Que veut dire : « Vous l’avez attiré » ?

« Tout ce qui vous arrive, c’est vous qui l’attirez.

Il y a comme un champ magnétique autour de vous1 . »

Swami Prajnanpad

À première vue, cette formule, si elle est adressée à une personne victime d’une agression par exemple, ne peut qu’être maltraitante. Qui pourrait avoir suffisamment d’inconscience, d’indélicatesse et si peu d’empathie pour dire à une personne en souffrance : « Vous avez attiré votre agression », sous-entendant que l’agression a été désirée par la personne qui la subit ?

Il serait évidemment très injuste de faire une telle remarque à une personne qui ne pourrait ni l’entendre ni la comprendre. Mon intention est donc ici de tenter de mettre en lumière son sens a priori caché, et de peut-être participer ainsi à la déculpabilisation de la personne qui – ayant entendu cette formule – s’en servirait contre elle-même.

Pour ce faire, nous avons besoin de comprendre que la nature – toujours impitoyable – fonctionne selon certaines lois qu’il nous faut connaître.

Si un lion, dans la savane, est saisi par la faim, il va tout naturellement être attiré par la proie qui sera le plus facilement à sa portée. C’est ainsi qu’on pourra dire que le jeune gnou, blessé à la patte, « ne peut pas faire autrement » que d’attirer le prédateur. La situation de vulnérabilité du gnou est telle que ce sera nécessairement lui qui sera choisi par le lion. C’est donc moins le gnou lui-même qui attire son prédateur que sa condition de bête blessée.

La responsabilité de la cause de ce que nous sommes objectivement pour l’autre ne nous appartient pas, et pourtant elle participe à ce qui va nous arriver.

Il nous faut donc – par exemple – prendre en compte que si personne n’a choisi la couleur de ses yeux, celle-ci peut être à l’origine de l’attirance d’une personne pour nous. Accepter que toutes sortes de traits physiques ou psychologiques, qui trouvent leur origine en dehors de notre responsabilité, participent des comportements que les autres vont avoir avec nous en relation avec leurs attirances à eux.

En vertu de la loi d’attraction, nous attirons toutes sortes d’autres que nous, et toutes sortes d’autres que nous sont attirés par nous ; personne ne peut y échapper.

Nous avons tous remarqué que si nous croisons un chien sans lui prêter attention, il ne se passe rien. A contrario si – alors que nous marchons dans une rue – nous repérons de loin avec une certaine appréhension, un gros chien attaché à une gouttière, et que nous cherchons à l’éviter parce que nous en avons peur, il y a toutes les chances pour qu’il aboie à notre passage et même se montre agressif en montrant les dents.

Que s’est-il passé ?

Le chien a perçu la peur qui émane de nous et y répond : nous vivons dans un monde régi par la dualité des forces antagonistes et contraires qui s’opposent et s’attirent et, dans le besoin que les contraires ont de s’attirer, la peur « cherche » le prédateur. C’est une loi indépendante de notre volonté.

La peur étant une attirance négative, une personne qui vit dans la peur ne peut pas faire autrement qu’attirer inconsciemment un prédateur.

Même si nous considérons cela comme très injuste, c’est bien parce que nous avons eu peur de ce chien (donc vraisemblablement parce que nous avons dans notre histoire, été mordu par un chien) que celui-ci, l’ayant senti, nous montre les dents.

« Si une personne se sent timide et effrayée, ses sentiments se répandent obligatoirement autour d’elle : tous ceux qui se trouvent près d’elle en sont imprégnés. Quels que soient les sentiments qui apparaissent en qui que ce soit – qu’ils soient bons ou mauvais – ils affectent pareillement tous ceux qui les entourent et imprègnent toute l’atmosphère. Une fleur répand son parfum tout autour d’elle ; les excréments répandent leur mauvaise odeur.2 »

Il nous faut comprendre qu’il y a là quelque chose d’inéluctable, d’autant plus injuste que c’est implacable et impitoyable. Le gnou blessé attire le lion. Nous exhalons ce dont nous sommes imprégnés, aussi bien physiquement (comme une bonne ou mauvaise odeur), que psychiquement, à travers les événements de vie et en particulier les épreuves que nous avons vécues.

N’importe quelle personne en équilibre avec elle-même, peut être – une fois – abusée et maltraitée par une autre. Mais que peut-il bien se jouer à l’intérieur d’une personne violentée et abusée régulièrement et qui persisterait à croire que son agresseur ne lui veut pas vraiment de mal ? Que c’est de sa faute à elle si les choses sont difficiles et qu’elle « attire » (en en culpabilisant) ce qui lui arrive ? Pire, qui se sentirait toujours amoureux(se) et attiré(e) par son prédateur ?

