Des vies face au racisme, par Lynn S.K.

« Tout le monde a sa part de racisme et de bêtise ; si on veut lutter contre, elle est aussi d’abord en nous, et tout le temps, à chaque moment. »

Denis / Nabil

Lynn S.K. est photographe indépendante et artiste. Née en Algérie, elle partage volontiers qu’il lui a fallu du temps pour comprendre qu’on ne peut pas échapper à ce qui nous traverse.

Ses photos (qu’elle met en vente sur son site en édition limitée), abordent les questions de l’identité, elles cherchent à dire ce qui a été transmis mais aussi ce qui ne l’a pas été, en ce sens elles sont des instantanés de la mémoire enfouie.

Après la mort de George Floyd, en 2020, elle est allée à la rencontre de celles et ceux qui sont concernés par les discriminations raciales en France.

C’est ainsi qu’elle a recueilli la parole de personnes, toutes issues de l’immigration postcoloniale, âgées de 20 à 38 ans.

Nous savons tous qu’à travers nos erreurs, nos maladresses, nos jugements consciemment ou inconsciemment racistes, l’inconscience nous guette dans notre relation aux autres1.

Que peut donc ressentir celui que l’on juge ? Celui à la place duquel on parle ?

Une fois n’est pas coutume, plutôt que de juger les autres à travers l’impérialisme de notre culture ou l’arrogance de notre égocentrisme, le portfolio2 de Lynn S.K nous offre une belle opportunité de découvrir – en vérité et sans pathos – ce que nous sommes susceptibles de faire vivre aux autres quand nous les réduisons à nos propres projections.

Dans ces témoignages sobres et profondément humains qui toucheront la sensibilité de chacun, il est intéressant de découvrir à quel point les personnes qui sont soumises à ces impressions ou propos négatifs souffrent – ou ne souffrent pas – selon qu’elles s’identifient – ou ne s’identifient pas – à ce que les autres disent ou ont pu dire d’elles. Comme le dit Sarah L. avec lucidité : « Même si j’en ris parfois, je sais que tout ça peut m’atteindre. »

Occasion nous est donc donnée, par-delà ces images et ces témoignages, de nous souvenir que chacun est un être unique qui cherche à vivre en bonne relation avec les autres. Mais comme l’analyse Farid en voyant les choses telles qu’elles sont : « Les gens ne sont pas toujours ouverts. Il y a un manque dans leur vie, ils in­terprètent mal les informations. »

RP


Portfolio paru sur Médiapart, le 5 juillet 2023

Photos et choix des récits par Lynn S.K.


01 – Aïssata, janvier 2021 :

« Depuis que je suis toute petite, ma mère m’a répété : “Tu es une femme noire, tu vas grandir en tant que femme noire, prends-en conscience et fais-en ta force”. Malgré ça, avant mon voyage au Liban, j’avais conscience du racisme mais je me disais que cela ne m’impactait pas. Bien que mes parents m’aient toujours dit que je devrais en faire deux fois plus que les autres dans la vie de tous les jours.
En France, ça m’arrive qu’on dise “tu es française d’où ?” mais au Liban, où je suis allée un an, on me disait “non, tu n’es pas française”, et c’était assez violent.
Quand je suis rentrée, j’ai commencé à prendre conscience de plusieurs choses et notamment du “racisme cordial” qui existe tout le temps, partout. Et c’est drôle, parce qu’une de mes meilleures amies, qui est franco-algérienne, vivait la même chose, mais on n’en parlait pas à l’époque. Il y a un an ou deux, elle n’allait pas très bien, et on a commencé à échanger sur ces sujets.
Tous les Blancs que je connais disent “ je ne suis pas raciste”, mais je crois que quelque chose change et de plus en plus comprennent que si, on porte toutes et tous du racisme en nous… et c’est quelque chose qui se déconstruit. »


02 – Nawel S., mars 2021 :

