L’enfant et les ballons

À propos de l’expérience du désir et de son refoulement

« Quand un enfant demande à être guidé, éclairez le sujet de la discussion autant que possible et permettez à l’enfant de décider. Faites un effort pour encourager l’enfant à trouver, à faire l’expérience. Il faut donner à l’enfant les trois L : Love (Amour), Light (Lumière ou explication), Liberty (Liberté ou absence de contrainte). »

Swami Prajnanpad

Un enfant demande, c’est naturel. Il ne sait pas encore refouler ses désirs. C’est à l’adulte de sentir s’il est juste de lui donner ce qu’il demande à ce moment-là ou pas.
Beaucoup de parents parlent des caprices de leurs enfants mais ce sont les mêmes qui les « gâtent » en leur offrant des objets que parfois ils ne désirent pas (encore).
Peu nombreux sont les parents qui savent qu’un désir refoulé et interdit prend une place démesurée ensuite dans la psyché de l’enfant.
Il peut souffrir vraiment du refus de son parent – qu’il ne comprend pas – et ensuite, après coup, dans son existence, en réaction à son refoulement, faire exprès des choses interdites et parfois dangereuses.
En vérité si un enfant a une attraction spécifique pour quelque chose, c’est en lui permettant de faire l’expérience de cette attraction de manière pleinement délibérée et consciente que son parent parviendra peu à peu à épuiser son désir, donc à le rendre heureux.

Pour illustration, cette courte histoire racontée par Swami Prajnanpad (Entretiens avec Swami Prajnanpad, Éditions Accarias L’Originel, p. 21, 22) :

Un jour un père emmena sa fille à une fête foraine. Ils faisaient le tour des attractions quand ils virent un homme qui vendait des ballons multicolores. L’enfant eut envie d’un ballon et demanda à son père de lui en acheter un. Le père accepta, l’enfant joua pendant un moment avec le ballon qui éclata. La petite fille se sentit très triste. Elle demanda un autre ballon. Le père lui en acheta un autre qui subit le même sort. Elle en demanda encore un autre en hésitant. Le père consentit à satisfaire sa demande et lui en donna un autre. Ensuite quand le ballon éclatait, le père lui en donnait un autre avant même qu’elle le demande. Ainsi il acheta 30 ballons pour elle ce jour-là et le trentième éclata aussi. Alors le père demanda : « Dois-je acheter un autre ballon ? » « Non », dit l’enfant, « cela suffit je n’en veux plus ». Ainsi ils retournèrent tous les deux à la maison et la petite fille n’eut plus jamais envie de ballons.

On voit ici les étapes par lesquelles un enfant doit passer pour accéder à la libération de son désir – étapes liées à la vigilance de son parent dans les réponses qu’il lui donne.

Il aura fallu que son parent lui permette d’accéder à son désir en lui achetant un ballon.
Il aura fallu que ce parent comprenne que l’émotion de tristesse de son enfant, déçu à la vue du ballon éclaté, était le signe du non-assouvissement de son désir et qu’il lui en achète un second.
Il aura fallu que ce parent – toujours vigilant – ne se lasse pas et offre un ballon une troisième fois et plusieurs autres fois, et donc qu’il se rende prêt à répondre au désir de son enfant, tant qu’il est inassouvi.

Quand le père demande à la fin « dois-je acheter un autre ballon ? » il sait pertinemment ce qu’il fait : il mesure la maturité du niveau d’adaptation de l’enfant à la vie telle qu’elle est. Au moment où l’enfant répond non, il sait que ce dernier a enfin compris et accepté – à travers son expérience vécue – cette loi qui dit qu’un ballon en baudruche est fragile, donc éclate facilement.
Ce père averti sait que les expériences des autres ne peuvent pas permettre à un enfant en développement d’apprendre. Il laisse donc son enfant faire l’expérience des choses de manière autonome pour qu’il puisse apprendre par lui-même, se convaincre par lui-même de la réalité des choses. Patiemment il attend que la compréhension mûrisse chez son enfant plutôt que de lui imposer une interdiction inhibitrice de son désir.
Le rôle du père ici (mais quel père est capable de cela ?) est d’encourager son enfant à faire ses expériences afin qu’il puisse en tirer ses propres conclusions.
Être parent c’est aussi laisser son enfant faire l’expérience de l’impossibilité des choses. Si le ballon éclate ce n’est pas parce qu’il est « méchant » mais parce que les lois de la physique le font éclater quand il est soumis à une certaine pression. Il aura fallu trente expériences pour que l’enfant comprenne et renonce en étant en paix.

