Voir loin

La vision d’ensemble

« Ne pas se précipiter mais d’abord, regarder, et si l’on est devant un mur, le voir. S’il est aussi haut que le ciel, le reconnaître. (…) Cette acceptation n’est pas une résignation, mais une vue. C’est la vue qui guérit, la vision vraie. Pas l’illusion, même si parfois la vérité est que nous n’avons pas de solution. Mais le reconnaître, le formuler, change tout. Comme si savoir que la porte est fermée, et l’accepter, vous la faisait traverser ! (…) La racine de la vue, c’est la contemplation, c’est l’attention. »

Christian Bobin

Tant que nous ne nous interrogeons pas sur le mal et la souffrance, nous demeurons enfermés en nous-mêmes, coupés du monde. Absorbés par nos préoccupations ordinaires, égocentrés, nous préservons notre confort en avançant sans voir. Et c’est précisément ainsi que, sans même y penser, nous devenons prêts à participer à toutes sortes de crimes.

Il est facile de ne pas voir.

Il est confortable de ne pas savoir.

Il est rassurant de rester enfermé en soi-même.

Repliés sur nous-mêmes, inconscients de notre responsabilité d’êtres humains, nous avançons à l’aveuglette, ce qui nous permet de ne rien anticiper des conséquences de nos actes.

Vivre ainsi, ce n’est pas vivre : c’est fonctionner.

Et celui qui fonctionne sans voir devient facilement dangereux.

Dès lors, une question s’impose : comment sortir de cet aveuglement ?

Comment devenir pleinement vivant ?

Comment devenir pleinement responsable de soi-même ?

Comment, pour reprendre Montaigne, « vivre à propos » ?

La réponse tient en peu de mots : il faut une vision d’ensemble.

Voir ce que l’on fait, voir ce à quoi l’on contribue, voir ce que l’on rend possible par son silence, son métier, ses complicités muettes, sa manière de consommer.

En évoquant la « banalité du mal », Hannah Arendt a montré comment Adolf Eichmann, se retranchant derrière l’obéissance aux ordres, incarnait un criminel aveugle et indifférent, incapable de se poser des questions. Un homme compartimenté, incapable de remords, misérable dans son étroitesse intérieure.

C’est cette absence de vision qui fait de ce type d’hommes des criminels. Le mal ne compte pas, il n’est même pas perçu, il se commet en l’absence de toute conscience.

Ce qui ne se voit pas se commet sans remords.

Lorsque nous devenons les rouages aveugles et dociles de notre propre mécanicité, nous ne voyons rien, nous ne savons rien, et c’est précisément ce qui nous rend disponibles pour le pire.

J’ai récemment rencontré un homme doux, fin, sensible. Ingénieur, il travaillait pour une usine d’armement. Il m’a immédiatement expliqué qu’il avait appris à « faire la part des choses ». J’ai compris aussitôt : il avait organisé sa vie de telle sorte que sa conscience ne puisse jamais embrasser l’ensemble de ce à quoi il participait. Il était satisfait de faire un travail bien rémunéré, qui consistait à dessiner des plans destinés à produire des objets faits pour donner la mort.

Par confort, il avait compartimenté son existence. Il prenait soin de ne jamais avoir une vision d’ensemble de sa propre activité.

Mais nous faisons souvent la même chose lorsque nous achetons un morceau de viande, une tranche de jambon, du foie gras pour les fêtes, nous refusons de voir l’abattoir, la souffrance, la mort. Nous compartimentons, quitte à « digérer l’agonie », comme l’écrivait Marguerite Yourcenar.

Compartimenter, ce n’est pas ignorer, c’est refuser de savoir : choisir l’aveuglement pour préserver son confort.

Pourtant, quoi que nous fassions, nous sommes en lien. Il n’existe aucun acte isolé. Chaque geste nous relie à d’autres vies, d’autres mains, d’autres responsabilités. Certains le savent : ils mangent leur pain, reliés au paysan, au blé, à la terre, au travail invisible qui les nourrit. Certains même remercient la terre nourricière avant de manger.

Être conscient, c’est être capable de se relier à la chaîne de ceux qui ont participé à la tâche qui est la nôtre. C’est s’agrandir, ne plus être seul, tout en découvrant la responsabilité que nous portons dans ce que nous choisissons de faire – ou de ne pas faire.

C’est à ce niveau que l’on peut dire qu’un battement d’aile de papillon ébranle l’univers, et que notre manière de regarder l’autre en même temps que d’être conscient de ce qui nous relie, transforme le monde et les relations humaines.

C’est là que nous devenons éthiques, c’est-à-dire conséquents avec notre humanité.

Sans vision d’ensemble, aucune éthique n’est possible.

Celui qui ne sait pas, qui ne se rend compte de rien, est précisément celui qui est prêt à devenir criminel.

Tant que la morale n’est pas éveillée par la vision d’ensemble, elle demeure une injonction morte, ennuyeuse, faite d’obligations dénuées de sens. Mais dès qu’elle se relie à la vision d’ensemble, elle se met à briller en devenant éthique : elle nous aide à décider, en connaissance de cause, de ce que nous voulons pour nous-même et pour les autres.

Être éthique ne signifie donc pas s’imposer des lois rigides venues de l’extérieur, mais se poser des questions à soi-même, afin de répondre clairement à ce que l’on consent – ou non – à faire, à partir de la vision de l’ensemble.

Cela exige de ne pas avoir peur d’ouvrir les yeux, de regarder :

Que s’est-il passé dans ce projet avant que j’y participe ?

Quelle est la finalité de ce projet ?

Cela demande de s’adresser à soi-même en étant vivant, de regarder ce qui a précédé nos actes, d’interroger la finalité des projets auxquels nous prêtons nos forces. De devenir capable d’agir en cohérence avec ce que l’on découvre et ce que l’on ressent.

Les conséquences de nos actes ne s’arrêtent jamais à nous. Elles se propagent bien au-delà de ce que nous imaginons. Un simple geste peut renforcer un monde ou en fissurer un autre.

Le propre de l’être humain est là : devenir responsable de ce à quoi il participe – et lui seul en est capable. Aucun autre vivant ne peut le faire à sa place. Mais cela suppose une exigence radicale : vivre avec les yeux ouverts.

Nous devons agir en tenant compte de cette vision.

Comme le disait Swami Prajnanpad : « Un homme juste avance dans la vie en se posant sans relâche les seules questions qui comptent : Quoi ? Pourquoi ? Comment ? »

Et c’est en voyant loin que le cœur d’un être humain peut s’ouvrir.

© 2026 Renaud Perronnet. Tous droits réservés.

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