    « Cancer en phase terminale, rapprochement familial ». me dit-on à la relève du soir.
    J’ai reçu comme un coup de massue sur la tête, je restais silencieuse.
    Non! je n’irai pas dans sa chambre! bien sûr que non! je n’irai pas lui mettre le plat bassin! Non! je ne veux pas la voir!
    Une nuit , ma collègue fort occupée j’ai dû répondre à la sonnette de « Elle ».
    J’ai pensé avant de rentrer dans sa chambre:
    « Pourvu qu’il fasse noir dans sa chambre, ainsi elle ne me verrait pas »
    « Elle ne me reconnaîtra peut être pas » après tout cela fait longtemps que je ne travaille plus avec elle!
    Tête baissée, j’ouvre la porte de la chambre, quelle chance, la chambre est à peine éclairée.
    « Bonsoir Madame ! vous avez appelé? dis-je d’un ton un peu maladroit! Je ne levais pas la tête et fis mine d’avoir l’air pressé.
    « Martine! Martine! c’est toi! tu travailles ici maintenant! Oh! que je suis heureuse de te voir! » me dit – Elle.
    Je me suis sentie démasquée et mal ! oui trés mal! je me suis sentie comme vous dites  » impuissante » face à Elle, en phase terminale et entrain de mourir!
    Nous avions le même âge.
    « Je vais mourir me dit-elle! »
    Alors je m’approche d’elle, je lui fais la bise pour la saluer, normalement comme on le faisait avant et je lui dis : « Oui! nous allons tous mourir, as-tu peur de la mort? »  » Non » me dit-elle.  » Et toi, comment tu vas? Oh comme je suis contente que tu travailles ici!  » enchaine t-elle!
    Je suis sortie de la chambre et dans le couloir je me suis mise à sangloter! Je pleurais et je n’en finissais pas de pleurer! Elle avait changée, Elle n’avait plus de cheveux, Elle avait le teint blanc!
    Elle n’avait même plus de rides! sa peau était tendue, on aurait dit une poupée, oui ! une poupée de cire! Tout ceci dû au traitement à la chimio, sans doute! Mais , elle parlait, elle avait toutes ses facultés mentales et elle m’a reconnu!
    Non! je n’arriverai pas ! je ne pourrai pas la soigner!
    Le lendemain, Elle, me demanda.
    « Martine, tu as pleuré hier soir, je t’ai entendu »
    « Bon sang! Elle n’était même pas sourde! Mais non »! ce n’est qu’un vilain rhume et je n’arrête pas d’éternuer ! Tu me mens, je sais que tu as pleuré me dit-elle!
    « Eh bien Oui! j’ai pleuré! je ne m’attendais pas a te voir ici! Mais qu’est-ce que tu fous ici?
    lui dis-je presque en colère ? » Elle m’a prise dans ses bras,on s’est enlacé toutes les deux, sans rien dire, nous étions bien! Oh! Oui! nous étions bien!
    Là ! toute l’impuissance que je ressentais vis à vis d’Elle de son mal qui l’a rongé chaque jour, là
    toute cette impuissance, je l’ai sentie dégringolé de mon corps, Cette impuissance avait totalement disparue!
    Elle, voulait se marier avant de mourir.
    Avec la complicité de l’équipe, avec la direction, avec les autorités, le maire et même le préfet s’est déplacé. Elle, dans son petit lit blanc, était magnifique, nous l’avions coiffée d’un magnifique chapeau et habillée d’une robe fleurie, elle, était superbe en mariée!
    C’est la première fois que je vivais un mariage aussi beau, dans le service de l’hôpital! C’était un grand jour pour Elle, c’était son Mariage!
    Pourtant qu’est-ce que je me suis sentie nulle, impuissante devant Elle.
    Martine

    Répondre
    1. Valerie

      Bonjour Martine,

      C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai lu votre témoignage. N’ayez pas peur de répondre à une psychologue, car j’ai envie de vous dire qu’avant tout je suis une femme avant d’être un psy. Et que je reste sensible au vécu de chacun. Martine, j’ai simplement envie de vous dire que vous avez dépassé vos craintes dans cette relation et que vous avez accueilli avec votre peur l’histoire d’Elle. Et surtout ne vous sentez pas nulle ou impuissante car bien au contraire, malgré que vous étiez terrorisé peut etre vous êtes rentrée dans cette chambre, vous auriez pu rester sur la position « non je ne rentrerai pas et j’attend ma collegue » mais au delà de tout, vous avez eu le courage de rentrer dans cette chambre et vous avez partagé avec Elle de grandes emotions qui restent dans votre coeur même dans la douleur. J’ai envie de vous dire, vous avez été courageuse et pleine d’humanité au dela de votre rôle de soignant. Vous avez su à la fois restez humble et attentionnée envers Elle dans la situation. Mais qui ne serait pas maladroite dans ce cas là : vous regardiez elle non plus comme une patiente mais comme une collegue avec qui vous aviez travaillé et apprécié et malgré cela, vous avez tout fait pour ne pas blesser Elle et elle l’a ressenti et vous l’a dit.
      Martine, je sais que le metier de soignant n’est pas facile tout les jours car vous etes au coeur de la souffrance d’autrui. Vous êtes au plus prés de l’histoire de chacun. Mais je vous remercie d’être là et de faire ce metier. J’ai envie de vous dire vous êtes une soignante attentive à l’autre. Faites vous confiance.
      Valérie

      Répondre
      1. martine

        Oh ! Votre témoignage m’a beaucoup émue !
        Merci ! Un grand Merci à Vous ! Je voulais expliquer à Eliane, qu’un jour viendra où cette impuissance tombera.
        « Mental Vide, Coeur Plein » disait Ejo Takata.

        Répondre
        1. Eliane

          Martine
          Avec beaucoup de retard merci pour votre trés émouvant témoignage et la force de votre message. Quelle énergie et quelle humanité derriére vos mots. Il faut en effet se faire confiance et faire confiance en l’autre, en ce qui est.
          Merci à aussi à Valérie d’avoir pris le temps de venir partager ses ressentis.

          Répondre
          1. BENAROUS

            c’est le vague à l’âme que je me suis connectée ce soir sur évolute, et de partager avec vous Eliane, Martine et Valérie ces moments de vie si riches et si intenses, je me suis réchauffée. J’ai posté ce soir avant cette lecture, une question à Renaud PERRONET, car inquiète sur une certaine lassitude qui m’envahit face à tant de souffrance et d’injustice autour de moi, je cherche… des forces, des réponses, des solutions et en vous lisant je m’aperçois que je tiens peut-être une réponse : point de solutions juste accueillir et accompagner la souffrance et un guide dans toutes ces méandres : la douceur.
            L’existence de belles personnes telles que vous nous fait croire encore à l’intérêt de la vie et au combat quotidien que nous devons mener contre le désespoir.
            Merci

            Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *