Comment parvenir à guérir de son enfance ?

« Si vous n’avez pas confiance en vous, si vous ne vous aimez pas, alors ne pensez pas aux aspects douloureux de vos vies. Songez plutôt à ce fantastique potentiel d’être humain que vous détenez. Il ne demande qu’à croître. »

Dalaï-Lama.

« C’est nous qui acceptons d’être blessés. »

G.I. Gurdjieff.

Question de Marius :

A 5 mois de la retraite à Toulouse.

Bientôt 60 ans (malade), je n’ai toujours pas réussi à accepter mon enfance (blessures psychologiques), manque évident de confiance en moi… aucune envie… dépressif depuis mon enfance (avec des hauts et des bas).

Quels conseils pourriez vous me donner ?

Merci pour votre réponse.

Ma réponse :

Sans doute connaissez-vous la chanson de Jean Ferrat :

« Chacun de nous a son histoire

Et dans notre cœur à l’affût

Le va-et-vient de la mémoire

Ouvre et déchire ce qu’il fut

Nul ne guérit de son enfance. »

Nos cœurs sont-ils condamnés pour toujours à être meurtris par le passé ou est-il possible de définitivement guérir de ses blessures d’enfance ?

Pour y voir un peu plus clair, tentons de comprendre comment nous sommes devenus ce que nous sommes.

Au tout début, il y a notre innocence première : personne ne choisit délibérément les personnes qui l’accueillent sur la planète au moment de sa naissance. De même qu’une fondamentale inégalité physique nous caractérise (certains naissent même handicapés, d’autres pas) nous avons – les uns et les autres – été très diversement accueillis par ceux qui nous ont fait naître. Certains ont été aimés et se sont sentis aimés, d’autres (sans doute la majorité) ont des géniteurs qui prétendent les avoir aimés mais ils ne se sont jamais sentis réellement aimés, d’autres encore savent qu’ils n’ont jamais été aimés.

Tous méritent de vivre, tous ont – à égalité – le droit de vivre et d’être heureux, ceux qui ont été aimés au même titre que ceux qui ne l’ont pas été, mais tous ne parviendront pas à l’être car les conditions de leur venue sur terre vont peser très fort sur leur devenir.

Le début de la vie (naissance et premières années) se confond avec une extrême vulnérabilité. Nous n’avons aucune idée préconçue sur nous-mêmes, (nous ne savons pas qui nous sommes), mais juste des besoins et des désirs, les uns demandant à être respectés, les autres à pouvoir se projeter dans l’avenir. Nous sentons tous notre incomplétude et nous la crions (littéralement) corps et âme, en tentant d’y survivre.

Dans cette extrême dépendance, il nous est bien sûr impossible de « faire les difficiles » : obligés par la nécessité, coûte que coûte, nous sommes prêts à conclure n’importe quel pacte avec ceux qui nous accueillent, pourvu qu’ils nous permettent de survivre.

Pire, n’ayant aucune idée préconçue sur nous-mêmes, nous sommes prêts à croire tout ce que nous disent ceux qui nous accueillent dès que nous comprenons ce qu’ils expriment.

Pour le meilleur comme pour le pire, dès le premier jour de notre naissance, nous sommes tous constamment bombardés par des suggestions qui nous limitent : « tu vas tomber » (lorsque nous courons un peu vite), « tu vas salir » (quand nous jouons avec l’eau) « tu vas te faire mal » (quand nous jouons avec des ciseaux) etc. Nous sommes aussi  souvent la proie d’injonctions qui nous déterminent : « méfie-toi des hommes ma fille » ; « un garçon ne pleure pas » ; « dans la vie si tu ne fais pas partie des gagnants, tu seras un perdant » ; « tu dois être parfait » etc.

L’éducation, c’est la découverte progressive de ce que l’on va connaître, mais c’est aussi la fermeture à tout ce que l’on n’a pas pu apprendre.

Quand ceux qui détiennent notre survie nous expliquent, par exemple, que nous ne sommes pas assez gentils, nous n’avons pas d’autres choix que celui d’en convenir, avec l’espoir inconscient de nous sentir (en échange) aimés par eux.