« Dans mon travail, même si mon nom n’est pas particulièrement marqué, on m’avait demandé de le changer. J’ai choisi Gabrielle Moreau, entre autres pour Jeanne Moreau.
Quand j’ai dû travailler en face-à-face avec certains clients, et non plus seulement au téléphone, on m’a proposé de reprendre mon vrai nom, mais j’ai dit non. Tout mon réseau a été créé sous ce nom d’emprunt.
Ma mère est espagnole, mon père algérien. Moi, j’ai beaucoup été définie par ce que je ne suis pas. Mon père me disait que je n’étais pas française. On me disait que je n’étais pas espagnole. Pas kabyle. Pas musulmane. J’ai souvent été ce que je ne suis pas. C’est une violence que tu dois taire, parce que tu sais que tes frères et sœurs, ceux qui n’ont pas le white passing, se prennent des regards, des remarques… toi, avec ta peau blanche, tu passes à travers tout ça.
Quand on parle de la guerre d’Algérie, quand on entend “On ne va pas encore s’excuser”, moi, je pense : vous ne vous êtes jamais excusés. Vous voulez enterrer ce qui n’a jamais été déterré. Et je ne dis pas ça parce que ce sont mes racines. J’aurais dit la même chose avec les Khmers rouges au Cambodge. Toute cause est la mienne de façon égale. Je ne peux plus choisir. Je n’ai pas ce luxe de choisir ma bataille. Toutes les batailles me font avancer. »


03 – Taous, janvier 2021 :

« J’ai deux grandes sœurs qui ont des prénoms qui sonnent européen. Et moi, je m’appelle Taous. Un prénom qui étonne toujours. On me demande de répéter mon nom, d’où ça vient, ce que ça veut dire. Je trouve ça intéressant, qu’il y ait de telles différences d’expériences dans une même fratrie et à quel point un prénom guide une vie.
Ce commentaire sur mon prénom va de pair avec le concept de white passing, c’est-à-dire la perception d’une blanchité malgré une identité culturelle plus complexe. Mon père est algérien, ma mère est anglaise et je suis née en France. Quand je révèle cette moitié algérienne, toute l’histoire entre la France et l’Algérie apparaît sur les visages des gens. Ce white passing, je l’ai conscientisé quand je suis entrée dans le monde de l’art, en travaillant dans des galeries, des institutions, mais aussi dans le milieu académique, des univers très privilégiés où, d’habitude, la parole est dite libre et “progressiste”. Tu deviens un caméléon et ça permet d’entendre ce que les gens pensent réellement. Des idées moins inclusives qu’on pourrait imaginer.
J’ai participé à des réunions, dans des milieux universitaires ou artistiques, où les gens faisaient des remarques ouvertement racistes. Ils oubliaient que j’étais concernée. Car finalement mon identité fait que je ne suis jamais algérienne en Algérie, jamais française en France ou anglaise en Angleterre. Je suis toujours rappelée à mon altérité – toujours dans l’entre-deux, jamais complètement quelque chose de précis ou d’identifiable. »


04 – Savanah, janvier 2021 : 

« Comme j’ai évolué dans un milieu plutôt mixé, je n’ai jamais vécu de choses directement racistes. La première fois, c’était à Nice, pendant le deuxième confinement. On était allés faire les courses avec mon copain. On faisait la queue derrière plusieurs personnes, on était les deux seules personnes noires de la file, on a tous les deux des locks. Le vigile nous a fouillés, nous et pas les autres. Moi, je n’ai pas tout de suite compris, mais mon copain m’a dit : “Tu vois bien le nombre de personnes dans la file, et tout le monde est blanc.” J’en ai parlé à tout le monde autour de moi. Les gens m’ont dit : “C’est Nice, on a l’habitude ici”.

Je n’ai pas envie d’être trop militante, car je crois que je suis trop émotive… Quand il y a eu l’affaire George Floyd, je me suis dit : “Encore un Noir qui s’est fait tuer, ils vont en parler et au final il ne va rien se passer.”