En résumé, il aura fallu que ce parent conscient ait pour but de se mettre littéralement au service de son enfant (et de son désir) afin que ce dernier puisse expérimenter la réalité selon son besoin à lui. Cela n’est possible que si l’enfant se sent inconditionnellement accepté et aimé par son parent – qui le guide et l’initie à la vie.
Ce parent sait que c’est à ce prix qu’il permettra à son enfant de faire l’expérience de son désir jusqu’au bout. Il sait qu’ainsi son enfant aura appris à vivre à travers l’expérience qu’il aura eu des choses plutôt qu’au travers de principes moraux et le plus souvent hypocrites.

S’il est vrai qu’une éducation réussie permet à un enfant de pouvoir faire ses expériences, cette histoire nous aide aussi à comprendre la manière dont un parent (s’il est convaincu) peut s’y prendre avec les désirs de son enfant et les risques de refoulement sans avoir peur d’être jugé comme trop généreux par les autres. Ce qui veut dire aussi que ce parent exceptionnel est libre du regard de l’autre.

Un désir refoulé – par nature – revient toujours en s’amplifiant parce qu’il n’a pas été satisfait. Cela veut dire que ce que nous portons en nous d’accomplir ne nous lâchera pas. Par contre ce qui a été satisfait ne revient pas, on en devient libre, comme la petite fille de cette histoire.

Et l’apprentissage de la frustration dans l’éducation, me direz-vous ?

C’est en effet bien là qu’une éducation réussie doit arriver : à ce que la frustration ne soit pas vécue comme un drame puisqu’elle est inévitable.
Pour que la frustration d’un être humain puisse – un jour – ne pas être vécue par lui comme un drame et une injustice (ce que revivent tant d’adultes aujourd’hui quand ils se retournent sur leur passé), il faut que son parent lui ait permis de connaître dans sa petite enfance, au moins quelques fois, une pleine satisfaction de ses désirs.
(On comprendra ici à quel point est dommageable la théorie selon laquelle il faut apprendre tôt la frustration à l’enfant, sous le prétexte qu’elle est inévitable. Cette théorie ne peut qu’être née du cerveau névrosé d’êtres eux-mêmes frustrés, mutilés, incapables de s’offrir aux besoins de vie de leurs propres enfants.)

Un enfant qui aura ressenti que ses désirs étaient reconnus et acceptés par ses parents pourra devenir un enfant heureux et c’est précisément un enfant heureux qui – devenu adaptable à travers ses multiples apprentissages – sera à même de gérer sa propre frustration de manière équilibrée. À contrario de « l’éternel frustré » qui ne peut que coller à son sentiment d’injustice et de colère contre la vie et qui continuera de lutter, désespérément.

© 2019 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

Pour aller plus loin je vous invite à lire :

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6 réflexions au sujet de « L’enfant et les ballons »

  1. Raben Raben

    Bonsoir,
    L’exemple du ballon dans l’histoire reste un objet de désir relativement facile à acquérir et inoffensif, qu’en est-il de nos jours avec l’attirance des enfants envers les objets tels que les jeux vidéos, les écrans et de leur pouvoir addictif, les drogues et l’alcool?
    Faut-il là aussi permettre à l’enfant d’y accéder selon son désir sans aucune limite?
    Autre exemple, dans le cas de la perte d’un être cher, humain ou animal, comment réagir face au désir de son enfant de voir cet être si cher?
    Merci

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  2. Erwin Erwin

    Je partage les inquiétudes de Raben au sujet du temps excessif que nos enfants passent devant les écrans. Comment faire pour gérer l’accès aux écrans de nos enfants.
    Quand ils ne comprennent pas que cela peut être négatif pour eux, cela crée une immense frustration, ce qui au regard de l’histoire du ballon est contre productif pour leur évolution.
    Avez vous une solution pour sortir de cette contradiction ??
    Merci

    Répondre
    1. Renaud Perronnet Auteur de l’article

      Je suis d’accord avec vous, ma réponse à Raben est bien succincte. Je vous livre donc – en vrac – quelques réflexions supplémentaires.

      Il faut le répéter constamment : l’éducation est une vision d’ensemble.
      La limite ou l’interdit mis à l’enfant sera toujours vécu par lui en fonction de l’ensemble de la relation qu’il entretient avec son parent.
      Par exemple, un enfant qui se sent entendu, compris et aimé par son parent ne vivra pas la limite ou l’interdit de la même façon que celui qui se sent obligé de mentir pour accéder à sa liberté.
      Donc – en tant que parent – intéressez-vous davantage à l’ensemble de la relation plutôt qu’à un interdit particulier qui se régulera de lui-même si vous lui restez fidèle. Réfléchissez avant de mettre les limites que vous vous proposez de mettre mais après les avoir mises, restez leur fidèle.