Quand notre mère, en proie à une souffrance insupportable pour elle (cela arrive  sans que nous y soyons pour quoi que ce soit !) nous dit que nous sommes le drame de son existence, nous donnons notre accord pour « être » le drame de notre mère, donc pour nous renier nous-mêmes. Quand elle nous dit que nous sommes celui qui va pouvoir racheter la médiocrité de sa propre vie, nous la croyons et nous nous conformons, le plus souvent, à ce qu’elle veut que nous fassions de notre vie.

Mais quand elle nous fait sentir à travers la manière dont elle nous berce, dont elle nous parle et dont elle pose son regard sur nous, que nous sommes des êtres humains différents et respectables, là aussi, nous croyons que nous sommes des êtres humains différents et respectables parce que nous nous sentons aimés.

C’est ainsi que – peu à peu – et sur la base de ce que les autres ont dit de nous, s’est développée la première idée que nous nous sommes faits de nous-mêmes.

En fait, le sentiment premier que chacun a de lui-même, (tel qu’il est décrit par la psychologie moderne), provient du premier stade de son développement : l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes et des autres est liée aux personnes avec qui nous sommes entrées en contact lors des premières années de notre vie. Tout au long de notre enfance, nous remodèlerons l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, à travers les réactions de notre entourage et par ce que nous renvoie notre environnement.

Parce que notre mère nous trouve mignon, nous allons penser que nous sommes mignons, donc faire le beau devant les adultes qui nous trouveront mignons. Parce que nous avons eu peur de lui, nous allons (par exemple) mentir à notre père qui, quand il s’en apercevra, nous traitera de menteur et de peureux, créant ainsi l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes : une personne menteuse et peureuse (c’est-à-dire qui se conforme à ce que son père a dit d’elle).

Quand un être organise sa vie en fonction de quelques croyances négatives et fausses sur lui-même (ses « schémas »), il y a de fortes chances que le cours de son existence les confirme : parce qu’elle s’est sentie trahie par son père qui a quitté sa mère quand elle n’avait que dix ans, cette jeune femme se méfiera des hommes qu’elle rencontrera, induisant ainsi une réserve de leur part. Une autre, plus paranoïaque, ne pourra faire autrement que de s’imaginer que les hommes qui la complimentent se moquent d’elle, induisant ainsi une rupture que pourtant, à un niveau plus profond, elle redoute.

Par la suite, cette première image de soi-même (le plus souvent négative) est renforcée par les maîtres d’école, les professeurs, l’autorité et les gens que nous rencontrons. Le médecin, pédiatre et écrivain Janusz Korczak, qui s’est laissé déporter au camp d’extermination de Treblinka avec les enfants du ghetto de Varsovie pour ne pas les abandonner, faisait remarquer : « Plus le niveau spirituel de l’éducateur est pauvre, plus sa morale est incolore, plus grand sera le nombre des injonctions et interdictions qu’il imposera aux enfants, non pas par souci de leur bien, mais pour sa propre tranquillité et son propre confort. »

A l’inverse, si des liens affectifs solides se créent avec nos parents et nos éducateurs et que ceux-ci nous respectent, une saine estime de nous-mêmes s’élabore. Un enfant respecté est un enfant qui assumera ses actes et sera prêt à reconnaître et accepter ses contradictions parce qu’il aura confiance en lui-même.

C’est donc à partir de ce conditionnement permanent que se développe un sentiment habituel de soi basé sur les schémas de notre petite enfance et recréé à travers nos rencontres et nos comportements à mesure que nous nous développons dans l’équilibre ou la névrose.

Le philosophe et stoïcien latin Sénèque disait que « ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. » Ce qui signifie que le regard que nous posons sur nous-mêmes détermine nos comportements et que la plupart d’entres nous avons substitué en nous un état de méfiance à un état de confiance.

Il est donc crucial que nous nous intéressions de beaucoup plus près à la manière dont nous sommes devenus méfiants vis-à-vis de nous-mêmes, donc au regard (issu de notre apprentissage) que nous posons sur nous-mêmes, c’est à ce prix que nous parviendrons peu à peu à « liquider » nos blessures d’enfance.