L’un de mes buts dans la vie, c’est d’être maman. Du coup, je m’imagine que je devrai expliquer à ce petit garçon qu’il est noir, et ce que ça implique. Je n’ai pas envie de faire ça, je voudrais faire comme mes parents, lui dire simplement : vis ta vie. Mais je crois que je serai obligée. J’en parle mais il n’est même pas encore là ! »


05 – Meekaella, janvier 2021 :

« Au collège, alors que je venais d’arriver en France, une fille m’a dit : “Dégage, retourne dans ton pays !” Il y avait une pionne réunionnaise, elle m’a rassurée. Je m’en souviendrai toute ma vie.
C’est grâce à mon copain que je fais l’afro, depuis à peine un an. Avant je n’assumais pas, il y a cette idée que ça fait sale, mal coiffé. Quand tout le monde a l’air de trouver ça bizarre, ta peau, tes cheveux, au fond de toi, tu te dis : peut-être que je suis vraiment bizarre, finalement.
J’étais la seule Noire de la classe. Alors, à chaque fois que les profs parlaient d’esclavage, d’Afrique, il y avait des moqueries… La fameuse blague “ah tu es dans le noir on te ne voit plus”, de la 6e à la 3e.
Je me souviens que je me disais : il faut que je sois blanche. Je regardais les filles de ma classe et je me disais : je veux m’habiller comme elles, faire comme elles, parler comme elles. Mon père me disait : “Tu n’es pas comme elles”, et on se disputait.
Il m’a dit : tu es noire. En France. Et tu es une femme. C’est une société d’hommes. Il faut que tu bosses encore plus que les autres.
Cette vidéo de Floyd, j’ai pleuré… Je me suis dit : comment c’est possible en 2020. J’ai envie de faire quelque chose, je ne sais pas toujours quoi, mais j’ai envie de faire bouger les lignes. »


06 – Sarah L., janvier 2021 : 

« En plus d’être arabes, on n’était pas riches. Mon père travaillait dans le bâtiment, et il venait me chercher à l’école dans son bleu de travail, une tenue bleu électrique et orange, on ne voyait que lui ! Tout le monde se foutait de sa gueule, et par conséquent de la mienne. Et je ne parle pas seulement des élèves, les profs aussi faisaient des remarques. Ça m’avait choquée, mon père travaillait dur, il n’allait pas se changer juste pour venir me chercher.

La chose la plus violente, c’était une fois en sortant de l’école. Une voiture s’est arrêtée, j’ai vu un père avec son enfant. Le père m’a fait un signe de la main genre “égorger”. J’étais gamine, toute seule, je n’arrivais pas à y croire… Il y avait tout un combat en moi et j’ai mis du temps à en parler.

Et puis il y avait ma copine M. Un jour elle vient me voir, gênée : ses parents lui avaient interdit d’être amie avec moi, du fait de mes origines.

Ces histoires, je n’en ai pas parlé. J’étais une gamine qui ne parlait pas, je disais amen à tout. Et je sens qu’il y a une réticence à parler de ces sujets. Alors, on se dit que ce n’est pas si grave. Il y a des manières de se comporter qui ont un impact immense sur la vie des gens. Même si j’en ris parfois, je sais que tout ça peut m’atteindre. »


07 – Sarah D., janvier 2021 :

« Dans mon école de comédiens à Bruxelles, j’étais la plus noire de ma classe (et pourtant, j’étais assez blanche en Belgique, comme il n’y a pas de soleil !). Quand on me donnait un rôle à jouer, c’était toujours celui de meufs énervées, en guerre contre la vie, avec beaucoup de caractère, le stéréotype de l’angry black woman [femme noire en colère, ndlr].
Un jour, une prof m’a dit : “Pourquoi tu ne ferais pas cette scène avec l’accent africain ?” et moi, qui étais très naïve, j’ai fait l’accent sénégalais. Les gens étaient morts de rire, la classe, la prof, hilares… Elle m’a dit : “OK, on va travailler là-dessus.”
Une autre fois, lors d’un spectacle sur l’immigration, j’ai voulu chanter une chanson de mon origine, d’Ismaël Lô, en wolof. Ce prof-là était vraiment bienveillant, il était ému que je me réapproprie une part de ma culture. Le soir de la représentation, pendant que je chantais, je suis allée m’asseoir dans le public et j’ai réalisé que mon père était à côté de moi. J’étais tellement stressée d’être là, à côté de lui, et de chanter dans sa langue. Il était ému, il m’a enregistrée et a envoyé ça à toute la famille, jusqu’au village au Sénégal. C’était comme si je ne faisais qu’une avec mon origine, enfin. »


08 – Farid, février 2021 :

