Comment ne plus faire le mal qu’on ne veut pas faire ?

(…et parvenir à faire le bien que l’on veut faire ?)

« Personne n’a jamais fait le mal, chacun n’a jamais fait que le bien tel qu’il le comprend. »

Swami Prajnanpad

« Ton travail est de découvrir ton travail puis, de tout ton cœur ; te donner à lui. »

Bouddha, Dhammapada, 62

 

Nous vivons dans un monde régi par la loi de l’impermanence et par la loi de la différence, ce qui signifie que la notion de bien et de mal varie constamment entre les individus et avec les circonstances.

Dans un tel contexte il nous est arrivé à tous de ressentir que nous ne voulons pas le mal – pourtant bien réel pour celui qui le subit – que nous avons fait subir aux autres.

Il nous arrive même de prendre la résolution de ne plus le faire, avant de constater que nous ne parvenons pas à la tenir.

Alors que faire ?

Comment s’y prendre pour tenir une telle résolution ?

Celui qui a écrit la prière ci-dessous ne se fait aucune illusion sur lui-même, il sait à quel point nous manquons de détermination, il sait que nous pouvons être facilement distraits et que nous sommes finalement assez peu constants par rapport à ce que – paradoxalement – nous croyons vouloir : faire le bien de l’autre en le respectant.

Voici cette prière – d’un auteur anonyme :

Seigneur, dans le silence de ce jour naissant,

Je viens Te demander la paix, la sagesse, la force,

Je veux regarder aujourd’hui le monde avec des yeux tout remplis d’amour ;

Être patient, compréhensif, doux et sage ;

Voir au-delà des apparences

Tes enfants comme Tu les vois Toi-même, et ainsi ne voir que le bien en chacun.

Ferme mes oreilles à toute calomnie ;

Garde ma langue de toute malveillance ;

Que seules les pensées qui bénissent

Demeurent en mon esprit ;

Que je sois si bienveillant et si joyeux

Que tous ceux qui m’approchent sentent Ta présence.

Revêts-moi de Ta beauté, Seigneur, et qu’au long de ce jour, je Te révèle.

Cette prière est à la fois une proclamation, une exhortation, un encouragement et une invitation à agir dans une certaine direction. Celui qui prie souhaite avec force que sa demande soit exaucée. Celui qui prie a compris que pour se donner une chance d’obtenir ce à quoi il aspire, il faut le vouloir, s’en donner les moyens, et pour cela être convaincu. C’est ainsi qu’il proclame ce qu’il souhaite avec force et du plus profond de lui-même.

Pour ce faire, l’auteur de cette prière (parfois attribuée à Saint François d’Assise ou à Sainte Thérèse d’Avila), commence par s’ouvrir à ce qui est, le silence, qu’il décide alors de rompre pour proclamer son intention, celle de regarder le monde avec des yeux remplis d’amour.

Cela revient à dire qu’il décide d’adopter une attitude non duelle de non-jugement, il veut faire le choix de regarder chacun pour lui-même. Les choses sont toujours telles qu’elles sont : chacun agit comme il agit, et possède en lui-même les causes qui font qu’il agit comme il agit. Prenant le parti de celui qui accepte ce qui est, il décide ne vouloir intervenir ni sur les choses, ni sur les êtres, mais juste de prendre acte des faits en les constatant.

Prendre le temps de se connecter à sa profondeur (donc à ce que l’on veut vraiment) est essentiel pour parvenir à ne pas rester à la surface des choses. Cela revient aussi à dire que pour regarder le monde avec des yeux remplis d’amour, il ne faut pas être tiède mais déterminé, il faut le courage d’être, de ressentir ce que l’on veut en même temps que d’affronter les choses telles qu’elles sont.

Convaincu que les hommes, selon la parole du Christ, « ne savent pas ce qu’ils font », loin de les juger en leur attribuant une responsabilité trop hâtive, l’auteur de cette prière proclame de façon délibérée son intention de ne vouloir voir en chacun que le bien. Cela revient à dire que puisque chacun ne peut qu’être « ce qu’il est » à un moment précis, nous n’avons pas d’autre choix que celui de l’accepter « tel qu’il est » en nous y ouvrant.

En même temps, l’auteur de cette prière est particulièrement lucide et sans illusions, quant à sa difficulté, inhérente à son humanité, à tenir ses résolutions ; il sait qu’il peut facilement faire un faux pas, et c’est la raison pour laquelle, dans le contexte duel qui est le sien, il demande à Dieu de l’aider. Il renforce donc sa détermination en faisant appel à une force extérieure à lui, un ami, un allié.