Prenons l’exemple d’une personne à la personnalité dépressive :

Par définition, elle subit un certain nombre de croyances : elle se considère généralement (parce qu’elle l’a appris) la victime de son « caractère », soi-disant établi une fois pour toutes, elle se répète ainsi pendant des années qu’elle ne peut pas changer, créant en elle-même la certitude de son incurabilité. Parce que son entourage (bien souvent maladroit, mais les personnalités dépressives ne sont-elles pas extrêmement lourdes à gérer ?) la persuade que « quand on veut, on peut », elle pense aussi (à tort) qu’il suffit de « se secouer » pour aller mieux, elle s’en veut considérablement, renforçant ainsi son mal-être et sa culpabilité, quand elle essaye de se secouer et n’y parvient pas. Bon an mal an, elle tente de se revaloriser avec une image d’elle-même « dure au mal » qui l’empêche de demander de l’aide à un thérapeute.

Elle devient ainsi incapable de se poser les questions lucides concernant l’origine de sa manière de se représenter et de vivre l’existence, et donc de réaliser que son mal-être est réel et qu’elle a besoin d’aide :

  • Qui m’a appris que nous devons nous sentir condamnés à devoir toujours répéter les mêmes comportements ? Est-ce vrai ? (Je subis une influence.)
  • Quelle démonstration véridique ai-je de la formule « quand on veut, on peut » ? L’être humain est-il une pure volonté ? (C’est toujours mon impuissance actuelle qui est réelle.)
  • Est-ce vraiment égoïste de se prendre en compte ? Est-ce égoïste de considérer que prendre soin de l’autre ce n’est pas le prendre en charge ? (Je pense que je n’ai pas le droit de vivre.)

Récemment, un jeune homme avec qui je travaille et qui vit actuellement un épisode dépressif dans son existence, m’écrit, après une séance d’expression émotionnelle dans laquelle il avait beaucoup sangloté : « Je ne me rendais pas compte à quel point j’ai besoin d’amour et de marque d’affection (mais est-ce que j’en ai manqué ? je ne crois pas ?). Franchement je ne suis pas à plaindre. »

Remarquez que ce jeune homme – dans la même phrase – partage qu’il se rend compte de son besoin d’amour et d’affection (donc qu’il en manque) et s’empresse – manifestement inconsciemment – de préciser qu’il n’en a jamais manqué donc qu’il n’est pas à plaindre. Il obéit ainsi à l’injonction « tu n’as pas le droit de te plaindre », se mettant ainsi une pression terrible sur lui-même, qui est en partie à l’origine de son incapacité grandissante à agir.

Il va s’agir pour lui de comprendre de l’intérieur ce qui le pousse ainsi à ne pas oser s’ouvrir à ses propres besoins, à ses propres désirs. Le travail entrepris depuis quelques mois avec moi, lui a permis de découvrir que sa mère est une personne castratrice et autoritaire qui ne lui avait, par exemple, jamais permis d’avoir une liaison avec une femme, et qui avait exercé une pression considérable sur lui en lui tenant des propos du type « J’espère que tu ne me feras jamais la même chose que ce que m’a fait ton frère » (qui lui s’était permis d’avoir une petite amie). Il découvre donc qu’il avait préféré renoncer à toute relation sentimentale plutôt que de décevoir sa mère, quitte à déclencher des crises d’asthme… et que, aujourd’hui encore (alors même qu’il est marié et vient d’être père), il lui est impossible de renoncer à satisfaire les besoins de sa mère parce que cela serait « égoïste »…

La simple pensée d’obéir à ses propres besoins, en se donnant le droit de les avoir, comme de ressentir ses désirs – qui lui permettrait de se projeter dans l’avenir – lui paraît (pour le moment) plus handicapante que les crises d’asthme et d’angoisses, conséquences de son inhibition.

Pour sortir un jour de ses crises d’angoisses, il lui faudra oser remettre en cause son allégeance à sa mère, oser lui être infidèle, oser renoncer au pacte malsain qu’elle l’a obligé à faire, lui qui s’était juré de lui rester éternellement fidèle… dans une famille dans laquelle le père avait toujours brillé par son absence ou sa soumission.