« En France, ce n’est pas comme au bled, où tout le monde est sociable, où tu peux parler avec n’importe qui. Ici, les gens sont plus fermés, donc je ne me dis toujours pas qu’il s’agit de racisme, mais simplement que les gens ne sont pas toujours ouverts. Il y a un manque dans leur vie, ils in¬terprètent mal des informations, par exemple ils regardent la télé et ensuite pensent que tous les Arabes sont des terroristes. Dans mon ancien travail, il arrivait que les gens me parlent très mal, ils me donnaient vraiment des ordres, mais je n’arrive pas à mettre ces situations dans la case “racisme”. Il y a toujours plein d’autres cases : par exemple être pauvre, être sans papiers, être musulman, être homo… Ça dépend comme les gens te cataloguent. »


09 – Denis/Nabil, février 2021 :

« On ne se sent pas forcément concerné par ces sujets quand on ressemble à un Blanc. On ne te pose pas la question de savoir si tu as été victime de contrôles au faciès.
Et quand les gens savent, on vit parfois certaines formes d’assignation, on est ramené à une catégorie. Comme cet ami qui m’avait dit : “Tu n’as rien d’algérien.” Oui, j’ai les cheveux clairs et les yeux bleus, mais je suis né là-bas, j’ai ma famille là-bas, je suis quand même de là-bas.
Ce qui est troublant, c’est que je me retrouve parfois à être le confident malgré moi d’un racisme qui vise les miens. Comme récemment avec un collègue, j’ai un peu honte mais parfois je n’ai pas envie de créer un malaise, alors je change simplement de sujet. Tu ne sais pas quand tu dois révéler tes origines et si tu dois les révéler ou non.
Quand on est arrivés d’Algérie, ma mère a voulu tout recommencer. C’était une nouvelle vie, surtout pour elle qui venait d’une famille très francisée et voulait que ses enfants soient plus français que les Français. Quand j’ai eu 3 ans, elle a changé mon prénom algérien pour un prénom français. Et puis, on ne m’a pas transmis la langue, ni l’arabe ni le kabyle. Ma mère ne voulait pas qu’on parte lésés dans l’existence, elle voulait qu’on arrive à réussir socialement sans être discriminés.
Tout le monde a sa part de racisme et de bêtise, si on veut d’abord lutter contre elle c’est aussi d’abord en nous, et tout le temps, à chaque moment. »


10 – Laëtitia, janvier 2021 :

« J’ai passé mon enfance et mon adolescence entre Pierrefitte et Épinay [Seine-Saint-Denis]. Là-bas, je n’ai pas perçu ou ressenti de formes de discrimination. Quand je suis entrée en prépa d’art, à Saint-Ouen, j’étais la seule Noire, je n’avais pas l’habitude. Le premier jour, j’ai regardé autour de moi… j’ai cherché ! Il y avait une fille maghrébine mais elle est partie assez vite.
Il n’y avait pas de racisme direct, quelquefois des moments un peu gênants.
À la Villa Arson, j’ai pu rencontrer des artistes non blancs qui étaient en résidence, des personnes qui ont une belle carrière et dont je n’avais jamais entendu parler en prépa ou ailleurs. Cela m’a beaucoup inspirée, et me donne envie de croire qu’un tel parcours est possible. Même si j’ai parfois l’impression que les sujets “postcoloniaux” sont les sujets interdits, ou que les gens les prennent comme des attaques…
Plus récemment, à Nice, on était en groupe et on sortait de chez une amie. Une voisine a ouvert la porte, elle a crié en me voyant, puis elle a dit qu’elle allait appeler la police. Je lui ai répété qu’il n’y avait rien, mais elle ne m’écoutait pas. Mes amis sont allés lui demander ce qui se passait et elle a dit : “J’ai eu peur parce qu’il y avait du bruit et que j’ai vu une personne noire !” Je ne savais pas quoi répondre, je crois que j’ai perdu mes moyens. »


11 – Nawel B., janvier 2021 :