Il n’a aucune illusion sur lui-même et ses réactions émotionnelles toujours possibles. Il sait, pour l’avoir manifestement constaté, que plus particulièrement dans un contexte d’injustice (la calomnie), il est tout à fait possible qu’il devienne, en paroles, malveillant en retour. Il demande donc à Dieu de l’aider à demeurer sourd aux mots qui pourraient le blesser afin que dans son impossibilité à se contrôler, il ne réagisse pas avec d’autres mots qu’il sait inadaptés.

Il est donc conscient pour lui-même de ce qui nous arrive quotidiennement à tous : nous réveiller en paix, de bonne humeur, et, quelques minutes ou heures plus tard, nous laisser distraire de notre paix intérieure par un événement extérieur à nous qui nous la vole. Il est parfaitement conscient que c’est le plus souvent notre identification à l’émotion d’injustice qui nous condamne au ressentiment et même parfois à la haine.

S’en remettant à Dieu, il lui demande de prendre soin de lui, en même temps qu’il exprime très clairement que ce sont nos propres pensées (nos propres interprétations des autres) qui nous détournent de la paix dans laquelle nous souhaitons demeurer, parce qu’elles réussissent à nous faire croire que les autres cherchent à être injustes avec nous.

Il sait pertinemment que la condition nécessaire, pour que nous nous sentions blessés par un autre, c’est de nous dire que cet autre n’aurait pas dû nous dire ce qu’il nous a dit (ni faire ce qu’il a fait), alors même qu’il nous l’a dit (ou qu’il l’a fait). C’est la raison pour laquelle il demande à Dieu de lui permettre de le révéler (c’est-à-dire de l’aider à maintenir son attention sur lui), donc de l’aider à ne pas se laisser distraire par une pensée quelconque et en particulier par celle qui voudrait lui faire croire que l’autre aurait pu agir autrement que comme il a agi.

En mobilisant notre attention sur quelque chose qui nous rappelle notre but, nous aurons plus de facilités à ne pas nous en laisser distraire. L’auteur de cette prière se sert donc de Dieu comme d’un support d’attention pour ne pas se laisser distraire de son intention de regarder le monde avec des yeux remplis d’amour.

Récapitulons : c’est notre courage et notre détermination qui sont à même de nous permettre d’atteindre le but que nous nous sommes fixés. Pour cela nous avons besoin de silence pour côtoyer l’éternité et laisser émerger de nous-mêmes une solide intention, celle de ne pas nous laisser détourner par les besoins et réactions émotionnelles de l’égo. La tradition tibétaine appelle cela « envoyer un vœu », parce qu’elle pense que la résolution est comme une flèche que la conscience peut suivre. À ce niveau, nous pourrons avoir recours à l’aide d’un support qui nous aidera à ne pas nous détourner de notre but en maintenant notre attention dans la bonne direction. Ainsi certaines personnes pourront utiliser leur croyance en Dieu, d’autres utiliseront un mantra, d’autres encore n’importe quel support symbolique comme l’évocation d’un ancêtre, d’une valeur précieuse, d’un objet à travers lequel elles se sentent reliés à plus grand qu’elles, tout cela dans le but de les aider à maintenir leur intention.

A contrario, on comprendra que c’est le doute, la fragilité, l’indécision, l’incertitude par rapport à ce que l’on veut, la non croyance en soi-même, la démobilisation, et le plus souvent l’apitoiement sur soi-même, qui pourront nous déprimer, saper notre courage et nous empêcher d’atteindre le but que nous nous étions fixés.

Il m’arrive très souvent d’être en relation avec des parents qui semblent lucides quand ils partagent leur honte et leur culpabilité par rapport à certains de leurs comportements vis-à-vis de leurs enfants.

Ils disent vouloir sincèrement renoncer à ces comportements négatifs, sans pour autant y parvenir.

Certains même s’en veulent avec une telle intensité qu’ils parviennent à se haïr. Dans leur hâte à vouloir le bien de leur enfant, ils demeurent incapables de voir que c’est une maltraitance contre soi-même que de vouloir parvenir à être tout de suite ce que l’on ne peut pas être parce qu’il y a des obstacles et des résistances à l’être.