Rompre la promesse mortifère faite à la mère tentaculaire et incestueuse… pour pouvoir vivre enfin !

Plus généralement, que pouvons-nous faire pour accepter notre enfance (telle qu’elle a été), pour que les blessures ou traumatismes anciens subis ne soient plus un handicap à notre épanouissement actuel ?

Voici 7 points qui me paraissent essentiels pour sortir de l’emprise de son enfance :

  1. L’enjeu n’est pas dans le passé mais ici et maintenant. Ce n’est pas « notre enfance » en elle-même qui est la cause de notre perturbation émotionnelle actuelle, car les perturbations émotionnelles que nous pouvons ressentir aujourd’hui à propos de notre enfance sont causées par ce que nous nous racontons à nous-mêmes en ce moment.
  2. Se confronter à ce que dit « la réalité ». Il est possible et souhaitable de confronter les idées qui nous troublent aujourd’hui en les comparant à la réalité de ce que nous vivons afin de découvrir si elles sont vraies ou fausses. Par exemple identifier une émotion que nous avons ressentie dans notre enfance et que nous ressentons encore aujourd’hui, voir si elle est adaptée ou non à la situation présente, puis identifier les idées (ce que nous nous disons à nous-mêmes) qui donnent naissance à cette émotion.
  3. Les choses sont toujours telles qu’elles sont. Ceux qui nous ont porté préjudice pendant notre enfance l’ont toujours fait en fonction des émotions qu’ils vivaient à cette époque, (dans un tel contexte) ils ne pouvaient pas s’empêcher de le faire. Chacun agit ici et maintenant selon sa nécessité émotionnelle, qu’elle soit avantageuse ou maltraitante pour l’autre n’y change rien.
  4. Rester fidèle à soi-même et à ce que l’on est. Nous avons parfaitement le droit de n’avoir aucune affection et même de détester ceux qui nous ont maltraité, quand nous pensons qu’ils sont à l’origine de notre souffrance. Nous ne leur devons rien, il ne s’agit donc pas de leur pardonner, mais de convenir posément qu’étant donné qui ils étaient, ils ne pouvaient pas agir autrement. (Personne ne choisit ses géniteurs ni ses éducateurs.)
  5. Oser prendre l’initiative de l’action. Nous pouvons « vaincre la malédiction » qui nous oblige à obéir à nos schémas répétitifs. (C’est, par exemple, parce que nous nous sommes habitués depuis l’enfance à considérer certains autres comme des dangers que nous les ressentons aujourd’hui comme tels et que nous adoptons à leur égard des comportements inappropriés de fuite ou de prudence exagérée.)
  6. S’assumer en tant qu’être humain. Ce qui est dramatique ce n’est pas de s’évaluer soi-même négativement mais de s’évaluer tout court. Personne ne vaut rien « en lui-même », chacun est « ce qu’il est », il est donc absurde et malsain de se comparer aux autres. La valeur d’une personne ou d’une chose n’exprime que le rapport qui s’établit entre les caractéristiques objectives de cette personne ou de cette chose et les désirs de celui qui peut voir en cette personne ou cette chose quelque chose d’utile et précieux ou d’inutile et nuisible. En réalité nous sommes tous incomparables et nous avons le droit de vivre ; si nous en restons là dans nos pensées, nous ne déprimerons jamais.
  7. Cesser de se lamenter. Il est possible de s’exercer à ne plus se plaindre de son enfance (la plainte est la démarche de celui qui n’a pas encore fait son deuil de ce dont il se plaint), donc travailler patiemment à changer les effets des influences négatives subies dans le passé, que nous continuons de subir tant que nous ne les confrontons pas à la réalité. Si aller mieux est un choix qui ne dépend que de nous, nous sommes les seuls responsables de notre vie.

Pour résumer, l’éducation parfaite n’existe pas, tout parent est un apprenti, c’est normal car il n’y a pas un seul domaine de l’existence dans lequel l’apprentissage ne passe pas par l’erreur.