« Je n’ai jamais subi le racisme au point d’en faire un combat. Ce qui ne veut pas dire que je ne l’ai pas connu.
Mon père était un artisan prospère, et lui en a souffert, il n’était pas aussi libre que moi. Il ne correspondait pas aux stéréotypes de l’immigré.
Être une Franco-Marocaine, musulmane, voilée, qui évolue dans le domaine culturel, aime le théâtre, l’opéra, la littérature, demande une sacrée force de caractère pour devenir hermétique aux jugements de la société et de mes communautés !
Je questionne toujours les pensées dominantes, et en ce sens, je ne me considère ni comme victime, ni comme féministe.
Une jeune femme qui voulait m’humilier m’a un jour dit dans le tram : “Pourquoi tu te voiles ?” Je lui ai sereinement répondu que je voulais d’abord savoir quelle était sa position préférée du Kamasutra. Elle a bégayé en me disant que ça ne regardait personne. Je lui ai dit que mon rapport à Dieu était aussi intime que ce qu’elle faisait de sa culotte.
Les discriminations rencontrées ne m’ont jamais arrêtée, je veux me concentrer sur la construction de mon œuvre, et non pas ce qui pourrait l’en empêcher. Je veux transformer des icebergs en glaçons, c’est comme un océan dans lequel je navigue à bord d’un yacht, et qui était au départ un radeau. Je m’amuse à court-circuiter celles et ceux qui tentent de m’invisibiliser, et je compte bien continuer à m’épanouir dans ce que je suis… “sans arme, ni haine, ni violence”. »


12 – Issam, janvier 2021 :

« C’est une question qui me taraude de plus en plus… J’ai toujours voulu dire : ça ne me concerne pas. Je crois que c’est une erreur de ma part, parce qu’au fond cela peut t’atteindre à différents niveaux. Cela peut être très frontal, et parfois moins évident.
Peut-être que mes propos sont contradictoires. On ne m’a par exemple jamais traité de “sale Noir” ou de “sale Arabe”… Au collège, c’est vrai que certains m’appelaient “Mamadou”, mais je n’ai jamais vécu ce genre de choses plus tard ni dans le cadre de mon travail.
J’ai été comédien permanent au théâtre de Nice, et la directrice était très ouverte d’esprit, elle avait l’habitude de travailler avec des profils internationaux… J’ai eu des rôles qu’on n’aurait jamais donnés à quelqu’un de couleur. Et ça a été très gratifiant. J’étais considéré comme un acteur niçois et français, et ça m’a permis de me construire, de me dire que c’était possible de réussir, même en tant que Nord-Africain.
En 2017, avec un metteur en scène français d’origine arménienne, Hovnatan Avédikian, on a travaillé sur un texte d’Aziz Chouaki, Esperanza, sur les migrants algériens… Et là, on a fait face à des groupes nationalistes qui ont déchiré les affiches du spectacle et les ont remplacées par des affiches racistes… Je ne comprenais pas, car même si on parlait de migrations, pour moi on parlait d’histoires humaines avant tout. »


13 – Lila, février 2021 :

« Au collège de ZEP du quartier, j’avais vraiment l’impression d’avoir le cul entre deux chaises (et même ou trois ou quatre). À la maison, le discours de mon père était : “On n’est pas comme eux.” Comme eux, c’étaient les Français. Il y avait cet interdit, même pas musulman, mais comme moral ou culturel, j’ai du mal à le dire… Et en même temps, j’étais bonne en classe, et du coup je devais le cacher aux autres Maghrébins, qui venaient de la cité et pour lesquels j’étais la vendue, la traîtresse, la fille qui ne parle pas arabe…
Pas assez française, pas assez maghrébine. J’ai vécu mon adolescence avec beaucoup de mal-être, seul Kurt Cobain me comprenait !
À l’adolescence, dans mes amitiés avec mes amies “franco-françaises”, il y avait toujours ce truc de : “Toi, Lila, c’est pas pareil.” Toi tu as le droit d’être notre amie parce que tu parles bien, t’es sympa, t’es à l’écoute, t’es la boute-en-train bonne en classe qui ne la ramène pas… C’est les Noirs qui parlent souvent de ça : “T’es là pour être souriant et faire des blagues.” La modestie, le fait d’être agréable à vivre, c’est très lié à nos cultures. Ce n’est que depuis récemment que je développe consciemment des rapports d’amitié basés sur l’égalité réelle. L’injustice se niche dans nos rapports interpersonnels et amicaux, j’en suis persuadée. »