Ils ne savent généralement pas qu’ils sont – en réalité – mus par des forces souterraines qu’ils ne connaissent pas et que l’on peut nommer l’inconscient, des désirs refoulés et d’anciens traumas. En proie à une illusion, beaucoup se croient intrinsèquement mauvais. Ils sont incapables de ressentir qu’ils ne sont pas, dans la profondeur, ce qu’ils se sentent être, en surface, à travers leurs expressions émotionnelles souvent déconcertantes.

Ils ne savent pas que les comportements négatifs des parents maltraitants sont la conséquence d’une haine de soi lentement élaborée à travers un apprentissage subi dans l’enfance et qui les condamne jusqu’à aujourd’hui à perpétuer la maltraitance.

Ils ne savent pas qu’ils sont en réalité les otages de ce qu’ils ont subi. Ils sont inconscients d’avoir dû, dans leur enfance, idéaliser des parents aux comportements parfois carrément toxiques, en même temps que d’avoir dû refouler leurs véritables sentiments pour survivre. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui, ils cherchent à étouffer leur angoisse d’être par l’autoritarisme et la répression contre leurs enfants.

Comme l’a si bien montré Alice Miller : « La compulsion intérieure de la victime la conduit à reproduire sur d’autres êtres sans défense ce qu’elle a elle-même vécu et refoulé. »

Ces parents sont donc dans une incapacité pathétique à être en harmonie avec ce qu’ils aspirent à être vis-à-vis de leurs enfants qu’ils aiment.

Pour dénouer les nœuds complexes qui sont à l’origine de leurs comportements maltraitants, il leur faudra du temps, de la détermination et de la patience.

Tant qu’ils n’admettront pas que la haine de soi ne peut pas servir de rançon au manque d’amour de l’autre, ils demeureront dans une impasse. « Tout royaume divisé contre lui-même sera réduit en désert ; et toute ville ou toute maison divisée contre elle-même ne subsistera point. » est-il écrit dans la Bible. Cela signifie que tant que nous ne sommes pas réconciliés avec nous-mêmes, quelle que soit notre détermination à vouloir faire le bien, nous ne parviendrons pas à être justes avec les autres et à les respecter.

Le respect de l’autre passe nécessairement par le préalable du respect de soi-même.

De plus, ces personnes sont souvent prisonnières d’une logique intellectuelle implacable qui les oblige à croire qu’elles devraient nécessairement réussir tout ce qu’elles entreprennent. Prisonnières de leur perfectionnisme et de l’absurdité du « quand on veut, on peut », elles perçoivent le monde et les autres à travers leur croyance en leur toute-puissance. Croyance qui ne résiste pas aux faits puisqu’elles commettent régulièrement le mal qu’elles ne veulent pas commettre. Elles se perçoivent parfois comme des imposteurs, s’en veulent et se retrouvent soumises à une puissante auto-dévalorisation. Dégoûtées d’elles-mêmes, elles sont dans l’impossibilité de ne pas projeter leur dégoût sur le monde extérieur. En retour et en conséquence, elles croient parfois subir le dégoût des autres à leur égard alors qu’il n’en est rien, et c’est ainsi qu’elles se perdent.

Ces personnes ignorent que l’être humain est un complexe à trois niveaux : physique, émotionnel et mental. Se réduisant elles-mêmes à leur intellect, elles n’ont généralement pas accès à leurs émotions refoulées depuis l’enfance. Elles somatisent souvent et, incapables d’en comprendre le mécanisme, elles se jugent sévèrement en se percevant elles-mêmes comme méprisables.

Elles n’ont aucune idée de ce que – pour un être humain véritable – il s’agit de mettre la tête au service du cœur. Que ce n’est pas notre opinion sur nous-même qui doit mener le jeu, mais notre intention de cœur. Que la seule manière de renforcer son intention de cœur est de se prendre en flagrant délit de non vigilance, de se prendre la main dans le sac de sa propre négativité. Que c’est notre présence à nous-même, notre bienveillance envers nous-même et nos maladresses qui nous permettra peu à peu de parvenir à faire le bien que nous voulons faire. Que plutôt que de culpabiliser en se désolant par rapport au passé (le fameux et mortel « j’aurais dû »), il nous faut rester mobilisés dans notre détermination présente : d’accord avec ce qui vient de se passer, et la prochaine fois, je m’y prendrais autrement, en me souvenant que je ne peux progresser qu’approximativement et d’erreur en erreur.