En conséquence, chacun de nous a été plus ou moins malmené dans l’enfance, certains ont été carrément maltraités. C’est ainsi, il n’est pas possible de rembobiner le film pour le jouer différemment, notre seule chance de nous en sortir est de l’assumer en le traversant.

Les souvenirs de notre enfance seront toujours « ce qu’ils ont été », si nous focalisons notre vie sur eux, ils nous détruiront. Il n’est pas possible de tricher avec eux, mais il est possible d’être habile avec eux, d’être plus fins qu’eux.

Etre habile, c’est s’ouvrir à ces souvenirs douloureux de telle manière que nous pourrons les digérer au lieu de chercher à les oublier – ce qui leur donne de la force. C’est le seul moyen qui s’offre à nous pour transformer les blessures actuelles (qui purulent) en cicatrices propres.

Des habitudes contractées pendant nos années d’enfance et d’adolescence se sont forgées en nous, nous obligeant à obéir à des (fausses) lois (par exemple : « Je dois être parfait » ; « Je suis un homme donc je ne dois pas montrer mes émotions » etc.).Et comme la force d’inertie des habitudes est immense, il se peut que nous ayons besoin d’être aidés par un thérapeute pour prendre conscience que ces lois sont fausses, donc nous en libérer. Mais de même que – dit-on – celui qui se rend chez le médecin est déjà à moitié guéri, savoir qu’il est possible de guérir de ses blessures d’enfance c’est faire un immense pas vers la guérison.

Pour aller plus loin, cliquez sur Connaissance de soi, vous y trouverez aussi des articles sur la relation thérapeutique.

Et plus particulièrement : Pourquoi un travail thérapeutique ?

15/12/12

Quelques années après avoir écrit cet article je découvre ce texte d’Alice Miller (écrit le 01/06/05), qui résume à merveille ce que nous pouvons attendre d’un travail thérapeutique, (les passages sont mis en gras par moi-même) :

« Le chemin le plus long – ou que faut-il attendre d’une psychothérapie ?

Au cours de mon existence, aucun chemin n’a été aussi long à suivre que celui qui m’a menée à moi-même. Je ne sais pas si je suis une exception, ou si d’autres sont aussi passés par là. Certainement, certains y échappent, car il y a heureusement des personnes qui ont eu la chance d’être pleinement acceptées par leurs parents depuis leur naissance pour ce qu’elles étaient, avec leurs sentiments et leurs besoins. Elles y ont eu accès dès le départ, il ne leur a pas fallu les refouler, et elles n’ont pas été obligées d’emprunter des chemins très longs pour trouver ce qu’elles n’ont pas reçu au bon moment. Ce que j’ai vécu moi, c’est que toute une vie m’a été nécessaire pour que je m’autorise enfin à être comme je suis et à entendre ce que ma vérité intérieure me dit de façon de moins en moins cryptée, sans attendre une autorisation de l’extérieur, de la part de personnes qui symbolisent mes parents.

On me demande régulièrement ce qu’est pour moi une thérapie réussie, bien qu’indirectement j’en aie décrit les éléments dans différents livres. Mais après cette courte introduction, je suis peut-être en mesure de le formuler plus simplement : une thérapie est réussie dans la mesure où elle contribue à raccourcir le long chemin qui mène à se libérer des anciennes stratégies d’adaptation et à apprendre à faire confiance à son propre ressenti, ce que nos parents ont rendu difficile et quelquefois impossible. Nombreux sont ceux et celles pour qui ce chemin reste barré, parce que l’accès en a été interdit dès le début et que de ce fait on est rempli de crainte à l’idée de l’emprunter. Plus tard, le rôle que tenaient les parents est repris par les enseignants, les prêtres, la société, la morale, tant et si bien que la crainte devient dure comme du ciment, et chacun sait qu’il est fort difficile de ramener du ciment à l’état liquide.