14 – Amira, janvier 2021 :

« Je suis niçoise, mère d’une petite Kenza, je suis également croyante et pratiquante. Je suis soignante, et je ne porte pas mon foulard au travail, car je ne veux pas qu’on ne voie que ça, même si je sais que j’en ai le droit.
Il y a quelques années, je travaillais dans une clinique réputée des Alpes-Maritimes. La première fois que mes collègues de travail ont su que je portais le voile, c’était après une photo postée sur les réseaux. À partir de là, les humiliations ont commencé. On a dit que j’étais une terroriste, que j’étais en voie de radicalisation. J’ai préféré ignorer. Une autre fois, j’ai eu un accident du travail, je me suis déchiré le ligament. J’ai posté une photo à ce moment-là d’un ancien voyage en Italie. Un agent de la sécurité sociale m’a contactée, car des collègues avaient fait passer le mot que j’étais “allée au bled”.
J’étais triste, en colère, parce qu’ils savaient tous que j’étais secouriste pendant l’attentat à Nice, le 14 juillet 2016, que c’était très frais pour moi…
Je n’ai pas porté plainte. J’aurais pu. Parfois, il est préférable de se retirer sans faire aucun bruit. Alors j’ai démissionné, j’ai repris mes études, j’ai passé mon bac à 30 ans.
Aujourd’hui, j’organise des activités culturelles ou sportives comme des randonnées dans la région, j’ai envie d’encourager la communauté musulmane à faire des choses différentes, à sortir de sa zone de confort. En tant que femme musulmane, je ne suis pas soumise comme certains le pensent. La liberté est pour moi ce qui compte le plus. »


15 – Ibrahim, février 2021 :

« Un exemple parmi tant d’autres. Mon neveu Yacine est algérien/anglais. Il a voulu faire un voyage d’études à Nice, et mon frère a demandé si on pouvait appeler son auberge de temps en temps, pour vérifier que tout allait bien. J’appelle et je demande Yacine A. On me répond : “Comment ? Ah non, on n’a pas ce genre de personnes ici. On reçoit des Allemands, des Suisses, mais pas ce type de personnes.” C’est toujours pareil, j’étais sidéré. Je lui ai dit de regarder dans son registre, car il était bien dans cette auberge, mais elle a dit : “Non, et s’il veut venir, dites-lui d’aller plutôt ailleurs”, puis elle a raccroché.
Je crois que je n’ai même pas osé en parler à son père, pour éviter l’humiliation de dire que j’avais vécu quelque chose de raciste et de violent. Je crois que j’ai juste dit qu’elle était conne, mais je ne voulais pas avoir cette humiliation qui est dédoublée quand tu la vis en groupe, avec les tiens.
Ce sentiment de honte, il est pernicieux, il reste, et il te rend un peu parano. Au bout d’un moment, tu te demandes systématiquement si tu n’en fais pas trop. Il y a un privilège à la normalité que tu n’as pas, et qui se manifeste par un questionnement régulier de : est-ce qu’on me dit ça parce que je suis… On peut s’en foutre un certain nombre d’années, mais il y a un moment où ça revient. Dans mon cas, j’ai vraiment fait l’effort, j’ai appris les codes, mais régulièrement il y a des cas concrets de racisme ou de choses beaucoup plus diffuses. Et là, il y a une lassitude qui te prend et tu com¬prends qu’en fait tu n’as pas le droit à l’erreur. »


16 – Paracelsia, février 2021 :