La prodigieuse prise de conscience de mon erreur doit éclater au soleil des choses telles qu’elles sont, en me laissant la poitrine ouverte. Si ma prise de conscience est la conséquence d’une cogitation jugeante, elle est toxique, il faut qu’elle devienne une dynamique de mon propre cœur, qui exprimera sa souffrance à travers les larmes.

Aimer, c’est aussi s’ouvrir à l’autre avec sa propre sensibilité, se laisser toucher par lui, et se laisser éventuellement émouvoir par sa souffrance : tant que je ne vis pas dans ma chair l’inconvénient pour l’autre de certains de mes propres comportements (le fameux « se mettre à sa place »), je ne pourrai que les reproduire.

Ici les choses se compliquent parce que les personnes maltraitantes avec elles-mêmes ont généralement – comme nous l’avons vu – le cœur si meurtri qu’elles se condamnent elles-mêmes à l’endurcir encore davantage pour moins souffrir. Se laisser toucher par la souffrance de l’autre devient une gageure pour elles, dans leur impossibilité à se laisser toucher, elles jugent et condamnent, laissant libre court à leur agressivité.

La première et la plus négative cause de maltraitance de soi-même réside dans le renoncement à sa propre sensibilité. Nous devons nous persuader peu à peu que notre sensibilité est notre sève de vie, qu’elle est notre beauté, notre richesse, qu’en elle réside notre capacité à pouvoir vivre avec l’autre de manière à la fois juste et équilibrée. C’est grâce à notre sensibilité que nous pouvons percevoir que là, nous avons failli franchir la limite due au respect de l’autre, que là, si nous continuons, nous allons aller trop loin. Notre sensibilité est le moteur de notre propre régulation dans notre relation aux autres, elle s’exprime également à travers notre tact et notre finesse. Pourquoi nous en vouloir de porter de gros sabots, alors qu’il nous suffit de nous déchausser pour découvrir nos pieds veinés, parfois meurtris, mais tellement vivants ? Nos pieds nous portent comme notre sensibilité nous porte à vivre de manière courageuse et audacieuse.

Comment avoir du tact et de la finesse pour les autres si on se les refuse à soi-même ?

Il existe un moyen, pour transgresser notre besoin de faire subir à l’autre une maltraitance, un moyen pour parvenir à donner à l’autre la bienveillance et l’amour qu’on aspire vraiment à lui donner : ce moyen est à la fois radical et efficace, bien que pas toujours facilement accessible, c’est celui de nous laisser toucher par l’autre en lui devenant vulnérable.

En effet si nous ne sommes pas constants dans nos volontés, ce n’est pas parce que nous sommes « méchants », mais parce que des mécanismes inconscients nous en empêchent. Quand un être devenu parent, a subi dans l’enfance la violence de son propre parent en en devenant sa victime, il ne peut s’empêcher de reproduire à son tour les comportements maltraitants qui l’ont pourtant tant meurtri. Ces comportements négatifs, à l’occasion d’une contrariété ou d’une émotion d’injustice, s’imposent à lui d’une façon telle qu’il ne peut plus être en contact vivant avec ses intentions positives. Et quand il s’en apercevra après coup, plus il s’en voudra de son incapacité à être aimant, plus il complexifiera sa propre entreprise à l’être.

Donc, je me répète, pour parvenir à faire le bien que l’on souhaite faire à l’autre, il n’y a pas d’autre moyen que nous laisser toucher par cet autre pour lui être vulnérable. C’est grâce à un entrainement patient à la vulnérabilité que nous parviendrons à faire en sorte que notre mémoire ne soit plus à même de court-circuiter notre désir de nous ouvrir à l’autre.

Être vulnérable c’est se rapprocher. C’est parce que nous nous rendrons de plus en plus vulnérables à la souffrance de l’autre que nous parviendrons à aimer cet autre. C’est en s’y prenant ainsi avec soi-même que nous parviendrons à faire le bien que nous souhaitons faire ou du moins à ne plus faire le mal que nous ne voulons pas faire.

Ouvrir son cœur à l’autre demande du courage puisqu’il faut commencer par cesser de se protéger de sa culpabilité, de ce que nous avons fait subir à cet autre. Et notamment en cessant de nier ou de minimiser le fait que nous l’avons fait souffrir. Cela nous demande donc d’entretenir une relation particulière avec la « vérité » et avec nous-même. Une relation particulière avec notre propension à oser « voir les choses telles qu’elles sont » aussi douloureux que cela soit pour nous.