      Régulez votre conduite vis-à-vis de votre enfant en fonction de la réponse lucide que vous allez faire à cette question : avez-vous le sentiment que votre enfant a de l’estime pour vous, ou sentez-vous au contraire qu’il vous prend pour un imbécile à rouler ? Si vous avez le sentiment qu’il vous prend pour un imbécile (plutôt que de le lui reprocher), interrogez-vous. Comment pourriez-vous vous y prendre pour faire évoluer la relation de façon à ce que la confiance s’instaure entre lui et vous ?

      Il est vrai que les enfants ne peuvent pas comprendre pourquoi l’écran sur lequel ils voient si souvent leurs parents penchés pourrait être nocif pour eux…
      C’est donc une question de conséquence et d’exemple pour le parent que d’être attentif à modérer sa consommation d’écran en présence de son enfant. De même ce sera aussi une exigence de la part du parent que celle de décider de ne pas céder à la facilité en « collant » son enfant devant un écran pour avoir la paix.

      La manière dont un parent est capable de « faire régner l’ordre » donc d’établir la différence entre « ce qui se fait » et « ce qui ne se fait pas » à la maison fait aussi la différence.
      La télévision par exemple n’appartient pas à l’enfant mais aux parents (ce sont donc eux qui ont la charge de la réguler), et de même que l’enfant ne fouille pas dans le portefeuille de son père ou de sa mère pour obtenir quelques euros mais les demande, il demande à son parent s’il peut regarder une certaine émission pendant une durée limitée.
      Swami Prajnanpad propose au parent une petite règle essentielle : « votre « oui » doit être un « oui » et votre « non » doit être un « non » sans aucun flottement. »
      Il précise même : « Le feu brûle toujours. C’est un fait. Personne ne hait le feu. » Ce n’est donc pas l’interdit qui est inacceptable en soi… il ne viendrait en effet à l’idée de personne de haïr le feu sous le prétexte qu’il peut brûler. Un parent qui aurait peur de poser un interdit pour son enfant serait semblable au feu qui aurait peur de brûler. Il est dans la nature du feu de pouvoir brûler comme de réchauffer. De même il est dans la nature du parent véritable de réussir à faire en sorte que son enfant se sente aimé tout en lui mettant des limites.
      De même qu’un enfant peut découvrir et apprendre qu’à la maison on ne mange pas plus de trois chocolats de suite, à l’exception (par exemple), du jour de son anniversaire où on fait ce qu’on veut, il peut « savoir » que la tablette étant pour les grands, il ne la regardera qu’exceptionnellement et en compagnie d’un grand.
      Bien sûr cela sous-entend que l’enfant se sente aimé (donc qu’il ait pu expérimenter à sa manière l’histoire de l’enfant et des ballons), cela sous-entend donc pour le parent de veiller tout particulièrement au « climat familial », à l’équité, mais aussi aux jeux, à la complicité, aux rires, à la confiance réciproque et à l’amitié. De répondre à toutes les questions posées par l’enfant, autrement dit de lui montrer à quel point il s’intéresse à lui en lui faisant sentir qu’il lui accorde de la place et de l’importance.
      Comprenez bien qu’un monde à l’intérieur duquel la loi est bien en place est un monde qui protège et permet un développement harmonieux de l’enfant. La loi n’a pas d’autre but que celui de protéger : il y a des choses qui se font et d’autres qui ne se font pas, c’est tout. Et c’est la responsabilité du parent de l’apprendre à son enfant avec amour.
      Apprendre – avec respect et amour – à son enfant qu’il n’est pas tout puissant est le plus grand service qu’on puisse lui rendre puisqu’il devra constamment en faire l’expérience tout au long de sa vie.
      Le feu brûle, il peut donc faire mal, mais il est aussi infiniment précieux puisqu’il nous réchauffe quand nous avons froid. Nous avons tous le besoin de faire l’expérience des limites des choses et cela est d’autant moins difficile pour un enfant qui se sent aimé et respecté par son parent.

      Comme je vous le disais au début, il n’y a donc pas « une solution précise » à votre question mais une manière d’être dans sa relation à son enfant, manière d’être qui ne perd jamais de vue la vision d’ensemble.

      Pour aller plus loin, vous pouvez aussi lire : Être un parent acceptable et Éduquer ou dresser

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      1. Kriss

        Bonjour Renaud,
        Je trouve votre réponse très belle. Comme toutes vos réponses toujours bien pensées.
        J’aimerais les « liker » de temps à autre (mais « techniquement » je ne peux pas 😔)
        Bien à vous
        Kriss

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  3. Erwin Erwin

    Merci pour cette réponse détaillée qui appelle à une longue réflexion.
    Je partage votre point de vue même s’il n’est pas facile à appliquer.
    Merci

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