Les nombreuses méthodes d’auto-apprentissage de la communication sans violence, ainsi que les conseils précieux et avisés de Thomas Gordon et Marshall Rosenberg, sont très certainement efficaces quand les personnes qui en font usage ont eu dans leur enfance la possibilité de manifester leurs sentiments sans se mettre en danger, entourées d’adultes dont la capacité à vivre au plus près d’eux-mêmes a pu leur servir de modèle. Mais les enfants gravement blessés dans leur identité ne sauront pas plus tard identifier ce qu’ils ressentent et ce dont ils ont véritablement besoin. Il leur faut d’abord en faire l’apprentissage au cours d’une thérapie, le vivre et ensuite le vérifier par de nouvelles expériences aussi souvent que nécessaire, jusqu’à acquérir la certitude qu’ils ne se trompent pas. Car ces enfants d’adultes émotionnellement immatures, ou même perturbés, ont dû tout le temps croire que leurs sentiments et leurs besoins étaient faux. Ils se disent que si ils avaient été vrais, leurs parents n’auraient quand même pas refusé d’établir la communication avec eux.

Je pense qu’aucune thérapie n’est capable de satisfaire le désir que ressentent sans doute bien des personnes, que soient enfin réglés tous les problèmes auxquels elles se sont heurtées douloureusement jusqu’alors. Ce n’est pas possible, parce que la vie nous confronte et nous confrontera toujours à des problèmes nouveaux, susceptibles de réactiver les vieux souvenirs dont le corps a gardé l’empreinte. Mais une thérapie devrait ouvrir la voie qui mène à ses propres sentiments, l’ancien enfant blessé devrait être autorisé à parler, et l’adulte devrait apprendre à comprendre son langage et à en tenir compte. Si le thérapeute a été un véritable témoin lucide et non un éducateur, son patient aura appris à laisser percer ses émotions, à comprendre leur intensité et à en faire des sentiments conscients, qui à leur tour laissent dans la mémoire des empreintes nouvelles. Naturellement, l’ex-patient, comme n’importe quelle autre personne, aura besoin d’amis avec lesquels il pourra partager ses soucis, ses problèmes et ses questionnements, dans une forme de communication plus mature, dans laquelle les rapports d’exploitation ne joueront aucun rôle parce que les deux parties ont déjà pris la mesure de l’exploitation subie dans l’enfance.

La compréhension émotionnelle de l’enfant que j’étais, et par là même aussi de son histoire, modifie ma façon d’accéder à moi-même, et me donne de plus en plus de force pour traiter autrement, plus rationnellement et efficacement, les problèmes qui apparaissent aujourd’hui. Ne plus jamais connaître de souffrances ni faire d’expériences douloureuses, ce serait quasiment impossible, cela n’existe que dans les contes. Cependant, si je ne suis plus une énigme pour moi-même, je peux avoir une réflexion et une action conscientes, je peux laisser de l’espace à mes sentiments, parce que je les comprends et qu’ils ne me font donc plus autant peur. C’est comme ça que les choses peuvent bouger, et l’on a aussi une sorte d’outil entre les mains qui peut être utile si une dépression ou des symptômes corporels viennent à réapparaître. On sait alors qu’ils annoncent quelque chose, qu’ils veulent peut-être faire remonter à la surface un sentiment réprimé, et on essaie de le laisser s’exprimer.

Comme le chemin qui mène à soi-même se prolonge sur toute la vie, il ne s’arrête pas avec la fin d’une thérapie. Mais on peut attendre d’une thérapie réussie qu’elle aide à découvrir ses propres besoins véritables, à les prendre en compte et à apprendre à les satisfaire. C’est précisément ce que les enfants blessés très tôt dans leurs vies n’ont jamais pu apprendre. Après une thérapie menée par un thérapeute, on devrait donc aussi être capable de satisfaire ses propres besoins, qui apparaîtront désormais beaucoup plus nettement et avec plus de force, d’une manière qui corresponde à l’individu concerné, et sans nuire à personne. Les restes d’une éducation reçue très tôt ne se laissent pas toujours éliminer complètement, mais on peut les mettre en œuvre de façon constructive, active et créative si on les prend en compte en toute conscience, au lieu de les subir de façon passive et autodestructrice comme avant. C’est ainsi qu’une fois devenu un adulte conscient, un individu dont la survie avait dépendu de ce qu’il avait réalisé pour complaire à ses parents devient capable de cesser de faire le sacrifice de ses besoins en servant les autres en priorité, comme il lui fallait le faire lorsqu’il était enfant. Il peut rechercher des chemins sur lesquels il déploiera ses capacités précocement acquises à comprendre les autres et les aider, sans négliger pour autant ses propres besoins. Il est possible qu’il devienne thérapeute par exemple, et qu’il satisfasse ainsi son envie de connaître, mais il ne fera pas ce métier pour se prouver sa puissance, car il n’a plus besoin de cette preuve, maintenant qu’il a revécu son impuissance d’enfant.