Se rendre vulnérable, c’est accepter à l’avance de s’exposer de façon telle qu’on pourra avoir le « cœur brisé » par ce qu’on découvrira.

Je me souviens de l’exemple frappant que prenait Arnaud Desjardins pour illustrer cela :

Un homme était rentré ivre à son domicile un soir et avait battu son enfant. Le lendemain matin – ne se souvenant plus de rien, il avait regardé le visage tuméfié de sa fille et lui avait demandé « Mais qui est-ce qui t’a fait ça ? ». Après avoir entendu la réponse : « Mais c’est toi papa, hier soir », cet homme avait eu le cœur brisé et s’était inscrit aux Alcooliques Anonymes, qui l’avaient aidé à ne plus jamais retoucher à l’alcool.

Cet homme était donc parvenu à s’exposer, sans défense, à ce qu’il avait fait, en même temps qu’il avait eu le courage de ne pas se trouver d’excuses, et de ne pas culpabiliser. Il avait simplement « vu » dans toute son horreur ce qu’il avait fait subir à son enfant.

C’est cette simple vision qui lui avait permis de ne plus recommencer, parce qu’il avait eu le cœur brisé. Quand une personne ouvre son cœur à ce qu’il a fait subir à l’autre, il ne peut pas ne pas ressentir de la douleur. C’est alors que cette douleur peut fonctionner pour lui de manière « définitive » en lui faisant réaliser « l’horreur de son acte. »

C’est bien parce que les bourreaux demeurent incapables de ressentir l’horreur de leurs actes qu’ils continuent de les perpétrer.

Cela signifie que si une personne est déterminée à changer ses comportements agressifs, injustes et manipulateurs, elle devra commencer par les constater dans sa relation aux autres, en prendre l’exacte mesure sans s’en protéger.

Je peux témoigner que « l’électrochoc personnel » est radical et qu’il est bien sûr dépendant de la relation intime que chacun entretien avec les valeurs qui sont les siennes, de son goût pour la vérité et de ce que l’on pourrait aussi appeler son niveau d’être. Celui qui a le cœur brisé parvient à voir les choses de manière radicalement différente, touché, il sort de son intérêt étroit et personnel, il ne peut plus rester insensible à l’autre, et c’est ainsi qu’il parvient facilement à s’ouvrir à lui.

À travers le poème, Tom tue un lapin, Red Hawk1 nous montre le chemin par lequel passer pour arriver à transpercer son propre cœur :

Tom était le père de ma femme. Un jour

il m’a raconté qu’à son huitième anniversaire

il reçut un arc et six flèches.

Il installa une cible en paille dans sa cour

 

et tira pendant des heures jusqu’à ce qu’il en eût assez,

puis il installa des objets plus petits et plus difficiles,

une boîte, un morceau de papier cloué sur un arbre,

une vieille chaussure sur une souche. Il y arrivait bien, et

au bout de trois jours cela aussi le lassa.

Il voulait quelque chose de plus, quelque chose de vivant,

quelque chose qui partirait en courant ;

Ii voulait tuer quelque chose.

 

Il alla dans les bois et la première chose

qu’il vit fut un petit lapin figé sur place,

Il banda et décocha la flèche, qui traversa directement

le corps du lapin sans qu’il meure ;

mais la flèche s’enfonça dans le sol,

clouant là le lapin.

Ses pattes s’agitant furieusement, il ne pouvait que tourner

follement autour de la flèche, perdant son sang, ses yeux

 

sauvages, lumineux et blessés.

Tom resta figé, transpercé d’horreur, et

quand il me regardait, ses yeux

étaient blessés comme ceux du lapin.

 

Il a posé l’arc, et ne l’a jamais repris.

C’était un grand homme, et selon moi, c’est cette histoire qui l’a

fait grandir, car en tirant une flèche dans les bois

il a transpercé son propre cœur.

Tom était un petit garçon de 8 ans, plein de vie donc avide d’expériences nouvelles, avide de se surpasser lui-même. Rempli de testostérone, il s’est mis en tête de tuer un être vivant parce qu’il bougeait et qu’il était très intéressant de jouer avec une cible qui bouge. Tom était un petit garçon qui avançait dans la vie au moyen de son instinct et qui s’est laissé surprendre par l’intensité de sa propre sensibilité encore vierge.

