Birago Diop, poète de l’invisible

Birago Diop (1906-1989) est un poète sénégalais, connu également pour sa transcription écrite de contes traditionnels de la littérature orale africaine.

En Afrique noire, il n’y a pas de frontière entre la vie et la mort : « La mort, est le fruit de la vie. La vie est le fruit de la mort », dit un dicton au pays Diola, au Sénégal.

C’est ainsi que, pour la tradition africaine, les esprits des ancêtres morts continuent de vivre en toutes choses – animées ou inanimées, qu’ils continuent d’errer dans le monde de leurs descendants. Invoqués en cas de nécessité, ils répondent parfois d’où les rites d’invocations et d’offrandes pratiqués à leur égard.

Les histoires folkloriques sont récitées rituellement à un groupe de villageois la nuit par un conteur professionnel (le plus souvent un griot), elles sont ainsi répétées indéfiniment par les gens qui les écoutent, et alternent chansons et danses. L’intention des conteurs est d’enseigner aux jeunes, à l’occasion de veillées émotionnellement impressionnantes, les croyances et les valeurs de leurs ancêtres.

Birago Diop dit : « J’ai bu longuement chez Villon. Je me suis abreuvé des classiques, ayant récité à satiété Corneille, Racine, Boileau et Molière, après Ronsard. J’ai été inoculé du virus Voltaire. Et ne m’en suis trouvé que plus accompli, sans complexe, avant d’aborder les maîtres romantiques et parnassiens, où je me suis étanché abondamment, et ensuite chez Anatole France. »

Évoquant les histoires que lui racontait sa grand-mère, Birago Diop ajoute : « J’ai bu l’infusion d’écorce et la décoction de racines, j’ai grimpé sur le baobab. Je me suis abreuvé enfant aux sources, j’ai entendu beaucoup de paroles de sagesse, j’en ai retenu un peu. » 

Son recueil de poèmes, Leurres et Lueurs, paru en 1960, profondément imprégné de culture française, est relié également à la tradition orale de l’Afrique.

J’ai personnellement découvert l’un des plus célèbres poèmes du continent africain, extrait de ce recueil, intitulé Les Souffles qui convoque les forces de l’esprit, « incanté » par un griot, la nuit – et retransmis sur un écran sombre entouré d’ombres au Musée du quai Branly à Paris.

Ce poème des invisibles est aussi une puissante réflexion sur le sens de notre existence et les rapports entre la vie et la mort.

Il est dit ici par Birago Diop lui-même :

 

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent Le Buisson en sanglots :

C’est le Souffle des ancêtres.

 

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :

Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire

Et dans l’ombre qui s’épaissit.

Les Morts ne sont pas sous la Terre :

Ils sont dans l’Arbre qui frémit,

Ils sont dans le Bois qui gémit,

Ils sont dans l’Eau qui coule,

Ils sont dans l’Eau qui dort,

Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :

Les Morts ne sont pas morts.

 

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots :

C’est le Souffle des Ancêtres morts,

Qui ne sont pas partis

Qui ne sont pas sous la Terre

Qui ne sont pas morts.

 

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :

Ils sont dans le Sein de la Femme,

Ils sont dans l’Enfant qui vagit

Et dans le Tison qui s’enflamme.

Les Morts ne sont pas sous la Terre :

Ils sont dans le Feu qui s’éteint,

Ils sont dans les Herbes qui pleurent,

Ils sont dans le Rocher qui geint,

Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,

Les Morts ne sont pas morts.

 

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots,

C’est le Souffle des Ancêtres.

 

Il redit chaque jour le Pacte,

Le grand Pacte qui lie,

Qui lie à la Loi notre Sort,

Aux Actes des Souffles plus forts

Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,

Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.

La lourde Loi qui nous lie aux Actes

Des Souffles qui se meurent

Dans le lit et sur les rives du Fleuve,

Des Souffles qui se meuvent

Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.

Des Souffles qui demeurent

Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,

Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit

Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,

Des Souffles plus forts qui ont pris

Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,

Des Morts qui ne sont pas partis,

Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.

 

Écoute plus souvent

Les Choses que les Êtres

La Voix du Feu s’entend,

Entends la Voix de l’Eau.

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots,

C’est le Souffle des Ancêtres.

Birago Diop, Leurres et lueurs (1960) – Éditions Présence Africaine

Les Souffles, écrit de la main de Birago Diop

Cheick Tidiane Seck, ses musiciens et ses chanteurs ont librement mis en musique et interprété Les Souffles de Birago Diop (Extrait du concert Ocora, Couleurs du Monde du 14/09/20) :


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Chris

Merci Renaud pour nous faire connaître ce magnifique poème Les souffles de Birago Diop que je relis et réécoute

Pascale

Comme c’est beau!… et impressionnant. Je lis cela juste le jour où je suis allée chercher le tableau acheté à un peintre sénégalais réfugié en Allemagne depuis 7 années… maintenant menacé d’expulsion car il n’a toujours pas reçu d’autorisation de rester. Ce poème me touche d’autant plus intensément.
Merci Renaud pour ce magnifique partage.