Il peut devenir un témoin lucide qui propose à son patient un accompagnement engagé. Il faudrait que cela se fasse dans un espace où n’existe aucune pression morale, dans lequel le patient fait l’expérience (souvent pour la première fois de sa vie), de ce que c’est que de sentir son vrai Soi. Et le thérapeute est en état de mettre d’emblée cet espace à disposition si lui-même a déjà fait cette expérience. Alors il est prêt à laisser tomber les vieilles béquilles, celles de la morale comme celles de sa formation (le pardon, les  » pensées positives « , etc…). Il n’en a plus l’utilité, parce qu’il voit qu’il a des jambes en bon état, et son patient également. Ni l’un ni l’autre n’ont plus besoin de ces béquilles dès qu’ils font tomber les voiles qui dissimulent ce que furent leurs enfances. »

© 2010 Renaud PERRONNET Tous droits réservés.

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 Pour aller plus loin, vous pouvez lire sur mon site :

125 réflexions au sujet de « Comment parvenir à guérir de son enfance ? »

  1. Léa

    C’est bien beau, toutes ces paroles mais purger la peine, la colère, la toxicité de sa famille de sang est très très difficile à vivre.
    Ma famille de sang m’a transmis plein de problèmes relationnels, d’attachement, de dévalorisation et maintenant que je suis loin d’eux, je cogite là-dessus et c’est juste horrible car je prends conscience et me dis que je n’y arriverai jamais et que je ne veux poursuivre ma vie avec un tel passé, une telle famille.
    Les violences sexuelles que j’ai subies font encore de profonds dégâts dans mon couple et j’ai du mal à le croire sans mauvaise intention, c’est terrible de ne plus avoir confiance en personne.
    Et je ne crois pas qu’un jour, j’aurai le courage de revoir une thérapeute avec toutes leurs indifférences : j’allais dans un CMP et ils voyaient bien que j’allais extrêmement mal et jamais personne ne m’a changé d’environnement (familial). J’en ai une rancune et une rancoeur qui me foudroient le coeur.
    Mais je respecte mes incapacités à. C’est déjà ça. Les grands douleurs ne sont dicibles qu’à l’écrit. A l’oral, c’est impossible. Je n’ai jamais pu de toute façon. Et beaucoup d’enfants maltraité(e)s devenu(e)s adultes ont contourné par un métier, une mission, une activité professionnelle artistique car autrement, ce ne sera jamais possible.

    Celles et ceux qui se respectent peuvent tout à fait mieux savoir que vous en vous observant et en discutant avec vous, exemple : « je vois que tu as les traits tirés ou que tu es fatiguée donc je vais te laisser te reposer
    Ou « si j’étais toi, je ferai comme cela…mais je ne suis pas toi..mais si tu as besoin d’aide, je serai là, tu peux m’appeler, m’écrire à toute heure du jour et de la nuit et sauf urgence, je te répondrai après moi-même m’être sondée et avoir pris le temps de la réflexion. »

    Moi, j’applique cette ligne de conduite (et ça me fait penser qu’il y a un parallèle avec le porte à-porte qui vous cueille (qui peut vous cueillir) et vous faire avoir tandis que celles et ceux qui laissent une carte dans votre boîte aux lettres ne vous importune pas plus que cela et laisse sa/son futur(e) client venir à elle/lui. La notion de confiance est intrinsèquement liée à celles du temps et de la réflexion, du « laisser tranquille » 😉

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