« Quand j’ai écrit mes deux premiers recueils de poésie, et que j’ai gagné un concours, une femme du jury m’a dit : “On était persuadés que vous étiez un vieil homme blanc.” J’avais envie de lui dire : “Tu veux que j’écrive quoi ? sur la cité ?”
Comme on était très peu de Noirs ou d’Arabes dans les milieux goths, je sais que les gens m’approchaient parfois parce qu’ils étaient curieux. Mais j’ai aussi eu le droit à des paroles vraiment blessantes.
La dernière fois, c’était au Hellfest, alors que j’étais enceinte de ma deuxième fille. Un mec m’a dit (peut-être parce que j’étais devant lui pendant le concert) : “Je ne comprends pas pourquoi on ne pend plus les Noirs, on devrait vous pendre tous.” J’étais bien sûr vraiment choquée, j’ai cherché mon mec dans la foule… Une autre fois pendant un concert des Smashing Pumpkins, j’étais avec une copine, elle aussi renoi et goth, et certains nous ont lancé : “Ici ce n’est pas la Compagnie créole”, ce genre de choses. À chaque fois, j’en ai vraiment marre, je me dis que je n’ai rien fait à personne, je kiffe juste le concert, l’endroit… j’ai autant le droit d’être là qu’eux. Tu ne peux pas être tranquille, ça t’use à un moment. Et puis j’ai la peau très foncée, et ça joue énormément. Je n’ai pas la même expérience que mes amies noires ou métisses à la peau claire. »


17 – Paracelsia, février 2021 :

« Ma mère me disait : “Si tu bosses plus dur, si tu fais mieux, ça passera.” Mais moi j’en avais marre de faire mieux. Et puis, bien sûr, quand tu vis tout ça, tu n’oses pas en parler. Surtout qu’il y a quinze ans, c’était différent, j’avais encore le modèle de ma mère qui s’écrasait souvent… Aujourd’hui au travail, j’ai quasiment tous les jours des micro-agressions, et quand je rentre chez moi le soir je suis épuisée.
Ce qui s’est passé avec le meurtre de Brandon à Garges (Val-d’Oise), ça me fout la haine, j’ai du mal à retenir mes larmes. C’est dur de se dire que nous, les Noirs, on est tout en bas dans la hiérarchie, en bas de tout. Certains essayent de lutter. Moi je veux juste avancer. J’ai essayé de faire comme mes parents ont dit, de ne pas faire trop de vagues, alors je n’ai rien dit pendant des années. Je veux juste que les gens prennent conscience que c’est vraiment difficile et que ça continue à l’être. Ce sont des discussions qu’on devrait avoir à cœur ouvert, sans que personne ne se tape dessus. »


Illustrations :

Toutes le photos sont de © Lynn S.K.

Notes :

1. Lire mes articles : Ne pas se remettre en cause et Égocentrisme et vulnérabilité

2. Série réalisée dans le cadre d’une commande de UCArts/Université Côte d’Azur.


RETOUR À L’ENSEMBLE DES NOURRITURES D’IMPRESSIONS


Téléchargez gratuitement cet article et envoyez-le à vos amis et sur les réseaux sociaux :


Compteur de lectures à la date d’aujourd’hui :

311 vues

 

CLIQUEZ ICI POUR VOUS ABONNER AUX COMMENTAIRES DE CET ARTICLE
Abonnement pour
guest

5 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Nita

Je ne comprends pas.
Malgré tout ce qu’on lit, entend, discute depuis quelques décennies au sujet des discriminations (quelles qu’elles soient), on dirait que rien n’a changé.

Betty

Bonjour… Aujourd’hui, “les caves s’ouvrent…” comme dit un ami, c’est-à-dire ? Que tout remonte à la surface et que cela se sait… Mais c’est inutile de juger l’autre, car l’autre est un autre soi même. Pendant des siècles, voir des millénaires, l’être humain, quelle que soit son origine, son époque, sa position sociale, familiale… a tué, réduit en esclavage son autre lui-même… par domination, haine, profit… C’est chaque être humain qui est concerné, soi en premier. Changer le monde, super ! Cela commence par se changer soi et comment ? Accepter nos parties ombres d’abord, être l’observateur de nos pensées,… Lire la suite »

Paco

J’ai en mémoire cette vidéo où un jeune homme d’origine maghrébine insulte une femme noire : “Pendant six cents ans, on vous a vendu comme du bétail ! ” Le racisme est partout. Une amie, qui a vécu en Côte d’ivoire sous Houphouët-Boigny, m’a raconté une scène terrible : en plein coeur d’Abidjan, un homme d’une ethnie méprisée par tous (et dont je ne me rappelle plus le nom), se fait renverser par un scooter. Il est à terre, blessé. La maman de mon amie se précipite vers le policier qui règle la circulation pour lui demander de venir en… Lire la suite »