Une personne qui ne parvient pas à « ouvrir les yeux » sur la nature du comportement d’un autre maltraitant est une personne qui est comme hypnotisée par cet autre. L’hypnose est une attirance : les petits mammifères sont attirés par les serpents qui les hypnotisent pour pouvoir les avaler, presque à leur insu.

Nous avons donc tous besoin de savoir que l’hypnose existe, c’est-à-dire que nous pouvons subir le pouvoir de fascination et d’envoûtement d’une personne et que cela parle principalement de nous.

Notre appréciation des choses et des autres est une clé pour parvenir à sentir le moment où nous allons nous mettre en danger. Nous avons tous besoin de faire nos expériences par nous-mêmes pour découvrir nos limites, et en même temps il ne nous faut pas perdre de vue que certaines expériences peuvent nous faire courir un trop grand danger et même nous perdre.

La victime en proie à une attirance évalue de manière fausse et irréaliste les comportements de l’autre parce son attirance pour lui est plus forte que sa conscience de se mettre en danger.

Ainsi une personne victime d’un sociopathe pourra arguer à une amie qui la conseillerait, que son prédateur est « gentil », qu’elle l’aime, qu’il ne faut pas noircir le tableau, se percevant donc inadéquate de devoir chercher à se soustraire de l’influence d’une personne qui l’attire.

C’est ainsi qu’inconsciemment victime de son attirance pour son prédateur, elle prendra le risque d’y succomber. L’attirance est liée au désir et à la fascination, elle est une force qui s’exerce sur une personne et qui l’entraîne dans une certaine direction qu’elle ne peut pas maîtriser. Pour s’en libérer, il faudrait en connaître la cause.

Seule une personne qui (à travers un travail de connaissance d’elle-même), parviendrait à prendre la responsabilité de ce qui l’aurait attirée malgré elle pourrait en devenir libre.

Les êtres humains sont tous mus par leurs attirances inconscientes, liées à leurs histoires respectives. « Qui se ressemble s’assemble », dit le proverbe, des attirances mutuelles se créent qui, dans la dualité des contraires, ne sont pas nécessairement au bénéfice des êtres qui les vivent.

Nous vivons dans un monde dans lequel les prédateurs cherchent des proies. Tous les êtres humains ne se comportent pas en prédateurs mais ceux qui ont appris, à travers leur douloureuse histoire, à se comporter comme tels, cherchent bel et bien leurs proies.

Qui – à travers leurs besoins de prédation, avec leurs antennes de prédateurs – vont-ils attirer ? Ils vont attirer le gnou blessé qui – bien malgré lui, court le risque de finir dans la gueule du lion.

La victime potentielle, pourra par exemple montrer une naïveté, une innocence, une difficulté à sentir les choses pour les prévoir, ce qui sera la cause d’une forte attraction pour le prédateur pervers.

Sur notre planète, tous les corps sont attirés par la pesanteur terrestre, ainsi « L’eau coule toujours dans le sens de la pente. » Nous vivons dans un monde qui naturellement va toujours au plus facile : il est plus facile de duper une personne naïve qu’une personne consciente et avertie, l’abuseur va donc naturellement et avec facilité, choisir comme proie une personne naïve et peu avertie, parce qu’il n’y a pas de pitié dans la nature. Parce que le prédateur va percevoir et sentir la manière dont sa proie peut devenir une « opportunité » pour lui, il entreprendra sa domination sur elle.

Il n’y a aucune moralité dans la nature et nous en indigner ne sert à rien.

Nous avons tous besoin de le comprendre et de l’accepter parce que le meilleur moyen de déjouer une injustice c’est d’en comprendre le mécanisme de l’intérieur. La prédation existe, il est évidemment juste et important de lutter contre ses ravages, mais il serait naïf de croire que sous le prétexte qu’on lutte contre elle, les mécanismes qui président à la prédation ne s’exerceraient plus. Le danger est réel et, pour le déjouer, il n’existe pas d’autre moyen que de le regarder en face sans cynisme et avec lucidité.

Ainsi, non seulement nous devons tous nous tenir prêts à tout, donc ouvrir les yeux, mais aussi nous connaître, c’est-à-dire connaître à la fois les raisons qui président à nos propres attirances, mais aussi ce qui se dégage de nous, notre « parfum », ce que nous exhalons pour les autres. C’est à cette condition que nous parviendrons à ne plus être la victime de ce que nous sommes (pour nous-même comme pour les autres.)