Quand il a vu le lapin, il était parfaitement unifié pour le tuer et c’est pourquoi il a su lui décocher une flèche mortelle. Quand il a littéralement « cloué » le lapin au sol, le changement a eu lieu, parce que sa conscience a dû supporter une blessure causée par son propre comportement : les conséquences de son acte vécues à travers sa sensibilité lui sont apparues telles que sa conscience a basculé.

C’est ainsi que cela se passe dans la vie quand on « voit » les choses telles qu’elles sont, en direct, plutôt que de les interpréter avec notre mental. C’est pourquoi il en a eu le cœur brisé.

Pour ne pas recommencer, il faut donc avoir eu le cœur brisé par la manière dont on s’y est pris.

Pour parvenir à transpercer son propre cœur, il faut donc commencer par « tuer un lapin », ce qui signifie oser regarder – avec son entière sensibilité – donc sans aucune protection, l’horreur de l’acte que nous avons commis.

La culture machiste de la société dans laquelle nous vivons nous a appris à considérer la guerre comme inévitable, elle nous a éduqué à penser que le guerrier qui tue est un héros alors qu’il n’est qu’un être qui, sans le savoir, a vendu son âme.

Mais quid de la culpabilité, diront certains ? Il n’y a plus de culpabilité (émotion de l’égo qui cherche à se protéger) chez un être déterminé à regarder en lui-même les choses telles qu’elles sont.

J’ai plusieurs fois entendu Arnaud Desjardins dire que ce travail demande un apprentissage progressif car si une personne parvenait à se retrouver directement, donc sans entrainement, devant l’horreur de ses propres actes, elle en mourrait ou en deviendrait folle.

Transpercer son propre cœur n’est donc pas une petite affaire, il nous faudra une très solide détermination, ainsi qu’un désir immense d’amour inconditionnel pour les autres, pour parvenir enfin « au bien » que nous souhaitons pour les autres.

Devenir symboliquement comme un arbre qui – sans discrimination – accueille tous les oiseaux qui se posent sur lui.

© 2022 Renaud Perronnet. Tous droits réservés

Illustration :

(Détail de la « Danse des derviches » pour un Divân (« Recueil poétique » de Hâfez, 1480.)

La souffrance fondamentale s’exprime par les larmes qui ont un pouvoir purificateur sur l’âme et le cœur. Le poète persan Djalâl ad-Dîn Rûmî, qui fut le chantre de la « religion de l’amour », est représenté ici en larmes.

Notes :

1. Pour en savoir plus sur ce poète lucide, cliquez ici.

Pour aller plus loin, je vous invite à lire :


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Papillier

Bonjour,
Pour avoir été vulnérable, par volonté et amour, mais avec un partenaire violent, je me suis retrouvée broyée intérieurement. J’ai pu sortir de cela avec une autre personne aimante et douce, mais je sais que ce qui a été broyé est encore en morceaux. Le chemin est long et si difficile, je crois que seul, parfois, on ne peut pas…

Emma

Vous dites que pour parvenir à transpercer son coeur, il faut un immense désir d’amour pour les autres. Mais avoir ce désir, ce n’est pas déjà avoir transpercé son coeur ?

Emma

Se croire ou se vouloir “invulnérable” donne une force particulière (soit pour se protéger, soit pour prendre le pouvoir sur l’autre). Pourquoi une personne renoncerait à ce pouvoir ? comment générer un déclencheur (à l’âge adulte, contrairement à ce petit garçon qui voit le lapin souffrir) ?
Certaines personnes voient souffrir d’autres personnes sans réagir, sans même se rendre compte qu’elles souffrent, avec un regard “vide” d’émotions. Peut-on imaginer qu’elles puissent changer ?

Emma

J’adhère totalement à vos propos et ceux de Lee Lozowick.
Je ne voulais pas parler de “faire” changer quelqu’un.
Pour être plus claire dans mes propos : le besoin d’aimer les autres peut-il être plus fort que le besoin de les dominer ? Et si oui, qu’est ce qui peut amener quelqu’un à faire émerger ce besoin puisqu’à priori il est inexistant en lui ?

Elan

La prière “Seigneur, dans le silence…” est celle de saint François d’Assise.

marie

j’ai vécu, trop longtemps, avec un pervers. Pour lui, le bien, c’était son bien, c’était la jouissance qu’il ressentait à faire le mal. J’ai beaucoup trop essayé de lui dire à quel point il me faisait souffrir. Et cette prière ne sera jamais sa prière. C’est pourquoi, je pense qu’il y a des êtres qui ont besoin de faire le mal et le font sans scrupules.

marie

Merci pour votre réponse