Malheureusement, plutôt que d’ouvrir les yeux pour voir, inconscients que nous sommes le plus souvent de ces mécanismes qui agissent à notre insu, nous prenons nos désirs pour la réalité en nous attendant à ce que les choses aillent dans le sens de la réponse à nos besoins. Quelle naïveté, quelle inconscience, quelle absence de connaissance des lois de la vie !

Le monde obéit à des lois qui, si nous ne les connaissons pas, nous feront risquer dramatiquement d’en être les jouets inconscients et éplorés. Pourquoi se lamenter quand il est possible d’ouvrir les yeux ? C’est le sens de cette nouvelle formule de Swami Prajnanpad :

« À tout ce qui vous arrive, vous ne pouvez que dire « oui ». Acceptez-le. En acceptant, vous supprimez l’univers extérieur. Vous prenez tout en vous. Si vous dites : « Je ne l’aime pas », peut-être ne l’aimez­-vous pas maintenant, mais c’est à vous. Il y a quelque chose dans la Nature qui fait que vous l’avez attiré.3  »

Nous ne pouvons que dire « oui » à ce qui nous arrive puisque ça nous est arrivé. S’il y a quelque chose dans la nature qui fait que nous l’avons attiré, nous ne pouvons que nous y soumettre puisque c’est ainsi ; c’est parce que nous reconnaitrons notre attirance que nous deviendrons capable de la voir à l’œuvre pour ne pas y succomber. Soyons beaux joueurs et ouvrons les yeux lucidement : nous attirons ce que nous attirons. À défaut de pouvoir déterminer par nous-même ce qui nous arrive, tentons de vouloir ce qui nous arrive, cela nous permettra de nous réconcilier avec ce que nous sommes pour pouvoir agir dessus.

Être beau joueur conditionne notre capacité à la lucidité, ce doit juste être notre attitude de base par rapport à « ce qui a été. »

Nous devons faire une différence entre ce qui nous incline et ce qui nous détermine. L’inclination est un mouvement qui nous fait spontanément pencher dans une certaine direction, la détermination un mouvement qui, parce que nous ne pouvons pas nous en libérer, nous oblige à aller dans une certaine direction.

Ce qui a présidé à notre naissance, notre nature, notre histoire nous incline, car qui peut prétendre être libre de son passé ? L’inclination peut être forte mais elle n’est pas une détermination pour l’être humain qui aspire à la liberté. On pourrait dire qu’une personne qui apprendrait à être de moins en moins déterminée par sa propre histoire serait une personne sur le chemin de sa propre liberté.

Une personne qui aspire à la liberté doit donc nécessairement commencer par apprendre à reconnaître ce qui l’incline, c’est-à-dire ce à quoi elle se « parfume » malgré elle chaque matin, au réveil4.

Notre inconscient pas encore devenu conscient nous parfume à notre insu et crée toutes sortes d’attirances et de répulsions pour nous-même et les autres. C’est ainsi que des êtres humains qui ne se connaissent pas encore eux-mêmes se perdent, sans savoir qu’ils sont eux-mêmes, et pour chacun d’entre eux, à l’origine de cette inconscience qui les perd.

Pour déjouer les tours de ce qui nous incline, pour sortir de ce qui pourrait facilement devenir ce qui nous détermine, nous avons donc besoin de commencer par comprendre nos « schémas psychologiques5 » qui nous contraignent inconsciemment à subir l’injustice que nous n’avons pas voulue, qui nous poussent parfois dans les bras des prédateurs que nous n’avons pas encore osé identifier comme tels.

Qui n’a jamais pensé, en songeant à certains de ses amis, quelque chose comme « c’est typiquement elle », ou « typiquement lui », d’aller, une fois de plus, se fourrer dans une telle histoire ?

Nous « attirons » ce qui nous arrive, et pour que cette formule ne soit pas à l’origine de notre perte, il nous faut commencer par la comprendre, car cette compréhension deviendra la possibilité même de notre liberté.

Nous avons tous besoin de mettre au jour – avec détermination et sans honte – nos « schémas » pour parvenir à comprendre « ce qui nous arrive » que nous n’avons pas voulu et qui nous apparaît comme très injuste.

Les êtres humains fonctionnent donc – pour le meilleur comme pour le pire – à partir du jeu de leurs attirances et de leurs répulsions mutuelles. Il est toujours légitime de se poser la question de savoir pourquoi ce qui nous arrive nous arrive bien à nous. Nous y sommes nécessairement pour quelque chose puisque c’est bien à nous que cela est arrivé, et cela ne nécessite aucune culpabilité.

Nous avons besoin de comprendre nos mécanismes intérieurs, mais aussi les mécanismes extérieurs du monde dans lequel nous vivons, car nous sommes tous soumis à des forces qui nous contraignent.

Il est parfaitement inutile de se persécuter soi-même en se culpabilisant avec la formule « vous l’avez attiré », puisque personne ne peut être responsable de ce dont il n’a pas la connaissance.

Le fait « d’attirer quelque chose ou quelqu’un » ne peut pas être une « erreur » en soi puisque c’est le simple jeu de la vie, c’est juste la cause véritable de ce qui va peut-être devenir pour nous une occasion de souffrance. C’est la raison pour laquelle il est infiniment précieux de réussir à voir ce fonctionnement à l’œuvre pour parvenir à s’en prémunir.

Cette formule : « Vous l’avez attiré », est donc – à un niveau plus profond – une manière de dire que par-delà le jeu des oppositions entre l’intérieur (nous-mêmes, le moi), et l’extérieur (les autres, le non-moi), il y a l’unité : nous sommes nous-mêmes le monde à l’intérieur duquel nous vivons, il n’y a pas « d’extérieur », et en conséquence, tout nous appartient.

© 2023 Renaud Perronnet. Tous droits réservés

Illustration :

Les champs magnétiques au sol sont à l’origine des aurores boréales

Notes :

1. Daniel Roumanoff, Swami Prajnanpad, Tome 3, Éditions La Table Ronde, p. 193.

2. Swami Prajnanpad, La Connaissance de soi, Éditions Accarias l’Originel, p. 60.

3. Swami Prajnanpad, Ceci, ici, à présent, Éditions Accarias l’Originel, p. 310.

4. Apprendre à voir à l’œuvre les pensées qui sont les siennes, lisez l’article : Peut-on se libérer des pensées ?

5. Pour aller plus loin, lisez : Voir ses schémas à l’œuvre pour y renoncer

Compteur de lectures :

485 vues


Cet article vous a intéressé(e) vous pouvez le télécharger en podcast Mp3 (durée 20 mn), que vous pourrez facilement écouter sur votre appareil mobile ou votre ordinateur : 


Moyennant une modeste participation aux frais de ce site, vous pouvez télécharger l’intégralité de cet article de 6 pages au format PDF, en cliquant sur ce bouton :


 

CLIQUEZ ICI POUR VOUS ABONNER AUX COMMENTAIRES DE CET ARTICLE
Abonnement pour
guest

10 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Elan

Bonjour Monsieur, J’ai trouvé cet article très intéressant. Je vous remercie pour tous ces envois accessibles à tous et tellement enrichissants!

Azi

Bonjour Renaud, Merci encore pour votre article si éclairant comme tous les autres d’ailleurs. Je voulais vous informer que je m’étais remise en marche (en vie) et que je sors de ma zone de confort depuis début janvier. J’explore beaucoup de pistes, je me lance dans plusieurs projets et j’avance avec moins de peur du regard des autres surtout. Mon énergie est revenue et je suis très active, peut-être un peu trop 🙂 Je me rends compte aussi, que les périodes de dépression sont une chance de se rendre compte de ce qui ne va pas au fond de nous… Lire la suite »

Elan

Bonjour Aziliz, Votre honnête témoignage sera sans doute précieux pour nombre de personnes qui doutent et souffrent. Je vous souhaite bon courage pour votre renaissance. Soyez certaine que vous êtes une personne de grande qualité : le monde a besoin de gens comme vous, au grand coeur, sensibles et qui vont de l’avant 🙂

Azi

Merci Elan, ça me touche !

Muriel

Bonjour Monsieur Perronet, Cet article me fait réfléchir et me bouscule. Je me disais: “c’est dans la nature du lion de manger le gnou blessé, il n’a pas d’autres solution pour se nourrir, il n’est pas vegan, lui!” Mais par exemple, quand il s’agit d’un enfant abusé par un adulte, lui demander d’essayer de comprendre ce qu’il dégage, à part cette vulnérabilité propre aux enfants qui sont sous l’influence de l’autorité des adultes, ce qui est sa condition de base, propre à tous les enfants, ce serait particulièrement injuste. Est-ce que ce ne serait pas lui demander de prendre sur… Lire la suite »

Dernière modification le 7 jours il y a par Muriel
Muriel

Re-bonjour Monsieur Perronnet,
J’ai réagi affectivement à votre post, parce que j’ai 2 cas d’agression dans ma famille très très proche.

Merci.

Dernière modification le 6 jours il y a par Muriel